Sur une biographie de Bourdieu inutile et incertaine

Je n’ai pas connu Pierre Bourdieu. Je ne l’ai même jamais rencontré. La seule fois où je me suis trouvé dans la même salle que lui, c’est lorsque je suis allé écouter la conférence qu’il donnait au Collège de France (en 2001), à l’intention des élèves d’hypokhâgne et de khâgne, sur l’enseignement des sciences économiques et sociales.

Je n’ai pas connu Pierre Bourdieu. Je ne l’ai même jamais rencontré. La seule fois où je me suis trouvé dans la même salle que lui, c’est lorsque je suis allé écouter la conférence qu’il donnait au Collège de France (en 2001), à l’intention des élèves d’hypokhâgne et de khâgne, sur l’enseignement des sciences économiques et sociales.

J’étais assis en haut de l’amphi, bondé, et je ne l’ai jamais approché de plus près. Je ne savais de son itinéraire personnel, professionnel, intellectuel et politique que ce qu’il a bien voulu en confier dans des textes de registres fort différents.

C’est donc avec un certain enthousiasme que j’ai commencé à lire la « grande biographie » (dixit la couverture du livre) que lui consacre Marie-Anne Lescourret chez Flammarion…Mais la déception naît dès les premières pages. Et au fur et à mesure que l’on avance dans ce – très – gros livre, cette déception fait place à la consternation. Pour le dire simplement : je n’ai rien appris.

Et il n’y a rien à y apprendre. L’auteur s’est en effet contentée de reproduire ou résumer les informations données par Bourdieu lui-même dans différents ouvrages (Choses Dites, Esquisse pour une auto-analyse, Interventions, etc.), que soit elle cite directement et longuement, soit elle recopie (en remplaçant le « je » du texte initial par « il »). Quand ce ne sont pas les textes de Bourdieu, ce sont ceux qui ont été publiés dans les volumes d’hommages et de témoignages parus après sa mort. Pour qui les a lus, cette biographie est donc totalement inutile. Pour qui ne les pas lus, elle l’est tout autant, car il vaut évidemment mieux les lire que perdre son temps à n’en connaître que des extraits agrémentés de jugements maladroits (et pas toujours très dignes de ce qu’elle commente).

Pour ce qui est de l’œuvre, là encore, elle ne nous apprend rien. N’ayant aucune information biographique - peut-on écrire une biographie sans se donner la peine d’une investigationdans les archives, sans rencontrer les témoins des différentes époques ? – elle se rabat sur les principaux ouvrages qu’elle expose et explique selon l’ordre de leur publication – et sans grande inspiration. Ce n’est donc pas une biographie, c’est une compilation. Et à quoi bon se perdre dans des pages de citations des Héritiers, de La Distinction, ou du Sens Pratiquequand on peut trouver ces livres dans toutes les librairies (ou les bibliothèques) ?

Il semble que la seule recherche qu’elle ait menée le fut dans le dossier de presse. Et la bassesse de sa démarche le dispute ici à la paresse. Ce qui donne des choses assez laides. Dès qu’une vilénie a été écrite dans un journal, elle lui accorde une existence (qu’elle n’a pas eue) voire une importance (qu’elle eut encore moins). Par exemple, elle ose écrire que La Distinction fut un livre mal reçu, parce qu’un journal et une revue (Esprit !!!) ont écrit d’affligeantes sottises à son propos. On sait pourtant que ce livre fut immédiatement considéré, et à l’échelle internationale, comme un événement dans le champ des sciences sociales, et qu’il continue aujourd’hui d’influencer – fût-ce dans une appropriation ou une discussion critiques, ce qui est bien naturel, trente ans après - tout ce qui se publie dans ces domaines.En fait, cette anti-biographie est imprégnée de ce qu’elle a trouvé au hasard du dossier de presse. Et Lescourret choisit toujours dans celui-ci de ne retenir que le plus bête et le plus vulgaire comme si, quand on parle de Bourdieu, la malveillance était un gage d’objectivité et de sérieux. Le plus triste, c’est que son regard est entièrement façonné par ces mêmes catégories, y compris lorsqu’elle entend y répondre.

Je ne parle même pas des contradictions flagrantes et gênantes d’une page à l’autre, et de ce dont on sent intuitivement que c’est inexact ou sans doute trop simpliste.

On sort exaspéré et furieux de cette lecture. Exaspéré par cette « biographe » qui a osé sortir un livre pareil, et furieux contre soi-même de s’être senti obligé de lire ce pavé indigeste, aussi incertain qu’inutile.

 

Marie-Anne Lescourret, Pierre Bourdieu, Vers une économie du bonheur (sic), Flammarion, 518 p. 27 euros.

 

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