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Billet de blog 5 déc. 2021

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« Pas de plateforme pour le fascisme » et « liberté d’expression »

Alors que commence la campagne présidentielle et que des militants antifascistes se donnent pour projet de perturber ou d’empêcher l’expression publique de l’extrême droite et notamment de la campagne d’Éric Zemmour se multiplient les voix qui tendent à comparer ces pratiques au fascisme et accusent les militants autonomes de « censure », d' « intolérance » voire d’ « antidémocratie »...

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Alors que commence la campagne présidentielle et que des militants antifascistes se donnent pour projet de perturber ou d’empêcher l’expression publique et les rassemblements de l’extrême droite et notamment de la campagne fascisante d’Éric Zemmour, se multiplient les voix qui tendent à comparer ces pratiques au fascisme et accusent les militants autonomes de « censure » , « d’autoritarisme », d' « intolérance » voire d’ « antidémocratie »... Ces accusations peuvent nous paralyser parce qu’elles ont un semblant de véracité.  Comment nier que se mobiliser pour faire taire et empêcher certains de prendre la parole ne soit adopter une position favorable à la censure ?  

Face à ces accusations en forme de stratégies d'intimidation qui essayent de faire passer les antifascistes qui se mobilisent contre des fascistes pour des fascistes et ceux qui se mobilisent pour les fascistes pour des démocrates, nous nous sentons parfois intimidés. Et je vois trop de gens qui se retranchent derrière l’argument peu intéressant que Zemmour a été condamné par la Loi pour défendre ces mobilisations au lieu d’assumer pleinement  ces pratiques, leur importance, pour aller au bout de leurs implications.

Dans son livre L’Antifascisme, paru chez Lux, Mark Bray avance probablement les arguments les plus forts contre ceux qui s’opposent à la politique « pas de plateforme pour le fascisme » au nom d’un attachement proclamé à la liberté d’expression. Je pense que nous avons ici affaire à un enjeu essentiel pour les mois qui viennent, et c’est pourquoi je voudrais résumer ses positions afin de montrer l’importance de cette pratique dans un moment où elle risque d’être de plus en plus diffamée. Cette politique est inspirante en raison des objectifs qu’elle mène mais aussi parce qu’elle nous conduit à adopter d’autres modalités de réflexion sur la politique.

Bray écrit dans un contexte où des militants sont intervenus sur des campus américains pour empêcher la prise de parole d'idéologues ultra-conservateurs, racistes, antiféministes ou homophobes. Ces militants antifas ont alors été publiquement accusés, par les Républicains et les Démocrates, d'être intolérants, fascistes, et de menacer la tradition américaine sacrée de la liberté d'expression...

Mais Bray avance plusieurs arguments contre ces accusations :  

1/ D'abord la liberté d'expression sans entrave n'a jamais existé.  Il n 'y a aucune société dans laquelle la liberté d’expression est totale. Il y a toujours des limites juridiques, mais aussi politiques, institutionnelles, sociales, économiques à la prise de parole, à l’accès à l’espace public et à l’écoute. Il y a des censures d'Etat bien sûr (la négation de crimes contre l’Humanité, la diffamation, l’incitation à la violence, la publicité pour le tabac…) mais il y aussi de multiples censures économiques, sociales, médiatiques… 

Autrement dit : la question pertinente n'est jamais celle de "la censure" ou de "la liberté d'expression". C’est celle du régime de la  prise de parole et de la silencisation que favorise telle ou telle politique.

Bray souligne par exemple que les journalistes ou politiciens qui s'indignent de la "censure" des fascistes ne s'indignent jamais des censures objectives qui pèsent sur l'accès à l'espace médiatique ou public des prisonniers, des migrants, des membres des classes populaires, etc. Beaucoup de ceux qui s’opposent à la perturbation des meetings de Zemmour ont pu soutenir la criminalisation du soutien à BDS.

 Autrement dit :  Il ne faut jamais accepter l’alternative simpliste d'être "pour" ou "contre" la liberté d'expression ou la "censure". Il faut lui substituer la question de la forme de l’espace du dicible pour lequel on se bat et des critères  d’accès à celui-ci. Dans ce cadre, la politique « pas de plateforme pour le fascisme » nous incite à substituer des critères politiques fondés sur la protection des minorités aux normes actuelles qui favorisent largement ceux qui tirent profits des formes multiples de la domination et qui se mobilisent pour leur perpétuation. C’est une autre économie du discours qu’elle promeut, plus rationnelle, plus juste et plus inclusive.

