La sociologie face aux offensives réactionnaires

La publication du livre de Gerald Bronner et Etienne Géhin "Le danger sociologique" offre l'occasion d'une réflexion sur la sociologie, sa force oppositionnelle et les offensives idéologiques et régressives à l'œuvre dans le champ des sciences sociales.

La réponse des auteurs du pamphlet " Le danger sociologique" à un texte que j'ai publié sur ma page Facebook vendredi sur leur essai et sa réception me donne l'occasion de produire cette réflexion sur la sociologie et les offensives idéologiques et régressives à l'œuvre dans le champ des sciences sociales. C'est quelque chose que je voulais faire depuis un certain temps et cela m'en fournit l'occasion.
Pour ceux qui veulent lire, leur texte est disponible sur la page de Gerald Bronner. Mais en résumé, Bronner et Géhin écrivent ceci : notre livre n'est pas un pamphlet, il ne recycle pas les poncifs réactionnaires contre la sociologie reproduits depuis 40 ans: il s'en prend à la sociologie déterministe au nom d'une conception compréhensive des acteurs sociaux et des individus et cette position est la seule scientifiquement fondée contrairement à l'idéologie (gauchiste) que constitue l'alternative que vous représentez...
En fait, tout ceci est faux.
D'abord : oui, leur livre est un pamphlet, il en a la forme et il en utilise les techniques. Je prends un exemple particulièrement frappant : les discussions des auteurs qui sont menées - dont moi - s'en prennent presque exclusivement à des prises de position grossièrement résumées et parues dans la presse sans référence aux travaux dont les interventions médiatiques sont issues (je pense notamment à ma thèse sur la nécessité d'assumer le mot excuse en sociologie lorsque l'on défait les narrations individualisantes du monde.) Se présenter comme les représentants de la rigueur académique contre les idéologies dites médiatiques et prendre pour point de départ du "débat" des éléments discursifs parus dans la presse et réduits à l'état de slogan montre bien la duplicité des auteurs et leur tactique rhétorique : mentir, et essayer de faire passer un essai médiatique réactionnaire pour un travail sérieux.
L'ensemble des arguments déployés dans ce pamphlet sont connus et archiconnus. Ou alors disons plutôt : Le geste est connu. C'est le même que celui qui est accompli contre la pensée structurale (Lévi-Strauss), la théorie critique (Foucaut) et la sociologie de la domination (Bourdieu) au nom d'une idéologie du sujet et de l'acteur depuis 40 ans, depuis Ferry et Renaut, depuis Boudon et ses élèves.
Mais le plus important porte sur le trahison total de l'idéal scientifique et de la science sociale que représente cette offensive. Bronner et Géhin disent que leur projet se déploie " au nom de la science" contre l'idéologie" qui contaminerait la sociologie. Il s'agit de décrire comme idéologique la sociologie déterministe et explicative, la sociologie de la domination, au nom d'une conception compréhensive de l'individu et de ses motifs d'action. Mais cette présentation constitue un travestissement total du sens des mots : comment peut-on associer l'idée de "causalité" et de "déterminisme" à "l'idéologie" et l'opposer à la "science" alors que l'idée même de science suppose les notions de causalité et de détermination? Comment peut on présenter comme un danger pour la sociologie la démarche qui adhère à l’idée d'"entité collective", de "fait social", de "structures", etc. alors que ces notions forment la base de l'idée même de sociologie?
Bronner et Gehin écrivent contre la sociologie et contre la science, c'est-à-dire contre ce qui est inhérent au savoir sociologique et à la manière dont la sociologie s'est constitué comme science contre, justement, les idéologies spontanées de l'homme, du sujet, de la transparence de la conscience et du monde social.
La discussion ici est indistinctement politique et épistémologique car le refus de l'objectivation des structures sociales inconscientes qui s'emparent de nous et nous déterminent à être ce que nous sommes immunisent celles-ci contre la critique et empêchent toute action transformatrice de ce qui est.
Toute régression par rapport à la sociologie structurale et déterministe est la marque d'une offensive idéologique et réactionnaire - et ce n'est pas un hasard si c'est un chroniqueur du point, (du POINT !!!) qui relaye aujourd'hui cette position. Par ailleurs, il faut vraiment adhérer à l’ordre social pour présenter la domination, la violence, la dépossession, l'exploitation comme des visions du monde et non comme des réalités objectives indéniables. Chose accablante : les auteurs se réjouissent dans leur livre que leur conception "ne tombe pas sous le coup du reproche que Marcel Gauchet adresse à la sociologie", ce qui en dit long sur leur univers idéologique de référence et le niveau auquel il situe la discussion.
