Lettre ouverte sur la centrale de Gardanne du Collectif SOS Forêt du Sud (2014)

Lettre adressée aux ministres M. Montebourg, ministre du redressement productif et aux ministres successifs de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, à M. Martin le 21/2/2014 et à Mme Royal le 20/4/2014 par le Collectif SOS Forêt du Sud.

« Nous tenons à vous faire part de nos vives inquiétudes relatives aux graves dérives actuelles dans le domaine de la biomasse. Nous tenons notamment à attirer votre attention sur le projet […] de l’entreprise E.On de transformer le Groupe 4 de sa centrale de Gardanne en y substituant la biomasse au charbon.

[...] le principe d’utilisation de la biomasse pour produire localement à la fois chaleur et électricité […] est totalement dévoyé dans le présent projet […] :

- La démesure de cette installation est telle que la matière première (850 000t/an de bois) devrait être, pour une moitié importée et pour l’autre prélevée dans un rayon de 400 km. Le tout étant acheminé par camion.

- Cela entraînerait la surexploitation de certains massifs forestiers [...], la dégénérescence de leur biodiversité, ainsi qu’un déséquilibre structurel du marché bois au détriment de plusieurs centaines d’installations locales de biomasse existantes, dont 220 en Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Cela entraînerait également la déstructuration de la filière bois d'œuvre, par l'arrêt des opérations sylvicoles nécessaires (éclaircies, sélections, amélioration des peuplements), la ruine de petits scieurs locaux avec son cortège de suppressions d’emplois.

- Le rendement énergétique de l’installation serait de l’ordre de 30 %, alors qu’il atteint de 60 à 70 % pour des installations utilisant la cogénération, non prévue dans ce projet. Cela conduirait à un gaspillage inacceptable de la ressource bois.

- Les rejets de cette installation conduiraient à des pollutions supplémentaires diverses, néfastes pour les populations riveraines et en contradiction avec les injonctions et condamnations européennes sur la qualité de l’air particulièrement médiocre dans cette zone.

- Le bilan financier de l’opération n’est équilibré que grâce à des apports conséquents de fonds publics [...]

- Les engagements initiaux d’E.On sur la préservation des emplois, principal argument avancé pour justifier le projet, ne sont d’ores et déjà pas respectés. Ce qui a entraîné [...] la grève et l’arrêt de l’usine depuis janvier 2014. Ainsi le bilan net en termes d’emplois : d’une part, emplois sauvegardés sur le site et de l’autre, emplois forestiers détruits, sera probablement négatif ; sans compter les impacts sur la papeterie à Tarascon.

[...]

Plusieurs collectivités craignent déjà de ne pouvoir assurer l’approvisionnement prévu pour leur chaufferie, leurs fournisseurs ayant préféré signer des contrats avec E.On. D’autres communes renoncent à des projets de chaufferies locales, convaincues qu’avec l’arrivée d’E.On elles ne puissent plus garantir l’approvisionnement dans le temps à un prix raisonnable et stable. Pour ces raisons, nombre de collectivités ont adopté des motions dénonçant le projet d’E.On. La crainte que la mobilisation massive du bois engendrerait d’importants conflits d’usage est également partagée par la Fédération Nationale des Communes Forestières dans sa lettre d’information de décembre 2013 et par le Conseil Régional Provence-Alpes-Côte-d’Azur dans le vœu adopté par l’Assemblée plénière du 21 février 2014.

A ce projet, autorisé, s’ajoute celui, en cours d’études, d’INOVA à Brignoles (Var). Il nécessiterait 185 000t/an de biomasse prélevée dans les mêmes zones. Soit un total de plus de 600 000t/an provenant du quart Sud-est de la France. A titre de comparaison, cette quantité permettrait d’alimenter 4 500 unités locales de biomasse avec cogénération !

Nous avons constitué un collectif regroupant associations de niveaux national, régional et local, des syndicats de l’ONF, des organismes de la filière bois et de nombreuses personnes sur les territoires des zones de prélèvement. Le nombre et la diversité des membres s’accroissent rapidement. Des manifestations, des articles de presse nationale et locale, des émissions radiophoniques ont déjà été réalisés. D’autres, de niveaux interrégional et national, sont en préparation. D’autre part, nous avons et allons introduire plusieurs recours juridiques tendant à l’annulation des autorisations ministérielle et préfectorale d’exploiter cette unité. Le projet d’E.On à Gardanne a reçu l’autorisation ministérielle en octobre 2011. Nous espérons que vous comprendrez la nécessité et l’urgence de remettre en question cette autorisation.

