Nucléaire sous emprise financière

EDF et AREVA ont scellé sans contrôle la cuve de l'EPR à Flamanville malgré ses graves défauts. Et l'ASN donnait le 28/6 un 1er accord pour exploiter la cuve sous réserve de changer le couvercle dans 7 ans, délai nécessaire à la forge d'une pièce... Dans le nucléaire quand la "norme" n'est plus respectée, on change la norme ! Avis final en octobre après consultation du public jusqu'en septembre.

« J'en viens à la situation des installations nucléaires. Il y a un an, j'avais été amené à dire que le contexte était préoccupant à moyen terme. Si j'avais à résumer ma pensée maintenant, c'est que le contexte est préoccupant. Point ». M. Chevet, patron de l'ASN, janvier 2017.

Créée en 1782, Creusot-Forges, entreprise réputée, usina des pièces nucléaires depuis 1974. Mais dans les années 80 la sidérurgie est en crise. C'est la faillite pour Creusot-Loire, implantée en 1970 et qui compta jusqu'à 22.000 salariés, tandis que Creusot-Forges frôle la fermeture. En 2003 M. Bolloré, homme d'affaires frère de Vincent Bolloré, rachète la forge 800.000 €. Il la revendra 3 ans après à AREVA au prix de… 170 millions€ !

Le directeur de la forge d'alors témoigne d'objectifs non techniques mais financiers. Ceux qui connaissaient le travail partent sans sans avoir le temps de former des remplaçants. Il reste des techniciens compétents mais plus de cadres. Divers témoins confirment les gros défauts de qualité apparus à l'époque. Là comme ailleurs on fait appel à des sous-traitants qui connaissent mal le métier. La perte de savoir-faire est énorme. La maîtrise des procédés et le traitement des écarts se dégradent. Le nombre de rebuts, pièces non conformes qui doivent être détruites, se multiplie. La forge est mal entretenue, des bâtiments prennent l'eau…

Pourtant en 2006 M. Bolloré convainc AREVA de lui commander la cuve de l'EPR de Flamanville. En pourparlers avec AREVA pour lui revendre l'usine, c'est un argument pour tirer le prix vers le haut. Tout ceci bien que le Creusot n'aie pas la capacité requise pour réaliser une telle cuve, d'après toutes les expertises intervenues depuis. Le courrier du 16 décembre 2005 de l'ASN à EDF prouve que ce fait est connu : « le bureau de contrôle des chaudières nucléaires a récemment constaté de nombreux écarts concernant le forgeron Creusot-Forges. Ces éléments mettent en cause la qualité des travaux et de la surveillance de ses sous-traitants. Comme exploitant, il vous appartient d'exercer ou de faire exercer sur ce prestataire une surveillance ». Puis en mai : « Comme je vous l'ai rappelé il vous appartient d'exercer ou de faire exercer sur les prestations de Creusot-Forges une surveillance. Ces incidents récurrents et l'absence de réaction de votre part ont conduit le bureau de contrôle des chaudières nucléaires à organiser une inspection chez votre fournisseur ». L'inspection constate 16 écarts et irrégularités. M. Lacoste alors patron de l'ASN, se rend au Creusot et en revient effondré. Il avertit AREVA : « Votre fournisseur a des problèmes, changez-en ou rachetez-le ».

Or le gouvernement tient à avoir une filière opérationnelle en France. L'EPR doit être un produit français. AREVA rachète la forge fin 2006, dans le temps où la cuve du futur EPR qui doit contenir le cœur du réacteur le plus puissant du monde, 1650 MW, est forgée dans une usine dont on sait qu'elle n'est pas au niveau. La cuve est livrée sur site le 24 janvier 2014. Et AREVA ne prévient l'ASN qu'en octobre que fond de cuve et calotte ont une teneur en carbone trop élevée, les rendant moins résistants aux chocs thermiques. Si on se rappelle TEPCO balançant directement de l'eau de mer à Fukushima, une telle inconscience sidère ! « L’anomalie de la composition chimique de l’acier conduit à une diminution des marges vis-à-vis du risque de rupture brutale… Là où il y avait des marges de 3, elles se situent à un peu plus de » précise M. Chevet (ASN). Et si la cuve rompt, l'accident est ingérable : montée en pression ultra-rapide, explosion et rejets radioactifs dans l'atmosphère. « Dans les centrales nucléaires on considère que la cuve résiste quoiqu'il arrive » dit M. Charles de l'IRSM. Et vive M. Coué ! En outre, l'EPR (« prévu » pour sévir 60 ans) est entièrement informatisé. C'est plus sûr paraît-il !

Suite à la malfaçon de la cuve l'ASN demande à AREVA de faire un audit complet de son usine (Bien que le mensonge règne, les contrôles se basent sur les déclarations fournies par les industriels eux-mêmes). Une centaine de dossiers falsifiés concernant les centrales françaises sont découverts en mai. Par ex. une fois une pièce sort trop courte de la forge, de sorte qu'on ne peut en couper les extrémités pour éliminer les impuretés dans l'acier. Ce générateur de vapeur a été néanmoins livré à EDF comme si de rien n'était.

D'autre part en 2009 la NRC (équivalent de l'ASN aux USA)écrit que la forge maîtrise mal le refroidissement des pièces, ce qui peut affaiblir la qualité de l'acier. Et l'ONR (l'ASN anglais) fin 2016 suggère à EDF de prendre un autre fournisseur pour le projet d'EPR à Hinckley-Point car elle a encore noté récemment des procédures de piètre qualité au Creusot.

Néanmoins EDF (dont l’État reste actionnaire à 84 %) et AREVA ont scellé sans contrôle la cuve en l'état à Flamanville. Un interdit de l'ASN plomberait leurs finances déjà mauvaises. Bruxelles conditionne une recapitalisation d'AREVA de 4,5 milliards à la validation de la cuve et de la calotte de l'EPR. En changer coûterait des milliards - il faudrait découper puis reconstruire l'enceinte bétonnée - alors que 10,5 milliards sont déjà dépensés au lieu des 3,3 prévus. En outre le contrat signé pour les deux EPR d'Hinkley-Point est subordonné au bon démarrage de Flamanville, la Chine pourrait noncer le sien pour deux EPR en chantier à Taïchan et demander des indemnités, le conflit juridique avec la Finlande pour retard de livraison depuis 2009 risquerait de s'aggraver...

Le GPESPN (Groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires : 31 experts désignés par l'ASN, les nucléocrates fonctionnent entre eux sans se poser de problèmes de conflits d'intérêts) a donné le 28 juin à partir d'un rapport de l'IRSN un premier accord pour exploiter la cuve sous réserve de changer le couvercle (coût 100 millions €) dans 7 ans, délai nécessaire à la forge d'une pièce. Dans le nucléaire quand la norme n'est plus respectée, on change la norme ! Fait rarissime, deux experts ont consigné leur opposition. L'avis final de l'ASN sera rendu en octobre 2017, après consultation du public jusqu'en septembre. En réalité il n'y a quasiment pas de regards extérieurs.

Nous sommes très loin des 100 milliards au programme de la France Insoumise pour passer à 100 % d'énergies renouvelables en réorientant complètement l'appareil productif français et en stoppant le nucléaire.

Nous allons le payer très cher, peut-être beaucoup plus que tout ce que nous craignons de lucidement imaginer.

Gdalia Roulin, lundi 3 juillet 2017.

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