Le réalisme n’est pas ce que l’on croit

De multiples expériences dans le monde entier, au nord comme au sud, montrent que la manière la plus efficace de dépenser de l’argent pour les pauvres est de le leur donner. Il est temps de laisser à leur place dans les poubelles de l’histoire les politiques inégalitaires et d’humiliation culpabilisante des chômeurs, qui brisent des millions de vies au prétexte d’un intérêt général mythique.

Speenhamland 1795. La disette. Belles paroles ni force brute n’endiguant plus la colère des affamés, les édiles y complètent les revenus de tous jusqu’au seuil de subsistance, indexé sur le prix du pain et au prorata du nombre de membres de la famille. Ainsi étouffée localement, la révolte n’éclate qu’en 1830 dans toute l’Angleterre aux cris de « du pain ou du sang ». L’enquête nationale de 1832 sur la situation paysanne et sur Speenhamland donna lieu au rapport de la commission royale, qui influence encore les choix politiques actuels. Ce rapport juge Speenhamland un « désastre », opinion partiale s’il en fut, la conclusion du texte étant rédigée avant le retour des questionnaires (eux-mêmes largement orientés), et la plupart étant remplis par des religieux convaincus d’avance : donner de l’argent aux pauvres encourage le vice et la fainéantise. Une récente étude sérieuse de ce cas montre une réalité à l’opposé des assertions du rapport, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître.

Dauphin (Canada) 13.000 habitants, 1973. Un minimum égal au seuil de pauvreté est garanti à chacun, ce pourquoi 1000 familles perçoivent le complément correspondant durant 4 ans, jusqu’à ce qu’un gouvernement arrête l’expérience sans même en tirer le bilan. Les archives ont été à deux doigts de se perdre, mais la recherche d’Evelyn Forget montre là aussi que le travail ne baisse pas réellement, des jeunes reprenant des études avec plus de succès (réussite au bac + 30 %), des femmes se mettant en congé-maternité quelques mois. Les hospitalisations chutent de 8,5 %, les violences conjugales et les pathologies psychiques diminuent durablement avec d’heureuses conséquences sur la jeune génération.

Londres, mai 2009. 13 SDF reçoivent 3000 £ sans condition au lieu des secours habituels plus onéreux. Après 1 an ½, 9 d’entre eux ne sont plus à la rue et 2 autres vont avoir un appartement, ils suivent des cours, des cures de désintoxication, revoient leurs familles, ont des projets… L’un d’eux, toxico depuis 20 ans, a décroché de l’héroïne et suit des cours de jardinage. Coût de l’opération : 50.000 £/an au lieu de 400.000 au bas mot gâchées à penser et vouloir bureaucratiquement à la place des intéressés, à chercher à les « motiver ». De fait, « La manière la plus efficace de dépenser de l’argent pour les sans-abris est peut-être de le leur donner » (The Economist ).

Le laboratoire d’action contre la pauvreté (150 chercheurs) créé au MIT en 2003 a mené 500 études dans 56 pays. En 2010 plus de 110 millions de familles étaient touchées par ces programmes dans 45 pays en Amérique et Afrique du Sud, en Inde. Ces expériences et celles menées en Occident USA inclus (concernant plus de 8.500 Américains du New-Jersey, de Pensylvannie, de l’Iowa, de Caroline du Nord, d’Indiana, de Seattle, de Denver) aboutissent aux mêmes observations : corrélation entre l’argent versé sans condition et réduction de la pauvreté, de la malnutrition, de la mortalité infantile, des grossesses adolescentes, amélioration de la santé, du logement, baisse de la criminalité (par exemple baisse de 42 % en Namibie), amélioration de l’instruction et de l’éducation, de l’égalité femmes-hommes... La dépense est bien moindre que celle des aides pilotées de l’extérieur, les phénomènes de corruption sont évités, et on voit un retour sur investissement en consommation, emplois et impôts…

« Les pauvres sont eux-mêmes les meilleurs experts de ce dont ils ont besoin » constate M. Faye, fondateur de « GiveDirectly ». Les dons directs de l’organisation ont provoqué des hausses durables de revenus des personnes aidées et de leur entourage de + de 38 %.

