Une enquête à l'envers

Suite à l’affaire de la voiture de police incendiée le 18 mai 2016, quai de Valmy, quatre jeunes ont été arrêtés sur désignation des services de renseignements et sur un témoignage anonyme d’un policier. Accusé sans preuve de tentative d’homicide volontaire et après 6 mois d’une enquête à l’envers qui s’enlise, notre fils Antonin est toujours emprisonné.

« Vous avez les coupables, démerdez-vous pour trouver les preuves ! ». Ce sont les mots entendus par nos enfants Antonin, 21 ans, et Angel, 18 ans, dans les locaux de la police après leur interpellation dans l’affaire de la voiture de police incendiée le 18 mai 2016.

Ils ont été arrêtés avec deux camarades après la manifestation contre les violences policières, en marge de celle des policiers réunis par le syndicat d’extrême droite Alliance, qui protestaient contre la « haine anti-flic » place de la République, à la suite de l’immense mobilisation contre la loi travail.

Jusqu’alors confiants dans les valeurs démocratiques et de justice, nous allions découvrir une toute autre réalité : le fonctionnement judiciaire et policier de l’Etat d’urgence qui a envoyé nos fils en prison.

B.Cazeneuve annonce quelques heures après les faits que des mesures implacables seront prises contre les auteurs de ces troubles, qu’il connait déjà. Il fallait donc vite des coupables pour ne pas laisser plus longtemps l’image d’un gouvernement affaibli par une mobilisation qui dure.

Arrêtés chez eux sur désignation de la Direction des Renseignements de la Préfecture de Paris avant que toute enquête n’ait commencé, ils ont été « sélectionnés » parmi de jeunes militants qui avaient obtenu l’annulation d’une interdiction de manifester le dimanche précédent.

Etant d’emblée désignés coupables, l’enquête qui va être menée peut-elle être objective ?

Quand la police est dépêchée près de notre domicile en début d’après-midi, l’enquête sur le quai de Valmy est à peine entamée, les témoins ne sont pas tous entendus, notamment les policiers agressés. A cet instant aucun élément n’est réuni pour déterminer leur supposée participation aux faits… Alors comment peut-on les interpeller au motif de tentative d’homicide ?

Après leur garde à vue, nous sommes restés sans voix face au nombre de chefs d’inculpation venus encadrer leur mise en examen et leur incarcération en détention provisoire : tentative d'homicide volontaire sur personne dépositaire de l'autorité publique ; destruction de bien d'autrui en bande organisée; violence avec usage et menace d'une arme…; participation à un attroupement avec dissimulation volontaire du visage afin de n'être pas identifié ; association de malfaiteurs en vue de commettre un crime ou un délit

Un rouleau compresseur judiciaire s’abat sur eux. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas leur imputer d’autres faits que ceux qui se sont déroulés ce 18 mai ? Plus tard, nous découvrirons dans le dossier une « note blanche » des Renseignements retraçant les faits et gestes de nos fils ces derniers mois … mais fausse. On leur reproche d’avoir participé à la manifestation du 1er mai ; or aucun d’eux n’étaient à Paris ce jour-là.

On tente de les faire ressembler à tout prix au profil des « casseurs » vus sur toutes les chaines. On perquisitionne en urgence les jeans, les baskets, les blousons noirs à capuche, la tenue d’environ 80% des jeunes. On attribue à ces quatre jeunes des vêtements, des visages, des physionomies qui ne sont pas les leurs ; une photo est même présentée pour l’un d’eux en gros plan visage découvert, alors que ce n’est pas lui.

Comment ne pas avoir les plus grands doutes lorsqu’ils prétendent reconnaître Antonin comme l’assaillant masqué, et que des erreurs grossières sont commises sur des visages découverts ?

Les policiers lui imputent aussi les jambes d’un autre manifestant à ses côtés afin que la couleur du jeans corresponde. Plus ridicule, on s’appuie sur un morceau de caleçon rose sortant d’un pantalon pour l’accuser, alors qu’il porte un sous vêtement bordeaux… prune, violet ? Peu importe...