Ce projet de Gardanne est l’exemple le plus caricatural, en France, d’une évolution extrêmement dangereuse au niveau mondial : l’industrialisation à outrance de la gestion des forêts. Selon un rapport détaillé de « Biofuel Watch », les projets de centrales électriques à biomasse déjà autorisées en Grande-Bretagne auraient besoin de neuf fois la production annuelle britannique !

Ce type de « mégacentrale » a fait l’objet de vives critiques à la table ronde du 2 octobre 2013, organisée par le Sénat sous la présidence de Monsieur Daniel Raoul, relative à la condition de réalisation du potentiel de la biomasse-énergie en France.

Il faut souligner que le bois énergie à l'échelle industrielle n'est pas la seule menace qui pèse sur nos forêts. Dans les années à venir nous risquons de voir le développement de nouvelles générations de « bio-carburants » et également de « bio-plastiques », tous deux basés sur la ressource bois.

Des rapports scientifiques émanant d'organisations indépendantes, voire de collectifs de scientifiques, prouvent que les centrales à biomasse de grande capacité vont à l'encontre des résultats recherchés, à savoir un impact écologique réduit. Ils amènent à questionner les politiques publiques mises en place pour favoriser l'émergence des énergies renouvelables, ou plutôt de certaines catégories d'entre elles. L'un de ces rapports a servi à la Cour fédérale américaine pour annuler des lois mettant en place des subventions et des avantages fiscaux pour la production d'électricité à partir de la biomasse bois.

Vous rappelant notre vive inquiétude, nous avons l’honneur de solliciter un rendez-vous etc[…] »

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Cette lettre que j'avais relayée a été écrite par le Collectif SOS Forêt du Sud.

Quelques précisions sur l'évolution de la situation, d'après un dossier de presse constitué par le Collectif, visible sur son site:

Deux projets visant à utiliser de la biomasse pour produire de l’électricité ont été retenus et financés en Provence-Alpes-Côte d’Azur par l’Etat en 2012 dans le cadre d’une procédure d’appel d’offres de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) : Innova Var Biomasse à Brignoles (22MW), et la reconversion d’une centrale thermique par E.ON à Gardanne (150 MW).


Projet E.ON (centrale biomasse de Gardanne) Les élus de la Réserve de biosphère Luberon-Lure et du Parc naturel régional du Verdon mettent en cause l’enquête publique devant le tribunal administratif de Marseille.


Le plan d’approvisionnement validé par l’Etat en 2012 prévoyait l’utilisation de la ressource forestière du sud de la France à hauteur de 150 000 tonnes la première année, pour évoluer jusqu’à 445 000 tonnes au bout de 10 ans. Ces volumes étant complétés, au moins les premières années, de plus de 300 000 tonnes de bois importé de l’étranger. A titre de comparaison, la récolte totale de bois d’industrie et bois énergie résineux s’élève en Provence-Alpes-Côte d’Azur en 2013 à 370 000 tonnes.

Le plan d’approvisionnement a ensuite évolué en 2013, selon les chiffres présentés par la société E.ON, jusqu’à une récolte de 311 000 tonnes de bois du sud de la France dès la première année de fonctionnement !

Suite à une concertation menée en 2014 par les services de l’Etat avec un certain nombre d’élus, il a été proposé un plan valable pour les trois premières années d’exploitation de la centrale, et prévoyant 83 000 tonnes de récolte de bois forestier en région Paca.

Le 25 mars 2015, les Parcs naturels régionaux du Luberon et du Verdon et les deux Communautés de communes Pays de Forcalquier-Montagne de Lure et Pays de Banon ont déposé auprès du tribunal administratif de Marseille un recours contre l’arrêté autorisant l’exploitation de la centrale E.ON de Gardanne. Ils contestent en particulier l’enquête publique et l’absence d’information des collectivités et citoyens concernés. Une conférence de presse a été organisée le 27 mars 2015 à Forcalquier pour exposer les motifs de ce recours et la stratégie forestière locale.

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