Eglises ouvertes, théâtres fermés, casse du chômage: une guerre de civilisations

Le mouvement actuel d’occupation des théâtres est le lieu d‘une lutte civilisationnelle. Ici pourrait naître le cauchemar du macronisme, le creuset où s’invente une offensive culturelle au double sens du terme, où la culture participe à l’éclosion d’une autre organisation des existences – où la gauche reprendrait enfin à son compte l’ambition fondamentale qui devrait toujours être la sienne : celle de changer la vie. Texte prononcé le 2 mai devant le théâtre de l’Odéon.

J’ai rêvé cette nuit que je sortais de chez moi un après midi, que je rentrais dans un lieu clos et que j’y rejoignais d’autres personnes que je ne connaissais pas pour assister à un spectacle. J’ai rêvé que nous chantions ensemble, que nous passions une heure ou deux ainsi rassemblés avant de revenir chacun chez nous. Je me suis dit que ce type de moments me manquait et que j’étais pressé que les lieux culturels rouvrent.

Et puis, je me suis rendu compte que certaines personnes pouvaient déjà vivre cette expérience - ici, à Paris, en France, à quelques mètres de ce théâtre fermé et occupé. Mais qu’il fallait pour avoir le droit de se rassembler, de chanter ensemble et de se réunir dans un lieu clos croire en Dieu et être pratiquant.

Je pense que nous n’avons pas encore pris la mesure de la signification historique de la situation dans laquelle nous sommes plongés.  Nous vivons sous un régime politique qui ouvre les Eglises mais ferme les théâtres… Nous vivons sous un gouvernement qui ouvre Saint Nicolas du Chardonnet mais ferme l'Odéon et la Colline.

Nous vivons sous un gouvernement dont les valeurs et les perceptions le conduisent à accorder une supériorité aux pratiques religieuses et aux lieux de la religion par rapport aux pratiques culturelles et aux lieux de savoirs comme l’Université.  Comment désigner un Etat où l’on privilégie ceux qui adorent Dieu à ceux qui adorent Jelinek, Ostermeier, Derrida ou Bourdieu ?  Qu’est-ce que cela nous dit sur celles et ceux qui nous gouvernent, sur les valeurs réactionnaires qui les animent, sur l’idée de civilisation qu’ils portent?

Un conflit politique incarne toujours un peu plus que lui-même. Il met en jeu des affects, des idéologies qui sont branchées sur une conception générale de la vie et de l’éthique. Je pose donc la question : que signifie la scène que nous vivons aujourd’hui - être là, devant un théâtre fermé par l’Etat mais occupé, pendant que les lieux de culte sont ouverts, pour nous mobiliser contre une réforme brutale et barbare de l’assurance chômage ? Qu’est-ce qui est en jeu dans ce conflit  ?

L’équation qui résume la situation d’aujourd’hui pourrait être posée ainsi :  Eglises ouvertes + Théâtres fermés + Réforme du chômage. Cette équation offre une forme de concentré chimiquement pure des valeurs qui animent le macronisme. Ces valeurs, ce sont celles d'un repli général, d'une civilisation traditionnaliste et autoritaire, du travail et de la famille. Et la lutte que vous menez et que nous menons ensemble a  pour enjeu un conflit de civilisation, l'affirmation d'une autre idée de la vie – celle d’une civilisation rationnelle, de la joie et des loisirs, des jours heureux et de la non-répression.

Il n’y a pas nécessairement de cohérence  dans toutes les décisions d'un gouvernement. Mais si l’on regarde les mesures adoptées depuis mai 2017, on ne peut qu’être effrayé par le projet de société qui nous est appliqué.

La réforme de l’assurance chômage qui va entrer en application en juillet, dont les deux artisanes sont, il faut toujours le rappeler, deux anciens membres du parti socialiste, baissent massivement les allocations pour les plus pauvres et pénalisent les travailleurs qui cumulent les emplois précaires ou courts, c’est-à-dire notamment les femmes. Une personne rémunérée au salaire minimum verra son indemnité diminuer de 30 %, elle passera de 985 à 667 euros par mois. Selon les estimations de l’Unedic, deux tiers des allocataires percevront au total une indemnisation moins élevée.

En précarisant les précaires, en appauvrissant les pauvres, en faisant la guerre aux chômeurs le gouvernement accroît la soumission des individus à tous les cadres traditionnels et autoritaires qui mutilent la vie : l’autorité patronale, le destin de classe, la souffrance au travail mais aussi la dépendance au cercle familial.

 Après les ordonnances modifiant le droit du travail, la baisse des indemnisations va accroître encore la peur du chômage et donc l’emprise du pouvoir patronal et la difficulté de s’y opposer. Mais c’est même pire que ça. Car c’est toute une conception de la vie qui est en jeu ici et que l’on veut nous imposer :  moins indemniser le chômage et le rendre moins facile d’accès, ce n’est pas seulement faire la guerre aux chômeurs. C’est aussi mener une guerre contre tous les dispositifs qui permettent de se libérer un peu de la contrainte du travail. On a bien sûr le droit d’aimer son travail mais pour beaucoup de gens le chômage est aussi, et il faut l’affirmer, une période de temps libre, une période de reconversion, une période où l’on prend une pause, où l’on se repose, où l’on déménage, où l’on souffre moins physiquement.

Diminuer les aides sociales et l’indemnisation chômage c’est aussi diminuer la capacité des individus à changer de vie. C’est très souvent enfermer les gens, et notamment les femmes, dans un cadre conjugal regretté, leur rendre quasi-impossible de quitter un mari violent ou non aimé parce que les loyers sont trop chers. C’est rendre difficile de se séparer, de refaire sa vie.

