Gilets jaunes versus visas dorés

"Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir". La Fontaine (Les animaux malades de la peste).

Les 10 et 11 novembre à Cannes se tenait le « Salon international de l’émigration et de l’immobilier de luxe ». Les 112 exposants comptaient les représentants de gouvernements de paradis fiscaux (Malte, Chypre, Antigua & Barbuda, Grenade, République dominicaine, Monaco, USA etc…) côtoyant des spécialistes de l’immobilier de luxe et de grands cabinets d’affaires et fiscalistes, proposant leurs plans d’ouverture de comptes, d’investissements dans la pierre, de circulation sans entrave et de citoyenneté à vendre aux ultra-riches cherchant les meilleurs endroits où vivre et faire leurs affaires en échappant à tout contrôle.

La tendance se développe en Europe depuis 2007 et la déroute bancaire renflouée avec l’argent public. Certains pays ruinés se sont mis à faire commerce de leur citoyenneté. Avec 100.000 résidents entrés ainsi en UE depuis leur début, ces programmes ont rapporté 25 milliards, dont 4 à 5 en Espagne ou au Portugal, et 4,8 milliards à Chypre par exemple… En Grèce ou en Lettonie le permis de résider coûte 250.000 €. Le passeport chypriote vaut 2 millions, celui d’Antigua & Barbuda 650 000 $, donnant accès sans visa à 135 pays dont ceux de l’espace Schengen. Malte vend la nationalité maltaise environ 1 million €, le taux d’imposition y étant de 0 % pour les profits réalisés à l’étranger. C’est le ticket d’entrée qui permet de voyager librement dans toute l’UE pour ses affaires, pour échapper au fisc ou fuir la justice de son pays. Les procédures sont accélérées, et ni les casiers judiciaires ni l’origine des fonds ne sont vérifiés. Les grands principes de « sécurité » dont on nous rebat les oreilles s’agissant des réfugiés, eux dont la valeur humaine est pourtant largement démontrée par leur odyssée elle-même, n’ont pas cours ici, ce qui a permis à des individus ou des organisations criminelles notoires de s’installer en UE. Ces « programmes de résidence par investissements » favorisent non seulement l’évasion fiscale, dite « optimisation fiscale », mais aussi le blanchiment d’argent. Ultra-riches et truands se retrouvent dans les mêmes circuits. Ce système opaque favorise la corruption y compris des États, encouragés à se montrer « attractifs »… Tandis que plusieurs journalistes dénonçant ces pratiques à Malte et ailleurs se sont fait assassiner.

Ce sont les mêmes « investisseurs » que le gouvernement de M. Macron privilégie sans désemparer avec de multiples cadeaux financiers. Et il vient de supprimer « l’exit-taxe », une des rares dispositions prises contre l’exode fiscal en France. « En même temps » il s’attaque au porte-monnaie de la majorité de la population par tous les biais tout en détruisant systématiquement les protections sociales.

L’augmentation du prix des carburants fait déborder une coupe déjà pleine à ras-bord. Sous prétexte d’écologie, comme si elle devait être punitive, on ponctionne les automobilistes, mais pas le kérosène par exemple (le trafic aérien augmente de 6 à 8 % par an). Et l’entreprise Total ne paie toujours pas d’impôts ! Or sur les 37 milliards de taxes prévues sur les produits énergétiques au budget 2019, seuls 7,2 seront affectés à ce que le gouvernement ose appeler la « transition écologique ». Pour engager une vraie politique écologique, il faudrait démanteler l’empire mondial des entreprises transnationales et des banques, réorienter la recherche et la production, stopper l’extraction et l’utilisation des énergies fossiles, ne pas privatiser et démanteler les services publics dont la SNCF au profit de cars et de camions, cesser de bétonner en étalements urbains, rocades et autoroutes, relocaliser au lieu de signer des traités de libre-échange, etc.

Au lieu de déréguler il s'agirait d'encadrer, de légiférer dans l’intérêt collectif, en délimitant par exemple un plafond octroyé aux actionnaires et les parts réservées aux salariés et à l'investissement, en réduisant ou supprimant les écarts de salaires, en donnant statutairement plus de poids aux salariés dans l’entreprise, en favorisant le développement des coopératives et des services publics, en établissant des biens communs inaliénables, en luttant réellement contre l’évasion fiscale. Et en imposant à tous la « règle verte » qui interdit de prendre à la nature plus que ce qu'elle peut reconstituer naturellement, ce qui devrait être un préalable à toute entreprise si nous voulons cesser de pourrir notre environnement et bien vivre dans le monde réel, en laissant les lieux propres derrière nous pour nos enfants et nos petits enfants…

Depuis 2009, les entreprises du CAC 40 ont versé plus de 2/3 de leurs bénéfices en dividendes à leurs actionnaires, contre 5,3 % aux salariés et 27,3 % à l'investissement. C'est en France que les actionnaires sont les plus rémunérés. Deux fois plus que dans les années 2000 où ils touchaient 30 % des bénéfices. Les inégalités explosent. En 2009 les PDG du CAC 40 gagnaient en moyenne 97 fois plus que la moyenne des salariés de leurs entreprises. En 2016 cet écart est passé à 119 fois plus (257 fois le SMIC). En 2016 les 10 % des Français les plus fortunés possédaient plus de 56 % des richesses, contre moins de 5% aux 50% plus pauvres ! L'année 2017 a vu des profits records, mais 82 % des richesses créées dans le monde n'ont bénéficié qu'aux 1 % les plus riches.

Gdalia Roulin, le 19 novembre 2018.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.