Les précieuses ridicules

M. Sarkozy n’a sans doute pas par hasard utilisé le mot «singe» suivi d’une allusion aux «10 petits «hum...»... Joli coup de com pour son livre. Néanmoins je suis d’accord avec ses propos du 10/9 sur TMC pris au premier degré. La réalité est éventuellement ignoble, les mots ne sauraient l’être. Jusqu’où supporterons-nous les insidieux détournements idéologiques de sens du langage et la censure ?

M. Sarkozy, ce 10 septembre sur TMC, n’a sans doute pas par hasard utilisé le mot « singe » suivi d’une allusion aux « 10 petits « hum... » d’Agatha Christie. Joli coup de com pour son livre qui n’aurait pas forcément soulevé l’intérêt populaire autrement. Bravo l’artiste !

On peut se gausser en se rappelant le même Sarkozy en 2008 parler de moraliser le capitalisme ou d’avoir réalisé l’éradication des paradis fiscaux, néanmoins si on prend ses propos à l’émission « Quotidien » au premier degré, je me retrouve et c’est une première, complètement d’accord avec ceux-ci, que voici retranscris :

« Mais c’qui compte c’est pas d’faire des erreurs, on en fait tous. Ce qui compte c’est le processus de renaissance, c’est ce que Dostoïevsky dit dans « Crimes et châtiments » avec Raskolnikov : « Ainsi commença la renaissance lente mais certaine de Raskolnikov ». Eh bien c’est ça, ce à quoi j’pense. Mais cette volonté des élites qui s’pincent le nez, qui sont comme les singes qui écoutent personne, hein, j’sais plus si, on a l’droit d’dire singe ? Parce que, on n’a plus l’droit d’dire les 10…, on dit quoi, les 10 petits soldats maintenant, c’est ça ? Hm… Elle progresse la société !… Oui, le livre » - « Vous parlez du livre d’Agatha Christie ? » - « Oui… On n’a plus l’droit là maintenant ! On a p’t’être le droit d’dire singe sans insulter personne ? Mais c’est cette petite partie des élites qui s’regardent dans une glace et pour lesquels le mot est coupable... ».

N’est-ce que par conformisme, esprit d’imitation, que ceux qui édictent le « politiquement correct » affadissent le langage systématiquement depuis des années ? En tout cas on n’entend pas trop de voix dissidentes dans ce chœur de vierges, effarouchées par les vocables plus que par les réalités évoquées. Je partage pleinement l’idée que les mots ne sont ni « gros » ni sales en eux-mêmes, mais que ce sont les réalités concrètes dont ils parlent qui sont éventuellement insupportables.

Il m’est arrivé d’assister à l’éruption vocale d’une très jeune fille adressée à son frère, un garçon de 13 ans beau comme un soleil, et tout aussi métis qu’elle, ce qui donnait : « Mais qu’il est laid, il ressemble à un singe » ! J’avais été très choquée, mais fallait-il lui intimer le silence, ou plutôt lui montrer l’aberration de ses propos, ou décoincer la situation par un trait d’humour, dont nous semblons collectivement de plus en plus dépourvus ?

On se permet de changer le titre d’un livre sans l’avis de l’auteur, ce qui n’a l’air de scandaliser personne ! On parle de mettre « Autant en emporte le vent » à l’index… On élimine des mots de notre lexique... Jusqu’où va aller ce délire ? Parallèlement les libertés d’expression, d’opinion, d’information, de conscience, de blasphémer, de caricaturer, de manifester sont attaquées tant par le législateur que par l’ambiance entretenue par les grands médias, et l’obscurantisme. Comment repréciser les choses dans la clarté, alors que nous baignons dans un monde de faux-semblant et de boniments qui gangrènent tout, de la pub consumériste aux tromperies sur marchandises, et aux promesses électorales qui n’engagent que ceux qui les croient, sans aucun contrat d’adultes à adultes sur des sujets pourtant cruciaux. Les libertés républicaines sombrent avec des afféteries de Stes Nitouches et autres Précieuses et Précieux ridicules !

Par exemple est-ce le mot bordel qui est sale, ou est-ce la marchandisation du sexe (comme de tant d’autres choses) qui écœure ? En quoi serait-il plus laid à entendre que les vocables bordure ou bordereau ? Sa consonance est pourtant plus aérienne, pour ne pas dire plus légère ! Et peut-on encore nommer les choses par leur nom au lieu du style ampoulé et des circonlocutions habituelles, telles que «non-voyants» pour aveugles, «demandeurs d’emploi» pour chômeurs, «gens du troisième âge» ou «seniors» au lieu de vieux, quand ce ne sont pas des sigles désincarnés comme SDF pour clochard ? Un tel langage « administratisé », aseptisé, ôte toute sa poésie, sa verdeur et même son enracinement historique à la langue, et euphémise sans cesse les misères les plus révoltantes.

Et doit-on se censurer soi-même et s’empêcher de revendiquer par exemple la justice sociale, juste parce que Mme Le Pen emploie ces termes ? Aurait-il fallu rayer le mot Kärcher du vocabulaire après son emploi ignominieux par M. Sarkozy en 2005, qui parlait non pas de la corruption de haut vol en cols blancs mais des banlieues, en oubliant que d’innombrables braves gens y vivent, qui sont les premiers empoisonnés par les truands qui y font leurs affaires ?

En appauvrissant la langue on altère la pensée. Rien d’étonnant à ce qu’un tel processus soit à l’œuvre dans une société qui fonctionne sur la manipulation de masse des esprits dans des buts de domination lucrative. Ainsi au lieu d’être informés honnêtement de l’exacte composition des produits qu’on nous pousse à consommer compulsivement, on nous balance des pubs aguichantes que nous payons des fortunes sans en être avertis, chargées de susciter en nous une avidité incontrôlable. Ainsi n’avons-nous aucune prise sur les décisions de nos dirigeants, qui nous bercent de discours, commentés sans fin en ressassant ce qu’a bien pu vouloir sous-entendre telle petite phrase ou expression, au lieu de demander à l’intéressé de s’expliquer et de le confronter à ses actes. On évite la confrontation au réel qui permet d’apprendre et d’exiger la parole juste, et des actes en conséquence. On en est même à une justice dite préventive, à juger quelqu’un sur une intention supposée et non plus exclusivement sur les actes commis. Dans cette société l’apparence, l’image, le paraître prennent le pas sur les faits réels, et l’esprit critique se dilue dans une phraséologie édulcorée et la culture de la confusion, au lieu de rechercher la précision de la pensée et la cohérence des paroles et des actes.

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