Nous vivons sous un gouvernement qui ne valorise pas les loisirs, le temps libre, l’invention de soi, la pratique culturelle, le repos mais au contraire l'emprisonnement dans la famille et la consécration de soi au travail.

La gestion de l’épidémie de COVID a révélé la puissance des valeurs conservatrices qui guident la vision du monde de celles et ceux qui se sont appropriés l’appareil d’Etat  : les seules dérogations possibles au confinement sont le travail et la famille. Toutes les autres formes de vies, toutes les autres activités ont été sacrifiées, considérées comme superflues, secondaires, dangereuses, inutiles. Il est possible de voyager pour travailler, il est possible de voyager pour aller voir ses enfants ou les faire garder mais pas pour se divertir ou voir ses amis ou ses amants.

Nous vivons sous un gouvernement qui a décrété un couvre-feu pour la soirée du 31 décembre mais pas pour le 24 décembre, c’est-à-dire qui considère la fête amicale comme destructible contrairement à la fête familiale et chrétienne.

Nous vivons sous un gouvernement qui invoque en permanence l’impératif de la santé de la Nation, que ce soit sa santé épidémique ou sa santé économique, pour installer un modèle de civilisation triste et déprimante basé sur le travail, la famille et la religion.  

Il n’y a rien de moderne dans le macronisme. Le macronisme est un traditionalisme. Mais c’est aussi un organicisme.  

Rappelons-nous pour toujours que nous vivons sous un gouvernement  qui voulait  soumettre les professeurs d’Université à une obligation d'allégeance aux valeurs de la République, comme s’il devait être dorénavant interdit de critiquer la propriété ou le régime constitutionnel actuel, qui lance des enquêtes sur le contenu des recherches publiées à l’université quand elles sont de gauche (on n’a pas vu la ministre qui dénonçait l’islamo-gauchisme annoncer vouloir enquêter sur le catho-droitisme dans les facs de droit) et qui, à travers la Loi séparatisme, menace financièrement les associations qui se mobilisent  contre le gouvernement au nom d'idéaux de justice comme si celles-ci étaient traitresses à la patrie.

 Nous vivons sous un gouvernement animé par une représentation de la Nation comme organe unifié, doté d'une direction fixée par le gouvernement - en marche - et qui perçoit toute résistance à ce dessein comme trahison, séparatisme, terrorisme, fainéantise…

Nous vivons sous un gouvernement qui enferme des enfants pendant 90 jours en camp de rétention.

Nous vivons sous un gouvernement qui a multiplié les arrestations préventives et a inventé de nouveaux délits qui entravent la manifestation et l’expression de la contestation.

Nous vivons sous un gouvernement qui a considérablement accru les pouvoirs des préfets d'assignation à résidence ou de perquisitions administratives, et qui ciblent de manière exorbitante les musulmans.

Nous vivons sous un gouvernement qui a introduit un délai de carence de 3 mois pour l’accès aux soins pour les demandeurs d’asile.

La casse de l'Assurance chômage et la fermeture des lieux culturels ne sont des mesures possibles qu’à l’intérieur d’une économie psychique barbare qui obéit à une logique contraire à tout ce qui forme les principes d’une civilisation digne de ce nom. Nous ne pourrons gagner cette bataille que si nous ne nous soumettons pas à leurs valeurs, que si nous refusons catégoriquement leurs perceptions. Nous ne devons pas nous opposer au pouvoir avec les mots du pouvoir. Il y a quelques, il y avait une pancarte affichée ici qui disait « Guerre au chômage,  pas aux chômeurs ». Je préférerais que nous disions : « Guerre à la pauvreté, pas aux chômeurs ». Car je ne crois pas que nous devons considérer le chômage comme quelque chose de nécessairement négatif. Cela peut aussi être pour beaucoup un moment de repos ou un filet de sécurité qui permet d’être moins soumis à la contrainte du travail. La gauche doit reprendre à son compte l’ambition d’inventer une culture de la liberté, du travail pour ceux qui veulent bien sûr mais aussi du droit au repos, au refus de l’exploitation et de la souffrance physique…

Le mouvement actuel d’occupation des théâtres est le lieu d‘une lutte civilisationnelle. Mais son importance vient aussi du fait qu’il porte dans sa constitution même des valeurs de solidarité et de justice. Il lie en effet une mobilisation contre les réformes de l’assurance chômage et une bataille contre la précarisation du secteurs culturels et du régime des intermittents. Autrement dit, il ne s’agit pas ici pour le monde de la culture de faire un éloge naïf de la culture, mais de faire des lieux culturels les bases arrières d’une lutte qui se mène aussi pour d’autres, pour les plus pauvres, pour ceux qui ne sont pas là, qui ne se mobilisent pas, qui ne peuvent pas se mobiliser voire qui ne sont pas au courant. C’est une lutte où la culture ne se célèbre pas elle-même en oubliant qu’elle est souvent une pratique essentielle de la domination de classe et du loisir bourgeois mais où elle essaye de devenir un instrument d’émancipation qui prend en charge les plaintes des plus dominés et des plus démunis pour créer un monde plus solidaire. Alors, dans cette alliance, ici, pourrait naître le cauchemar du macronisme, le creuset où s’invente une offensive culturelle au double sens du terme, où la culture participe à l’éclosion d’une autre Culture, d’une autre organisation des existences – où la gauche reprendrait enfin à son compte l’ambition fondamentale qui devrait toujours être la sienne : celle de changer la vie.

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Texte prononcé le 2 mai devant le théâtre de l’Odéon occupé contre la réforme de l'assurance chômage et la précarisation des secteurs de la culture.

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