Combien de divisions ?

Pourquoi délimiter artificiellement mouvements sociaux et politiques ? La victoire des luttes tant dans les entreprises qu’à l’extérieur contre la ruine de notre écosystème, pour la défense du climat, de la paix, du bien-être social dans toutes leurs déclinaisons passe par un changement des rapports sociaux et la construction d'une vraie démocratie solidaire à partir de la base.

Les grèves se sont multipliées et se poursuivent secteur par secteur, la plupart dans un silence radio qui n’a rien d’anodin ni de neutre. L’appel à la grève chez Air-France non pas le 22, mais le 23 mars est caricatural ! Des étudiants mobilisés se font matraquer dans leur Fac. par des milices d’extrême-droite comme au bon temps d’avant 68 où les étudiants en droit, à mentalité en majorité fascisante, cognaient à coups de barres de fer les militants de gauche et autres colleurs d’affiche. En être à nouveau là aujourd’hui ! Quelle absurdité ! Quel échec !

Les manifestations séparées permettent soi-disant de mesurer la combativité dans la perspective bornée de négociations au sommet sur des problèmes particuliers comme si c’était la solution et que les citoyens avaient ainsi vraiment donné leurs avis. Alors que nombre d’opposants à la politique menée ne défilent pas et que l’adhésion aux syndicats stagne à moins de 8 % des salariés.

Les mouvements dispersés ne pourraient que gagner à être rassemblés et coordonnés. Ce devrait être la tâche syndicale prioritaire. Mais cela déboucherait sur le débordement des revendications partielles et luttes catégorielles... En vue d’aboutir à de réels changements décisifs la situation échapperait aux contrôles institués. Or la soi-disant représentativité est agencée de sorte que ses dirigeants plus ou moins perpétuels sont les négociateurs attitrés du gouvernement. Au point qu’il semble que leur mot d’ordre principal est d’exiger des négociations plus que d’obtenir le retrait complet de réformes sournoises qui nous font régresser au statut salarial du XIXe siècle, à des rapports infantiles à l’autorité, et à une politique « d’ordre moral » si ce n’est religieux, prête à nous inculquer des réflexes de culpabilité ou/et de mépris de l’autre (cf. les nouvelles sanctions prévues contre les chômeurs, la chasse aux Roms ou aux réfugiés) et de soumission à l’ordre en place aussi injuste et absurde soit-il.

Certes les attaques du gouvernement contre les droits syndicaux sur les lieux de travail sont gravissimes, car amoindrir la puissance syndicale laisse les employés seuls dans un rapport de faiblesse devant l’employeur, à l’opposé de l’égalité en droit proclamée par la devise française, égalité qui fonde toute démocratie.

Mais pourquoi mettre artificiellement une limite entre mouvement social et politique ? Sinon pour définir le champ d’action d’une part de directions syndicales préposées institutionnellement de façon verrouillée à négocier avec le patronat et le gouvernement, et d’autre part le pré carré du personnel politique plus ou moins « professionnel », fondés l’un et l’autre sur une « représentativité » qui s’impose, voire s’oppose aux désirs de la majorité aux administrés, les élus ayant très peu de comptes à rendre et leurs mandats n’ayant rien d’impératif. Or pour pouvoir continuer à exercer leurs rôles, il faut bien que se perpétuent les rôles de vis-à-vis complémentaires dits d’ailleurs « partenaires sociaux » entre direction syndicale et patronale et/ou gouvernement, excluant chacun l’expression directe des citoyens. Les syndicats ne peuvent nous mener à la résolution complète des problèmes posés aux infériorisés de tout poil, car s’ils défendent les travailleurs c’est toujours en réaction à partir d’un positionnement victimaire dans le cadre établi, contre des attaques de nos conditions de vie de plus en plus virulentes. Dans un tel cadre les avancées durement conquises sont sans cesse remises en question.

La victoire de toutes les revendications portées actuellement tant dans les entreprises qu’à l’extérieur passe incontournablement par un changement profond de rapports sociaux. La protestation contre les inégalités scandaleuses de richesses et de pouvoir, contre la précarisation-ubérisation généralisée, contre la destruction des services publics et le libre-échange mondialisé, contre la ruine de notre écosystème, pour la défense du climat, de la paix et du bien-être social, est une lutte éminemment politique, non pas par la seule voie électorale, mais qui nécessiterait un changement constitutionnel radical afin que les citoyens puissent construire une vraie démocratie. Aucune raison valable de se contenter de miettes. Les demi-mesures ne peuvent suffire à résoudre les problèmes qui se posent. Il faut pouvoir décider de ce que nous voulons vivre, de ce que nous voulons produire par notre travail, pour quel service, quelle utilité, comment, par qui et pour qui.

Quand des salariés sont surexploités comme ils l’ont été tout au long du XIXe siècle et davantage, leurs mouvements de révolte pour faire respecter leurs droits tend naturellement à susciter des solidarités. On peut voir des comités de grève ou autres conseils ouvriers ou assemblées générales constituer des coordinations, et l’ébauche d’un véritable gouvernement du peuple par le peuple, un peuple qui débat des lois ou règlements qu’il entend adopter et des formes qu’il veut donner à l’organisation sociale et aux instances de pouvoir qu’il aura estimées justes et utiles.

Mais si de tels collectifs de grévistes ou de citoyens surgissent, si les citoyens cherchent à s’organiser eux-mêmes pour créer une société plus libre et plaisante à vivre, gageons qu’il faudra qu’ils s’émancipent de la tutelle non seulement de l’État, qui veut tout régenter en nous promettant une sécurité illusoire, mais aussi des leaders installés qui eux aussi veulent conserver leur prépondérance dans leur cadre habituel. Le vrai changement pour une société plus humaine et plus juste, plus intelligente et plus libre, est à inventer. Il ne viendra pas des têtes officielles.

Gdalia Roulin, lundi 26 mars 2018.

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