Retraites...

La retraite par points, c’est la pérennisation des inégalités les plus sordides, et le déploiement des lobbies assurantiels. Une Caisse unique de retraite gérée par les travailleurs eux-mêmes, abondée par la part de la richesse nationale affectée aux cotisations, immédiatement reversées sous forme de prestations sociales, c’est toute cette sécurité sociale qu’il faut redévelopper et généraliser.

«Le système par points, en réalité, ça permet une chose, qu’aucun homme politique n’avoue. Ça permet de baisser chaque année le montant des points, la valeur des points, et donc de diminuer le niveau des pensions».

                                                                                                                     François Fillon.

 

La logique assurantielle dit qu’une retraite est fonction de cotisations versées tout au long d’une vie de travail, laissant supposer que l’argent vient d’économies laborieusement entassées. Or les droits votés sous M. Croizat en 1945 se sont de suite concrétisés, sans attendre 40 annuités ni les années 80, car de fait l’argent vient de la part de richesse nationale consacrée chaque année aux cotisations, immédiatement reversées sous forme de prestations. D’où la revendication centrale des ouvriers à l’offensive lorsqu’ils avaient une mentalité de vainqueurs aux lendemains de la guerre : l’augmentation des cotisations sociales, au contraire de leur diminution qui a «justifié» le passage de l’autogestion des Caisses (combattue depuis ses origines par la caste dirigeante, qui a édicté des règles sapant progressivement leur indépendance) à la gestion directe par l’État, intégrant depuis 1996 l’énorme budget de la Sécu (qui a toujours attiré les convoitises) à celui de l’État.

Les retraites sont conçues en 1945 comme prolongation du salaire (75%). Du meilleur salaire : dernier salaire perçu pendant 6 mois pour les fonctionnaires (dont les traitements de début sont des plus modestes) et moyenne des 10 meilleures années pour les salariés du privé. Les gouvernements successifs se sont employés à réduire peu à peu ces droits sous prétexte de déséquilibres budgétaires artificiels, fictifs, dont ils étaient les artisans. Et la retraite par points se base sur la totalité de carrières de plus en plus aléatoires.

On nous parle de régime unique. C’est en effet ce que la justice voudrait. Dès 1945 la bataille fut rude entre ceux qui voulaient une Caisse unique de régime général, qui n’avait nul besoin d’être à points pour cela, mais que le patronat et ses sectateurs ont combattu tant qu’ils ont pu, obtenant la division en plusieurs régimes qui se sont multipliés, car il s’est toujours agi de diviser sournoisement ceux que l’on veut dominer, et l’on peut voir cette stratégie à l’œuvre partout, tant dans la diffamation des mouvements de protestation que dans l’idéologie qui veut faire de chaque individu le seul responsable de son sort ! Comme si chacun vivait sur une île déserte !

Ainsi nous deviendrions égaux car «1 point cotisé = 1€» ! Comme si bien sûr chacun cotisait autant qu’il le voulait, depuis ceux qui touchent 120.000 €/an et plus, à ceux qui sont «dans le rouge» dès le 10 du mois, bien qu’ils rognent sur la nourriture, le chauffage etc, si toutefois encore ils ont un toit sur la tête. Tous précaires en masse mais tous actionnaires !

Pas besoin de sortir de l’ENA pour voir que la «réforme» voulue en haut lieu déboucherait sur une baisse catastrophique des droits et du niveau de vie général car cela fait boule de neige, d’autant que considérer l’argent des retraites sous l’angle unique d’une dépense est fallacieux, cet argent étant réinvesti dans l’économie (et on pourrait même espérer qu’il le soit pour des biens réellement utiles à la vie). Et nous pouvons nous attendre au pire, car le système à points obligera à un prélèvement défini, mais le montant des retraites variera et pourra fort bien régresser… C’est même certain puisque le gouvernement veut plafonner la portion du PIB dévolu aux retraites à 14%, bien que le nombre de retraités augmente…

Ce qui ne signifie pas que la propagande prévoyant l’augmentation linéaire infinie de l’espérance de vie soit crédible, qui sert de prétexte à reculer l’âge légal de la retraite. Qui peut croire sérieusement ces fadaises dans un monde où s’accumulent les pollutions ? En fait cette courbe entame sa chute.

Le modèle par points n’établit nulle justice. Au contraire tous ceux, femmes ou hommes, et migrants d’ailleurs, qui auront eu des contrats précaires, sous-payés, des contrats courts, les intermittents, les travailleurs à temps partiels obligés ou non etc, tous les «sans», pourront continuer à tirer le diable par la queue ! La routine…

De surcroît on nous parle comme du point décisif d’un âge-pivot, 64 ans, sous lequel ceux qui useraient de leur droit légal à prendre leur retraite à 62 ans subiraient une décote de leur pension ! Pourquoi d’ailleurs tous ces âges limites, si l’on a le nombre de points déterminé, ce qui risque d’être déjà très difficile à atteindre ?

Quel est ce sens de la justice où, lorsqu’on se libère enfin du sacro-saint marché du travail pour pouvoir enfin se rendre actif et utile à sa guise, il faut continuer à être sous-payé parce qu’on l’a été toute sa vie, tandis que les avantagés d’hier le restent (relativement) ? Parce que le prestige, le respect – et les prébendes - devraient s’attacher à ceux qui ont coutume de tenir le haut du pavé ? Ces inégalités de traitement sont injustifiables. A la retraite, le problème peut être très simplement résolu : que tous aient réellement les mêmes droits. Ce qui pourrait sans problème s’élever à 2.200€/personne, puisque qu’un calcul montrait il y a quelques années déjà que ce montant pourrait être attribué à chacun du berceau à la tombe, si la décision politique était prise de nous attribuer à tous un «salaire à vie». Exit les mini-retraites, la «complexité» des calculs et le nivellement par le bas, exit l’inégalité consubstantielle à ce régime capitaliste par nature concurrentiel, individualiste et prédateur.

La retraite par point est complètement calamiteuse. C’est son retrait total qu’il faut obtenir, sinon c’est laisser livrer tout ce secteur, et toute la sécurité sociale avec lui, aux appétits des assureurs privés et autres lobbies de la haute finance, tandis que la paupérisation du «bas peuple» ceux qui ne «sont rien» et sont supposés vivre de rien, se développe à vitesse accélérée.

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