Tout est-il permis contre Edouard Louis?

Une émission particulièrement choquante contre Edouard Louis a été diffusée dimanche sur France Culture à propos du viol qu'il a subi. Cette émission n'a qu'un but : décrédibiliser la parole d'Edouard en renvoyant celui-ci au mensonge. Libé et l'Obs ont publié des articles animés par la même intention. Quelle autre victime d'agression sexuelle ayant témoigné publiquement subit un tel acharnement ?

Une émission de radio particulièrement choquante contre Edouard Louis a été diffusée ce week-end sur France Culture, à propos du viol qu'il a subi.  Tous les intervenants partent du principe qu'Edouard ment et qu'il n'y a pas eu de viol. Animée par Marc Weitzmann, elle ressemblait 3 intervenantes (Laure Murat, Annie Jouan-Westlund, et Françoise Lavocat, ) et... l’avocate de l’individu qui est renvoyé devant le tribunal correctionnel pour le viol et d’agression d’Edouard - Marie Dosé. (https://www.franceculture.fr/…/le-recit-de-la-violence-chez…)

Cette émission est tout simplement hallucinante et y ont été tenus des propos que, depuis un certain nombre d’années, personne n’oserait tenir à propos de victimes de violences sexuelles sans susciter immédiatement un scandale. Selon une tradition tellement banale et tellement connue, ces gens ont osé renvoyer Edouard à l’hystérie. C’est Laure Murat qui le dit: Ce qu’il raconte « ce n’est plus la vérité historique mais la vérité hystérique ».

Quelques minutes après, et après tant d'interventions qui visaient toutes à sous-entendre qu'Edouard Louis est un manipulateur qui ment sur ce qui lui est arrivé, il a été dit que, en fait, c’est son agresseur qui est la vraie victime dans cette histoire  

Toute cette émission n'a qu'un seul but ; produire une décrédibilisation de la parole d'Edouard en renvoyant celui-ci au mensonge, à la fiction, à la manipulation.


Il faut le rappeler, dans la procédure judiciaire qui a abouti au renvoi de son agresseur devant le tribunal correctionnel, il n’y a que la plainte d'Edouard déposée à l'époque devant la police, le 26 décembre 2012 et l'instruction menée par la juge qui ne s'appuie que sur l'enquête, les expertises médicales et les témoignages. L’agression s’est passée avant qu’Édouard ait publié le moindre livre et donc tout cela n'a aucun rapport avec son travail littéraire... Pourquoi lier les deux alors, si ce n'est pour jeter la suspicion...

Contre quelle autre victime de viol peut-on consacrer une émission avec cinq personnes déchaînées pour remettre en cause sa narration?
Ce n’est pas la première fois qu'une opération médiatique de cette nature se passe contre Edouard.

Une journaliste de l'Obs, Violette Lazard, s'est fait la spécialiste de ce genre de procédés (ce qui avait conduit Didier Eribon à réagir ici : https://www.clique.tv/tribune-edouard-louis-didier-eribon/.) Une autre journaliste de Libération, Chloe Pilorget Rezzouk a consacré deux pages dans ce quotidien à essayer de jeter la suspicion sur ce qui était arrivé à Édouard dans un article rempli d'inexactitudes, de contre-vérités et d'insinuations malveillantes (Edouard a réagi ici: https://www.facebook.com/edouard.bellegueule/posts/2305825196149116.)

 

Libération, L’Obs, France Culture... Pourquoi ces campagnes insensées et répétées contre Edouard sur une affaire aussi dure et choquante? Quelle absence d'humanité minimale faut-il pour utiliser le pouvoir dont on dispose dans le but de nuire à Edouard de cette manière. Et je dis les choses telles que je les pense. On parle souvent de négation du viol, de culture de la négation du viol et on a raison. Mais ce que cherchent ces gens ici, ce n'est peut-être pas en fait, dans leur âme profonde, la négation du viol , mais au contraire, sa reproduction, sa reconduction : il le mérite, il l'a cherché, il doit souffrir. Bien fait pour lui.