L'entreprise qui porte aujourd'hui la signature de Bronner et Géhin est solidaire d'une régression savante. Par exemple, opposer " déterminisme" et "choix " relève d'une méconnaissance totale des travaux sur la reproduction des structures sociales, notamment de Bourdieu sur l'auto-élimination scolaire et la violence symbolique.
Prendre pour point de départ de l'analyse les comptes-rendus que les acteurs font de leurs actions est une régression par rapport à la théorie des causes, de l'inconscient, de la mystification.
Opposer "vérité" et "politique", la "science" et le "militantisme" peut peut-être valoir quelques points dans une dissertation de L1 mais il faut se tenir au courant des avancées dans le champ quand on prétend être un chercheur. Comme je l'ai montré dans "Penser dans un monde mauvais" et "Juger", à la suite des arguments de Adorno ou Bourdieu, s'il est vrai qu'il existe des vérités neutres, il existe aussi des vérités oppositionnelles dans un monde faux - notamment lorsque l'on objective les fonctions objectives des institutions, comme l'Ecole, la Prison, le Tribunal, le Marché, etc. Par conséquent, la démarche oppositionnelle est liée à la valeur de la vérité et de science.
Le savoir sociologique est intrinsèquement déstabilisant. Il met en question le monde tel qu'il fonctionne, les narrations individualisantes sur lequel il s'appuie pour fonctionner et les mystifications à l'oeuvre dans le monde social et qui masquent aux acteurs la vérité.
Dès lors, la position idéologique n'est pas la mienne : j'essaie d'aller au bout de la pensée sociologique, de ce que peut la sociologie, comme je le dis dans "Juger". Assumer la puissance politique de la sociologie c'est être fidèle à l'éthique du savoir. Et l'idéologie conservatrice se loge à l'inverse dans les entreprises qui dépolitisent le savoir sociologique. La fausse neutralité est idéologique et est un militantisme pour la conservatisme.
Depuis 20 ans, la sociologie structurale subit des offensives pour en défaire les acquis. Le mécanisme est toujours le même : Opposer aux acquis de la science le sens commun ou des principes idéologiques contre lesquels la science se constitue. Cela s'est produit avec la sociologie des justifications et des économies morales, ou encore, peut-être malgré lui, avec Lahire qui ne cesse de trivialiser la sociologie de Bourdieu, d'en défaire les acquis et de tenir un discours non pas qui progresse mais propose des régressions par rapport aux acquis de Bourdieu ... l'homme est pluriel, les écrivains ont d'autres métiers (on se reportera au compte rendu critique que Gisèle Sapiro a publié dans les Annales sur son livre La condition littéraire), le sociologue explique les déterminations qui pèsent sur les pratiques mais il doit laisser tranquillement les juges envoyer les gens en prison au nom du mythe de la responsabilité individuelle parce qu'il n'aurait rien à dire là dessus. Cette dernière prise de position, dans son essai "Pour la sociologie", constitue une position incohérente scientifiquement et choquante éthiquement et tout sauf une contribution rigoureuse et sérieuse au débat.
C'est vrai : Il y a beaucoup d'idéologie dans la sociologie. Mais précisément, l'idéologie passe par la contamination de l'espace de la pensée par des pulsions conservatrices ou des réflexes professionnels. Personnellement - ce n'est qu'un exemple - en refusant le slogan selon lequel "Expliquer n'est pas excuser" je crois être fidèle à l'éthique de la recherche et être fidèle à la valeur de l'autonomie, qui consiste à aller au bout des implications de son savoir. S'arrêter de penser parce que "cela peut choquer" représente, au contraire, l’attitude hétéronome et la contamination de la science par l’idéologie.
Personnellement je pense qu'il y a une histoire des sciences. Bourdieu nous a laissé un héritage et c'est dans cet héritage que je m'inscris, pour tenter de faire progresser la pratique et la théorie des sciences sociales en retravaillant des concepts comme "champ", "objectivité", "terrain", "critique", "vérité", "objet", etc. Cette entreprise rencontre nécessairement la résistance Et ceux qui veulent interrompre l'histoire et revenir en arrière représentent, objectivement, l'aile conservatrice du champ - l'aile droite.

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