Ce type d’action au Kenya, en Ouganda, etc., débouche aussi à 58 % sur des achats de logements (ou leur amélioration) et de bétail, et fait baisser de 42 % le nombre des jours où les enfants souffrent de la faim. Un programme ougandais a distribué 150 $ à plus de 1.800 femmes pauvres, elles ont dès lors fait doubler leurs revenus, et des chercheurs ont calculé que les 350 $ payés à une assistante sociale pour les aider auraient été plus productifs s’ils avaient été remis directement aux femmes.

En sus la consommation d’alcool et de tabac a été réduite dans 82 % des cas en Afrique, Amérique latine, Asie. Au Liberia on a déniché dans des bidonvilles des alcooliques, toxicomanes et petits délinquants à qui l’on a donné 200 $. Loin de gaspiller l’argent, ils se sont nourris, habillés, soignés et 3 ans plus tard avaient créées de petites entreprises. En 2009 The Lancet écrit : «Quand des pauvres reçoivent de l’argent sans condition ils ont tendance à travailler plus».

Pourtant on ne cesse d’amalgamer pauvres et oisifs, ignares, fautifs, qui seraient incapables de gérer un budget. Il faudrait les contrôler, les mettre au pas, les motiver, les réinsérer, les orienter… les former - pour se vendre à un employeur. Cette vieille idéologie culpabilisante inspire les politiques de dépouillement des plus pauvres, ces « profiteurs » qui pourtant ne réclament pas la moitié des aides sociales auxquelles ils ont droit, et les politiques d’humiliation punitive des chômeurs des Macron & Cie, alors que déjà la moitié des chômeurs en France ne touche rien, tandis que les offres d’emplois se raréfient ou laissent place à des emplois superflus voire nuisibles. Outre les délocalisations boursières, 47 % des emplois aux USA et 54 % en Europe sont voués dans les 20 ans à être mécanisés (MM. Frey et Osborne, chercheurs à l’Université d’Oxford).

En fait « La pauvreté est fondamentalement un manque d’argent » (Joseph Hanlon) « rien d’étonnant donc à ce que leur donner de l’argent [aux pauvres] soit un formidable moyen de réduire ce problème » (Charles Kenny). Mais les 500 individus les plus riches du monde ont reçu 4 fois plus en 2017 qu’en 2016, creusant l’inégalité. La France n’a jamais été aussi riche, financièrement du moins, pourtant depuis 1945 la part des salaires dans le revenu national plonge en faveur des dividendes.

Nixon tenta d’instaurer un revenu de base aux USA. Mais l’exemple de Seattle, sur la base d’une erreur de calcul, fit croire aux sénateurs que le taux de divorce y avait grimpé de 50 % (alors qu’il était resté stable), ce qui les rendit hostiles à la mesure. Le rapport de la commission royale sur Speenhamland fut ressorti avec ses conclusions stéréotypales fallacieuses. Et la lutte contre la pauvreté avorta si bien aux USA qu’en 2012, 1,5 millions de foyers comprenant 2,8 millions d’enfants vivaient avec moins de 2 $/jour/personne, et que la guerre à la pauvreté a viré à la guerre aux pauvres. Aux USA, notre modèle, la grande pauvreté touche des dizaines de millions de personnes, les conditions des familles les plus pauvres, souvent monoparentales, ont empiré de 35 % depuis 1983, et le nombre de SDF est effrayant.

Nouveaux droits à conquérir, revenu de base, salaire à vie, sécurité sociale intégrale, répartition d’emblée plutôt que redistribution ou « charité », réinvention de la démocratie (économie incluse), la réflexion est ouverte mais il est temps de laisser à leur place dans les poubelles de l’histoire les politiques qui brisent des millions de vies au prétexte d’un intérêt général mythique.

Gdalia Roulin, lundi 1er janvier 2018.

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