Je ne veux pas faire de hiérarchie ici et je connais les mauvais traitements institutionnels qui s'abattent sur les victimes de violences sexuelles, mais je pense qu'Edouard est la personne connue qui a publiquement dénoncé une agression sexuelle qui est la plus maltraitée dans le champ médiatique aujourd’hui. Il n'y a même que lui qui est maltraitée comme çà. Quand surgissent le mouvement metoo, le livre de Vanessa Spingora ou le témoignage d'Adèle Hanel, tout le champ se mobilise - fort justement - autour de l’importance de ces prises de parole. Qu'aurait-on dit si une émission avait rassemblé 5 personnes à France Culture pour les traiter d'hystériques, ou si l'Obs ou Libé avait fait des doubles pages pour traiter ces femmes de menteuses ???? La droite et l'extrême droite le font, Finkielkraut le fait, mais pas ces espaces là, ou alors cela produit une immense indignation immédiatement.

Mais quand c'est Edouard, tout se retourne. Comment ces gens peuvent-ils conserver leur travail à Libé, à l'Obs, à France Culture et la confiance de leur direction? Comment leur collègue peuvent-ils continuer à travailler avec elles, à leur faire la bise ? Comment par exemple Laure Murat peut-elle rester à UCLA après avoir qualifié la narration d'une victime de viol d’hystérique ? 

Les journalistes se plaisent désormais à dénoncer les "violences policières" et l'impunité policière, mais l'on constate ici, dans les journaux et dans la police, chez les journalistes et les policiers, exactement les mêmes mécanismes psychiques : solidarité corporatriste, haine de la critique, absence totale de remise en cause, mauvaise foi pathologique. Je suis certain que s'il existait une IGJN (inspection générale du journalisme national) on y constaterait des comportements identiques à ceux qui valent sa juste réputation à l'IGPN. Tant que les directions de l'Obs, France Culture ou Libé n'ont pas réagi à de tels articles ou émissions, je ne vois pas comment ils peuvent faire la leçon à la police, ils se comportement pareil: lorsque l'un de leur membre inflige des violences, ils se réfugient dans la mauvaise foi et font bloc.


Je pense qu’il y a beaucoup de gay-phobie dans toute l'histoire de cette violence contre Edouard Louis, qui renvoie en fait à l’idée selon laquelle les gays ne sont pas victimes de violences sexuelles et l'ont toujours un peu cherché .

Je sais que c’est un sujet difficile mais il faut noter que beaucoup de gens qui tiennent ces propos à propos d'Edouard sont des femmes, des journalistes ou essayistes, et qu’il y a ici une homophobie très spécifique, très dur à nommer, mais qui est tout à fait fondamental à identifier comme tel et dont les féministes devraient s'emparer. Peut-être certaines femmes (je ne dis pas féministes volontairement, il y a des femmes antiféministes) considèrent-elles que quand des hommes parlent de violences sexuelles ils leur volent quelque chose?

Il y a aussi un autre point qui relève de la psychologie de l'être médiocre : par sa notoriété Edouard a échappé au contrôle que le champ médiatique voudrait exercer sur la circulation de son œuvre, sur sa réception, et les membres du champ médiatique ne pardonnent jamais lorsqu'ils perdent leur pouvoir sur quelqu'un. Quand un auteur ne se plie pas aux règles du champ médiatique, quand il n’est plus soumis à leur pouvoir pour pouvoir exister alors cela les rend fou et il doit en payer le prix. Cela met en question la fonction du journalisme même et celui ci se venge par un parasitisme incessant qui s’approche tendanciellement du harcèlement physique et moral.


Édouard avait parlé dans un texte aussi de la haine du transfuge de classe qui n'est pas resté à sa place, qui n'a pas attendu l'autorisation pour accéder à une position dominante et ne l'a pas fait selon les procédures habituelles.... et c’est évidemment très présent.

Il ne faut pas oublier aussi la droitisation du champ journalistique et la guerre que ce milieu a engagé contre toutes les figures de la gauche.

En tout cas, il y a vraiment urgence à identifier et dénoncer ce harcèlement, ces comportements, celles et ceux qui s'y livrent et celles et ceux qui en sont complices... Et alors que beaucoup ne cessent de vouloir défendre le journalisme et ses valeurs, il serait temps que certains journalistes s'emparent de ces dérives et les dénoncent avec la force qu'elles méritent.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.