Sécurité et liberté vont de pair

A longueur de commentaires médiatiques, liberté et sécurité semblent incompatibles, comme s’il s’agissait d’un fait établi. En réalité elles vont de pair, ce que démontre la comparaison entre les systèmes pénitentiaires américain et norvégien. L’observation est tout aussi valable concernant la lutte contre le terrorisme, expériences concrètes à l’appui.

En campagne 2017 aux présidentielles, M. Macron déclarait : « La diminution des libertés de tous, et de la dignité de chaque citoyen, n’a jamais provoqué nulle part d’accroissement de la sécurité ». Ce sont, disait-il, « des illusions dangereuses ».

Mais dès son élection il mène une politique répressive (dont peuvent témoigner les centaines de personnes blessées au cours de manifestations), tandis que les droits et les libertés fondamentales sont détruits systématiquement, tant en pratique que par une succession de lois de plus en plus totalitaires.

Après le versement des dispositions exceptionnelles de l’état d’urgence dans le droit ordinaire, permettant la violation arbitraire de la vie privée, du droit au travail, du droit d’aller et venir et du droit à un procès équitable, après la destruction du code du travail, la loi sur le secret des affaires, un nouveau délit créé pour empêcher les AG étudiantes, etc... la loi à l’étude ces jours-ci, intitulée pour la com de « sécurité globale », établit des conditions de contrôle dictatoriales.

Il ne s’agit pas du seul article 24, qui d’évidence vise les vidéos amateurs et les journalistes, que M. Darmanin rêve d’obliger à se faire accréditer pour travailler en France, comme sur des terrains de guerre, dans un contexte où déjà du matériel de reportage est régulièrement confisqué ou détruit dans des manifs. Ainsi en pratique seules les forces de police pourraient filmer à volonté. Les citoyens seraient d’ailleurs fichés et surveillés comme jamais, avec l’extension de l’usage des caméras et des drones, et l’extension des pouvoirs des polices municipales et des agents de sécurité privés, autorisés à être armés en dehors des heures de service, y compris dans des lieux accueillant du public. L’ONU dénonce «les atteintes importantes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales» portées par cette loi.

La loi de 1881 protégeant la liberté de la presse portait déjà l’interdiction d’inciter à agresser des policiers. Nul besoin d’une nouvelle loi, et le délit d’outrage n’est certes pas nouveau.

Gouvernements et médias dominants jouent sur nos peurs depuis des lustres et font comme s’il fallait choisir entre liberté et sécurité – collective qui plus est car il est toujours fait appel à nos bons sentiments. En réalité sécurité et liberté, loin de s’opposer, se complètent. En voici l’illustration à partir des systèmes pénitentiaires américain et norvégien, basés sur des philosophies opposées.

En 1965, 90 experts missionnés par le président Johnson estiment une réforme radicale du système américain nécessaire, pour préparer une réinsertion réussie des détenus après leur incarcération en leur permettant d’ores et déjà de mener une vie sociale la plus normale possible. L’idée a prévalu toutefois que la plupart des délinquants sont irrécupérables, la question déterminante étant de savoir si le crime rapporte ou non, ce qui suppose des sanctions de plus en plus dures pour maintenir l’ordre.

Ce qui aboutit à la « tolérance zéro », qui vit se multiplier le nombre d’arrestations pour des délits parfois imaginaires, et le nombre de « bavures » de policiers poussés à faire du chiffre et à atteindre des quotas. Nombre de criminels furent d’autant moins inquiétés, car on ne peut courir deux lièvres à la fois. Entre 1972 et 2007, compte tenu de l’accroissement de la population globale, les incarcérations augmentent de 500 % aux USA. On y trouve le quart des embastillés du monde. Dans de véritables écoles du crime. Ainsi à Miami en 2011, on entassait 24 prisonniers/cellule, autorisés à sortir 2h/semaine ! Une « culture de la violence brutale, pareille à celle des gladiateurs, y régnait ». Quand ils sortent de là les gens sont des plus dangereux.

Au contraire en Norvège, on s’attache à préparer au mieux le retour des détenus à la vie hors les murs, sachant que la plupart sortiront un jour.

A Halden, 2ème prison la plus peuplée de Norvège, avec 250 détenus pour trafic de drogues, attentat aux mœurs ou homicides, il n’y a ni cellule, ni barreaux, ni surveillants armés, sinon comme ils disent de la parole, et ils ont reçu une formation adéquate dans ce sens. La cellule d’isolement n’a jamais servi. Chaque détenu a sa chambre avec salle-de-bains, chauffage, écran plat. Il y a des cuisines communes, une bibliothèque, un mur d’escalade, un studio d’enregistrement, ceci sur un vaste terrain de collines boisées, ceint d’un haut mur d’acier.

L’île de Bastøy abrite 115 grands criminels en fin de peine. Les surveillants n’y portent pas l’uniforme, mangent à la même table que les prisonniers et partagent leurs activités, nombreuses et variées, menées avec les outils ordinaires, tels couteaux, marteaux ou tronçonneuses... Le quart de la nourriture est produite sur place et tout est recyclé. Certains détenus travaillent sur l’autre rive et le service de bac est assuré par des détenus.

Ces deux prisons fonctionnent à merveille, paisiblement. Le directeur de Bastøy note : « Traitez les gens comme des ordures, et ils se comportent comme des ordures. Traitez-les comme des êtres humains, et ils se comportent comme des êtres humains ».

Le taux de récidive y est diminué de presque moitié par rapport à une condamnation à des travaux d’intérêt général ou à une amende, et la probabilité pour le détenu de trouver un emploi augmente de 40 %.

La Norvège a le taux de récidive le plus bas du monde, alors que celui des USA est l’un des plus élevé. De plus aux USA 60 % des prisonniers sont encore incarcérés 2 ans plus tard, contre 20 % en Norvège.

C’est pourquoi de plus en plus de villes aux USA changent d’orientation.

Les mêmes observations sont valables concernant le terrorisme, fondées sur des faits tout aussi concrets.

C’est pourquoi le premier ministre norvégien, M. Stoltenberg, après les attentats commis par A. Breivik en 2011, plutôt que de promouvoir une loi dite de « sécurité globale » ou dite sur le « séparatisme », affirma : « Notre réponse, c’est plus de démocratie, plus d’ouverture, et plus d’humanité ».

Gdalia Roulin, 14 décembre 2020.

Source : le livre « Humanité » de Rutger Bregman.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.