La dynamique cachée du projet El Khomri

Plus on étudie le projet de loi El Khomri, plus on découvre son potentiel de destruction de tout ce qui reste encore humain dans notre société. Les concessions du gouvernement ce 15 mars n'en modifient pas la capacité de nuisance centrale. Une telle loi serait le coup d'envoi d'un dumping social tel que nous n'en avons peut-être jamais connu.

Plus on étudie le projet de loi El Khomri, plus on découvre son potentiel de destruction de tout ce qui reste encore humain dans notre société.

Ce texte n'est pas un simple catalogue de mesures propres à accroître les inégalités et l'impuissance de chaque salarié isolé face à la menace du chômage. Il s'inscrit dans le contexte d'une compétition forcenée généralisée et imposée par les traités de « libre-échange » internationaux tels ceux de l'UE, et que le CETA, et le TAFTA en cours de négociation vont aggraver dans des proportions catastrophiques si nous les laissons passer.

Alors que 82 % des Français sont opposés au projet El Khomri, aucun référendum n'est envisagé... La très forte mobilisation du 9 mars, venue des réseaux citoyens sur internet et ailleurs, amène le gouvernement à des concessions mais pas encore au retrait d'un texte qui organise la précarisation des salariés et la destruction systématique de leurs droits du début à la fin. Amendons, amendons, il reste toujours le moteur de la chose !

Au lieu de maintenir et développer le principe selon lequel une disposition plus favorable aux salariés emportée à un niveau général s'applique automatiquement à tous les ressortissants du secteur : un accord national doit être respecté dans chaque entreprise et un accord de branche dans toute la branche, et donc l'augmentation arrachée par des grévistes se répercute sur toutes les fiches de paie des salariés régis par la même convention, ce texte renverse le processus. Dorénavant chaque entreprise fera sa propre loi.

C'est le coup d'envoi d'un dumping social tel que nous n'en avons peut-être jamais connu. On casse le cadre général protecteur pour les salariés, qui protège aussi les PME/TPE qui ont besoin que tous jouent avec les mêmes règles pour ne pas se faire avaler par les plus grosses entreprises. Si une entreprise baisse ce que l'on a pris coutume d'appeler « le coût du travail », baisse de salaire que facilite grandement le texte par divers biais directs et indirects (comme si l'on ne travaillait pas pour produire une valeur utile à partager entre tous, et en toute justice d'abord entre les travailleurs eux-mêmes), les autres entreprises du secteur devront réduire leurs « dépenses » pour demeurer compétitives et tant que possible dégager des bénéfices. Dans cette dynamique un beau jour les « investisseurs » ne délocaliserons plus car nous serons rendus à la rentabilité que l'on voit aujourd'hui au Bangladesh.

Une autre subtilité de cette loi se rapporte au travailleur détaché depuis un autre pays de l'UE. Le droit européen stipule que seules les lois françaises qui s'imposent à tous doivent être respectées envers ce salarié détaché. Si le code du travail est démoli, si les contrats s'individualisent, ce salarié le sera aux conditions de son pays d'origine quand les salaires y sont inférieurs, et nous aurons des délocalisations d'une modernité époustouflantes de colonies d'ouvriers à prix cassés, sur place, tandis que nous serons jetés à la rue (le traitement infligé aux Roms et aux migrants de Calais nous y préparent) et l'on nous désignera ces travailleurs mobiles à souhait comme boucs émissaires, alors qu'en fait nos intérêts et les leurs sont liés face à la course aux dividendes des fonds de placement qui motive ces réformes.

Ce projet de loi n'avantage pas les patrons de PME/TCE, dont je ne crois pas qu'ils seraient plus réjouis que leurs employés de voir nos vies privées en miettes : vies affectives, activités de groupes, rassemblements contestataires d'ores et déjà criminalisés comme le montre l'exemple des Goodyear ou de cette inspectrice du travail condamnée à Annecy pour avoir rempli sa mission ! Ceci parce que nous aurions des horaires fantaisistes, imprévisibles, tout en étant mal payés et tous menacés de burn-out grâce à la fragmentation des temps de repos et à la dérégulation des heures supplémentaires, qui ont déjà commencé.

Ce projet de loi vise à multiplier les licenciements boursiers qui sont déjà légion. Alors que la France n'a jamais été aussi riche. C'est la croissance d'inégalités monstrueuses qui plonge des pans de plus en plus larges de la société dans la précarité planifiée par de prétendues « élites » corrompues. Pourquoi répandre sciemment la misère pendant qu'une minorité de privilégiés accapare des dividendes faramineux ? Il y a 50 ans 35 % du profit était distribué aux actionnaires, 85 % aujourd'hui. Les entreprises du CAC40 gagnent davantage en Bourse en licenciant qu'avec le produit du travail, parce que les transactions financières ne correspondent plus à rien de concret : tandis que la production matérielle augmentait de 3,5 fois, la capitalisation boursière était multipliée par 45 en 32 ans. C'est dire à quel point les salariés ne sont que « variables d'ajustement » aux yeux des dirigeants !

D'où les attaques sournoises contre le CDI (encore 87 % des contrats de travail actuels) à travers la facilitation des licenciements et la fragilisation du contrat de travail. Ce qui n'empêche pas les nantis qui légifèrent de vouloir diminuer les pauvres droits des chômeurs à hauteur (pour l'instant) de 800 millions. Comme si ces allocations n'étaient pas le fruit de cotisations gagnées par notre productivité croissante ! Il y a 50 ans 35 % du profit était distribué aux actionnaires, 85 % aujourd'hui. Qui cela sert-il de se débarrasser des gens ? Au lieu de partager le travail, seule solution pourtant au chômage et au délire croissanciste. Si passer d'un emploi à l'autre ou d'une entreprise à l'autre est nécessaire, pourquoi ne pas établir le salaire à vie comme le promeut B. Friot au lieu de répandre la misère à tout va ?

Ce gouvernement et « radio-propagande » œuvrent à provoquer des divisions entre les opposants au projet de loi, de sorte que nous ne parvenions pas à nous unir en bloc pour refuser cette loi scélérate. D'abord ont été mis en exergue « les jeunes, lycéens et étudiants » parmi les manifestants, histoire de désigner ces agités « manipulés » à la division générationnelle. Comme en 68 ! Maintenant on tente de les calmer tout en laissant les autres sur le carreau, avec une garantie jeune étendue à tous ceux de 18 à 25 ans. Et après, à 26 ans ? Perfidement aussi est annoncée à son de trompe la revalorisation du point d'indice des fonctionnaires (gelé depuis 2010), ces chanceux qui ont un emploi stable ! Ce qui devrait pourtant être le cas de tout le monde. En tous cas nous devrions donner à tout un chacun les moyens de vivre sans stress.

Et l'on attend toujours que les syndicats appellent à la mobilisation tous ensemble, et à la grève générale illimitée. Accepter de prendre le projet El Khomri comme base de négociation ne peut mener qu'à cautionner des infamies.

Manifestons et convergeons les 17 et le 31 mars etc... Pas d'arrangements ! Pas de divisions entre catégories. Amplifions résolument le mouvement social. Cette loi scélérate doit être complètement retirée. La situation exige une refonte totale de la démocratie et d'un système où ne gagnent aux dépens de tous les autres et de notre écosystème qu'une poignée d'ultras-privilégiés vivant dans leur bulle.

Gdalia Roulin, lundi 14 mars 2016.

 

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