C’est dans la plus grande confusion que la juge d’instruction, proposant un contrôle judiciaire pour Angel, se voit contredite par la juge des libertés et de la détention qui l’envoie à Fleury Merogis dès le 21 mai ; il y restera 42 jours, alors qu’il a été démontré qu’il ne pouvait être l’un des assaillants – il portait des vêtements différents, il n’était pas masqué lors du rassemblement.

Plus incompréhensible, le parquet confirme sa détention le 2 juin alors qu’un homme était identifié, arrêté dès la fin du mois de mai et avait reconnu les faits reprochés à Angel.

Comment est-il possible de maintenir deux personnes enfermées pour le même motif ? Et pourtant…

C’est le parquet aussi qui incarcèrera Antonin sans aucune preuve, contredisant cette fois… la décision de la JLD qui l’avait remis en liberté en mai.

Nous apprendrons plus tard que l’accusation repose sur un témoin anonyme, un policier qui établit un rapport 24 heures après les faits… Quelle célérité... Où est la difficulté d’un tel exercice quand les vidéos ont été visionnées par la France entière sur tous les médias ?

Le rapport s’avère erroné, il y prétend avoir suivi les quatre jeunes ensembles formant un groupe organisé tout au long de la manifestation. Images à l’appui, les jeunes désignés se tiennent éloignés les uns des autres, et inactifs au moment des faits. Ce même policier anonyme affirme que l’un des quatre était vêtu de noir alors qu’il portait un tee-shirt rouge très visible : était-il seulement là ?

Trop occupé à accuser les quatre désignés, il n’a pas été capable d’identifier deux personnes qui ont depuis reconnu leur participation aux faits, et s’avèrent inconnues des jeunes présélectionnés.

Comment ne pas penser qu’il se soit trompé aussi pour Antonin, toujours emprisonné ?

Il affirme qu’Antonin ne portait pas de cagoule – enfin une vérité. Or, l’assaillant qu’on l’accuse d’être en porte très visiblement une.

Le témoin anonyme, pourtant très attentif à ses faits et gestes lorsqu’il s’agit de l’accuser, prétend qu’il se serait changé mais qu’il ne l’a pas vu faire… don de voyance ?

On reconnaît mieux ceux que l’on veut à tout prix trouver, ceux que tout désigne parce qu’ils ont le tort d’être des jeunes engagés politiquement.

C’est à cela que ressemble une enquête de police quand tous les moyens sont mis en œuvre et que le Président lui-même se saisit de l’affaire ? Nous pensions avec naïveté que c’est à partir des indices qu’on trouve le coupable. Nous sommes confrontés à une enquête à l’envers… qui part des individus désignés pour trouver ensuite d’éventuels indices.

Quel sort réserve-t’on à nos fils, quand autant d’erreurs peuvent être commises sur un dossier aussi « signalé », avec tant de moyens déployés par la police et la justice ?

Nous sommes très inquiets quand ce gouvernement s’empresse d’entendre un mal-être policier, qui nous interroge au vu du manque patent de moyens sur des enquêtes aussi exposées.

Ne risque-t’on pas de livrer aux policiers nos enfants en pâture pour donner des gages de fermeté, comme les faire valoir de la communication sécuritaire du gouvernement ?

Nous pensions qu’en France, la détention provisoire était l’exception et non la règle. C’est l’inverse qui s’est produit : toutes les garanties de représentation ont été apportées – Antonin a eu le soutien de 380 professeurs d’université, des attestations multiples démontrant pour lui comme pour Angel leur investissement dans la vie sociale et professionnelle.

Et pourtant, ils n’ont pas échappé à une machine judiciaire et policière qui les dépasse, qui nous dépasse. Qu’en serait-il pour des personnes moins entourées?

Nous sommes peu coutumiers des pratiques judiciaires mais l’Etat d’urgence justifie-t’il de faire feu de tout bois en dehors de toute preuve ?

Antonin est depuis 263 jours en prison. Il n’a rien à y faire. Nous demandons sa libération immédiate et l’abandon des poursuites contre Angel et leurs amis, ayant eu le tort, comme tant d’autres jeunes en France qui ont voulu faire entendre leurs voix parce qu’ils s’intéressent à la politique, d’être au mauvais endroit, au mauvais moment.

Geneviève et Yves Bernanos

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