Élire ou voter ?

Voter ou pas ? Voter. Car il serait odieux de donner à M. Macron un blanc-seing, si ses opposants s’abstiennent, lui qui a sur les mains le sang de milliers de blessés dans de simples manifestations ! Et il nous faut surtout apprendre à fonctionner autrement, en prenant notre autonomie et nos responsabilités, sans nous en remettre à un autoritarisme infantilisant et illusoirement infaillible.

 

Il est reproché aux Gilets Jaunes d’avoir beaucoup d’idées et des mots d’ordre multiples, bien que l’on puisse les synthétiser sous 3 ou 4 grandes rubriques : démocratie directe avec le RIC, et justice sociale, fiscale, environnementale. De plus leurs revendications ont, rapidement d’ailleurs, évolué au cours des semaines de mobilisation. Et alors ?

Où est le problème ? D’où tient-on qu’il est bon de n’avoir qu’un seul point de vue déterminé d’avance, une vision des choses unique à ériger en dogme intangible, de parler d’une seule voix ? Et pourquoi pas dès lors s’en remettre à un genre de führer, costumé-cravaté ou non, couronné ou non, pour nous indiquer son droit chemin ?

A force de formules reprises en boucle on nous incite à adhérer à des présupposés, énoncés comme des évidences établies, qui renversent souvent les valeurs morales les plus essentielles en s’appuyant sur un détournement pervers et répété du sens des mots, engluant ainsi nos capacités à appeler un chat un chat et à penser clairement. Au contraire, en démocratie on recherche la justesse, et tous les citoyens sont appelés à décider ensemble en connaissance de cause.

M. Macron ne veut surtout pas du RIC, et par exemple dans la Somme, deux sucreries sont en liquidation (130 postes supprimés en vue), le propriétaire refusant de vendre aux ouvriers qui veulent les transformer en coopérative… Pas de loi pour donner un droit de préemption aux employés. Le rapport de subordination est caricatural ! Pourtant à notre époque il serait très facile d’organiser partout des assemblées de base sur chaque thème d’intérêt général, pour que les interactions soient vivantes et que l’intelligence collective se développe. (En lieu de quoi les ronds-points se sont fait évacuer, après les places publiques…). Puis chacun peut très bien voter autant de fois qu’il le faut, aux différents niveaux local, régional, national voire plus, pour prendre les décisions adéquates y compris en matière économique. Il s’agit d’abord de se poser les bonnes questions, puis de chercher tous ensemble les meilleures réponses possibles. Nul besoin de connaître à l’avance le résultat de tels travaux. Le déroulement logique du processus demande un temps d’information de chacun, un temps d’échanges, de débats contradictoires, puis vient le moment de décider ensemble, c’est-à-dire de voter pour décider des choix qui emportent la majorité, et aussi de permettre ou non l’expérimentation de choix minoritaires. Pourquoi tant de hâte toujours à accumuler inepties et désastres ? Ne confondons pas vitesse et efficacité ! Il nous faut réapprendre les vertus du temps long, des délibérations réfléchies et argumentées, pour pouvoir prendre des décisions sensées, justes et bonnes, empreintes peut-être de sagesse. Il suffit aussi que le travail, et ses produits, soient partagés pour que nous ayons toute la disponibilité qu’il faut pour nous occuper de ce qui nous intéresse au premier chef : nos vies, l’organisation de la société et la façon dont nous voulons nous intégrer dans le milieu naturel. La vraie richesse ne se mesure pas à l’aune des bilans du commerce extérieur ni au montant du PIB, mais c’est la possibilité de grandir en bonne santé, en développant nos potentiels et le plaisir d’échanger en paix mutuellement.

Le rejet du système établi est international. «Vous ne nous représentez pas», disent les Gilets Jaunes et bien d’autres citoyens. En effet, élire c’est désigner un «décideur», que la constitution en France n’oblige même pas à tenir ses promesses de campagne. Élire, c’est renoncer à voter. Plus besoin de demander nos avis et encore moins d’en tenir compte : l’élite choisit à notre place. C’est pourquoi il nous faut changer de constitution et d’institutions si nous voulons vivre en démocratie, au lieu de ce système qui n’en porte le nom que pour mieux le bafouer. Un M. Macron, comme M. Hollande et tant d’autres avant lui, mais avec une violence démesurée, peut se permettre depuis 6 mois de faire matraquer des manifestants pacifiques, causant à ce jour une mort (plus ceux qui se sont fait écraser dans le climat délétère créé d’emblée par le pouvoir), 287 blessures à la tête, 24 éborgnés, 5 mains explosées et autres dents ou pans de chair arrachés, dont parmi les victimes 590 manifestants, 41 mineurs et lycéens, 27 passants, 105 journalistes, 32 médics… Tous des «casseurs» bien sûr ? Qui peut trouver cela normal ? Sauf à jouer les autruches ou les «munichois», autre terme souvent employé à tort et à travers mais qui trouve ici toute sa pertinence.

Dans ce système dit «représentatif» nous avons peu de latitude. Celle de nommer nos maîtres selon un chantage habituel : «Votez pour Moi afin d’échapper à l’Autre !» (dixit le tandem infernal Macron/Le Pen). Alors voter ou pas ? Voter. Oui, car il serait odieux de donner à M. Macron un blanc-seing, si ses opposants s’abstiennent, lui qui a sur les mains le sang de milliers de blessés dans de simples manifestations ! Et puis, au lieu de voter pour sempiternellement le retour du même, nous pourrions tenter l’option insoumise, seule à avoir programmé sérieusement depuis 2012, et non pas selon les discours creux de circonstance, de redonner du pouvoir au peuple par le référendum d’initiative citoyenne et en changeant la constitution, et dont les députés défendent déjà avec conviction et énergie au Parlement français des revendications qui correspondent à celle du mouvement social en cours. Et il nous faut surtout apprendre et nous donner les moyens de fonctionner autrement, en prenant notre autonomie et nos responsabilités, sans nous en remettre à un autoritarisme infantilisant et illusoirement infaillible.

Gdalia Roulin, 19 mai 2019.

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