2/ Il faut avoir une conception dynamique et non statique de l'espace public et de la prise de parole. L’antifascisme met en question les normes qui assignent tout un ensemble de groupes au silence et à l’invisibilité quand les prises de parole des groupes fascisants (mais aussi des groupes médiatiques ou politiques mainstream qui soutiennent leur « liberté d’expression ») renforcent les processus de minorisation et d’intimidation et les hiérarchies instituées.

On ne peut jamais juger une tactique politique de manière isolée indépendamment de son inscription dans un projet plus large et de ses fondements politiques. La stratégie « pas de plateforme pour le fascisme » s’inscrit dans un projet politique qui vise à défaire les logiques de la domination et qui par conséquent favorise une liberté d’expression plus grande, et d’un plus grand nombre de voix, que le monde actuel et a fortiori qu’un monde fasciste : l’associer à la censure n’a dès lors strictement aucun sens.

 Certes, d’un point de vue statique, cette stratégie limite la circulation de certaines opinions. Mais d’un point de vue dynamique elle favorise la naissance d’un monde dans lequel plus de personnes plus diverses auront le droit à la parole et la possibilité de s’exprimer. Elle est donc favorable à la liberté d’expression

3/ Enfin, et surtout, il faut avoir une conception substantialiste de la politique. Le but de la politique, ce n’est pas la garantie de droits formels indépendamment des conditions de vie réelle. Ce n'est pas que les gens parlent et disent toutes les pulsions qui leur passent par la tête. C’est de créer un monde plus juste et plus égalitaire. La politique « Pas de plateforme pour le fascisme » s’oppose au principe formel de la liberté d’expression et à sa fétichisation hypocrite (puisque les discours sont déjà limités dans nos sociétés). Elle s’enracine dans une pratique politique qui s’adosse à un principe substantiel : garantir le bien-être et la sécurité des populations marginalisées. C’est en fonction de ce principe que les actions à entreprendre doivent être décidées et évaluées. Si l’on définit la justice comme protection des minorités, ce critère conduit à la fois à vouloir limiter la circulation publique des discours de haine, nationalistes, suprématistes, etc. et, parallèlement, à garantir la circulation des discours progressistes contre les mobilisations fascistes. Cette pratique n’apparaît contradictoire que si l’on reste prisonnier d’un point de vue qui fétichise les droits formels : d’un point de vue substantiel, elle est cohérente.

 Evidemment, la pratique « Pas de plateforme pour le fascisme »  ne résume pas le tout de la lutte progressiste. Elle pourrait même avoir un effet contre-productif si, se limitant à Zemmour, elle instaurrait l’idée selon laquelle les autres partis d’extrême droite et de la droite extrême proche de la manif pour tous étaient moins dangereux et moins infréquentables. De même, la bataille doit aussi se mener parallèlement avec d’autres temporalités et d’autres méthodes, de manière autonome et sur le long terme.  Mais ceux qui mènent ce type d’action en sont parfaitement conscients et posent précisément les bases du déploiement d’autres stratégies politiques. 

 Je pense en effet que la perturbation des prises de parole des groupes fascistes constitue des scènes de résistance à la banalisation des discours violents dans l’espace public. Ils construisent en pratique l’infréquentabilité de ces mondes discursifs, ils en montrent physiquement le caractère oppressif et dé-neutralisent ces offensives discursives que tout un travail idéologique mené notamment dans les médias mais aussi dans certains cercles intellectuels (lire D’une Révolution conservatrice de Didier Eribon) a essayé de transformer en opinions dont il faudrait débattre et accepter la présence dans l’espace public.

 Cette politique de l’infréquentabilité empêche de parler de façon neutre et apaisée, comme si de rien n’était, d’un certain nombre de sujets discursifs. Elle construit des murs. Et elle est pour cette raison  susceptible de détourner beaucoup de gens de l’accoutumance à ce type d’opinion.

 Elle pourrait aussi alors, et c'est fondamental, contribuer à extérioriser cet univers discursif de notre espace mental. En le rendant infréquentable, en construisant un mur autour de lui, elle  l’éloigne de nous, elle fait que nous ne sommes plus obsédés par lui, obsédés de lui répondre et que nous pouvons alors, au lieu de nous définir par rapport à lui, développer notre propre rhétorique, notre temporalité et nos propres stratégies discursives. A  la scène « débattre avec Zemmour » il faut opposer la stratégie  « Rendre infréquentable » et « Être autonome » dont la pratique « Pas de plateforme pour le fascisme » représente l’une des composantes essentielles. C’est aussi parce que cette pratique accompagne voire engendre un processus de détachement mental vis à vis de ces secteurs nauséabonds de la vie politique, qu'elle permet de ne pas se laisser piéger par leur incitation à prendre au sérieux leurs arguments et en faire des sujets de débat qu’elle me semble si importante et précieuse aujourd'hui et pour les mois qui viennent.

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