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Billet de blog 9 juil. 2021

Quelques mots pour Esther Benbassa (et sur le journalisme)

Ce texte ne s’adresse pas aux gens de droite qui se sont précipités sur l’article de Médiapart pour déverser leur haine contre Esther Benbassa. Il s’adresse aux gens de gauche qui reconnaissent en elle l'une des voix les plus importantes de ces dernières années - et qui ont pu être choqués, étonnés par l’article de Mediapart. Je fais partie de ces gens là. Je voudrais livrer ces quelques mots.

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Ce texte ne s’adresse pas aux gens de droite qui soutiennent jour après jour la reproduction de tous les systèmes de pouvoir mais qui se sont précipités hier sur l’article de Médiapart pour déverser leur haine et leurs injures contre Esther Benbassa. Il s’adresse aux gens de gauche qui, comme moi, reconnaissent en elle l'une des voix les plus importantes de ces dernières années, l’une des personnalités qui a toujours été présentes au côté de toutes les luttes, avant que les médias ne soient là, qui a relayé leur parole et leurs revendications dans l'espace médiatique et politique - et qui ont pu être choqués, étonnés, blessés par l’article de Mediapart. Je fais partie de ces gens là. Je voudrais livrer ces quelques mots. 


A mon sens, nous avons appris à gauche que nous ne devons jamais être trop dociles par rapport au journalisme. Et personnellement, je serais tenté de penser que, lorsqu'il y a un écart entre l'impression publique que donne une personnalité (toutes celles et tous ceux qui ont déjà rencontré Esther peuvent témoigner de sa chaleur, de sa générosité, de sa disponibilité) et quelques révélations sur son comportement personnel, il faut se fier à cette tension et peut-être ne pas accepter trop naïvement le récit proposé par ce qui se présente comme une enquête. 
Je pense qu’il est très important de se méfier de plus en plus aujourd’hui de ce que l'on pourrait appeler le journalisme d’ambiance, qui accumule et agglutine en quelques paragraphes des anecdotes, des faits, étalés sur plusieurs années voire une dizaine d’années (ici la période s'étend sur 15 ans tout de même !) et qui par un effet d’accumulation habilement orchestré donne une impression de cohérence, de climat général qui peut se situer en décalage absolu par rapport à la vérité et à la complexité de la vie.  Jusqu'à quel point est-il légitime de présenter comme neutre et équilibrée une enquête qui résume 15 ans d’interactions, dans un contexte de travail politique intense et exténuant, de fébrilité permanente, de tensions, de pressions médiatiques et d'attaques violentes venues de la droite et l'extrême droite, etc. à une dizaine de SMS brutaux ou déplacés, et quelques comportements que l'on peut juger déplaisants, choquants sans doute et témoignants d'un manque d'empathie. Où est passé tout le reste?

Tout le monde le sait, c'est même tristement banal et Esther Benbassa reconnaît elle-même dans sa réponse qu'avoir des réactions problématiques peut arriver, que cela lui est arrivé comme cela arrive à beaucoup de monde dans des situations analogues et elle s’en est excusée. J’ai constaté récemment à quel point (notamment à l'occasion d'articles  se présentant comme des enquêtes, qui m’étaient consacrées ou à Didier Eribon) le journalisme est capable de construire des narrations totalement erronées ou donner des impressions trompeuses même en utilisant des bribes d’information exactes mais qui sont agencées, sélectionnés ou manipulées de telle manière qu'elles produisent une distorsion brutale de la réalité. Ici, je ne vois pas comment il est possible de réduire 15 ans de la vie intellectuelle, politique et parlementaire d'Esther Benbassa - même comme employeure - à ce dont il est question dans cet article.  Il faut donc faire très attention à ne pas adhérer de manière trop directe et naïve au dispositif journalistique qui se veut aussi frappant que définitif par désir d'audimat et de shocking news. Et même quand ce qui est raconté nous choque, il faut aussi accepter le fait que même des gens exemplaires peuvent faire des erreurs dans des échanges par sms ou messages dans la vie quotidienne et professionnelle, peuvent mal se comporter à certains moments de leur vie dans certains contextes, que les relations de travail et hiérarchiques sont complexes, mais que, à gauche nous ne sommes pas dans une logique de la vengeance, de la répression, mais du droit à l’erreur, à la prise de conscience, à la réparation. 


Un journal fait des choix, en permanence. Il y a sans doute des enquêtes que Médiapart n'a pas publié concernant certaines personnes pour ne pas entacher leur réputation :) Et politiquement il faudra toujours en fin de compte se demander ce qu'est devenu un journalisme qui se présentait comme un autre journalisme, rigoureux et de qualité, pour que des conflits du travail se retrouvent à la "Une" d'un journal (que ce soit pour viser une des personnalités politiques les plus admirable de la période ou non d'ailleurs). Je ne mentionne pas ici tout ce que je sais d'Esther, tout ce qu'elle a fait pour tant de gens à qui elle est venue en aide de manière totalement désintéressée, totalement privée. Je sais que quand on invoque ce genre de faits cela nous est reproché mais il faut effectivement avoir tout cela en tête pour décrire la personne qu’elle est telle que je la connais, l'affection que j'ai pour elle et la raison pour laquelle j'écris ce texte. Encore une fois, cela ne retire rien au fait qu'elle a pu avoir des comportements regrettables et regrettés, mais dans un espace de gauche il faut se méfier du cadre totalisant dans lequel les révélations de tels comportements sont inscrites par la logique même de la narration médiatique, de la signification ontologique qui leur est donnée, et des réactions automatiques qu'elles appellent.

Enfin, si, comme on le dit souvent lorsque l'on souhaite malgré tout défendre ce genre de papier, le problème du harcèlement au travail, et notamment sur les assistants parlementaires, est structurel et qu'il faut en parler, je suis évidemment d'accord - mais alors que l’enquête soit structurelle et non pas individualisante et donc dépolitisante comme elle l’est ici.  Au moment des Panama Papers Julian Assange avait fait un entretien dans lequel il avait souligné que le journalisme, en s’étant concentré sur quelques évadés fiscaux, avez volé l’histoire en ne parlant pas des structures du capitalisme et de la banque qui avaient rendu possible toute cette évasion fiscale. C’est la même chose qui se passe ici. Est-ce que ce type d’enquête me dit quelque chose des structures de pouvoir dans la société où est-ce qu’elle nous vole l’histoire en ciblant de manière totalement arbitraire et fallacieuse une personne,  dont on abstrait quelques faits même graves de toute son histoire - ce qui fait que l’on inscrit les faits reprochés dans son caractère, son tempérament, beaucoup plus que dans le droit du travail ou le fonctionnement des institutions... 

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