Que le 20 juillet le nom d’Adama Traoré soit le centre de la France

Un texte sur la marche Adama qui se tient le 20 juillet à Beaumont-Sur-Oise et l'un des enjeux essentiels de cette lutte : transformer les formes de la considération publique.

Depuis quelques années, deux petites villes du Val d’Oise, Beaumont-Sur-Oise et Persan sont devenues des lieux essentiels de la politique contemporaine. C’est là qu’Adama Traoré est mort, le 19 juillet 2016, à la suite d’un contrôle et de son arrestation par trois gendarmes qui lui ont couru après alors qu’il ne commettait aucun délit et n’était pas recherché. C’est là que des révoltes ont éclatées pendant plusieurs jours ensuite, dans le climat d’étouffement qui s’abat systématiquement sur les familles et les proches des victimes des forces de l’ordre qui se retrouvent confrontés, en plus du deuil, à des institutions qui ne leur viennent pas en aide mais leur dénient l’accès au droit et à la vérité. Mais c’est là aussi qu’une mobilisation s'organise et que chaque année se tient une marche qui rassemble des milliers de personne. 

Ce samedi 20 juillet, la marche Adama s'y déroule pour la 3ème fois.


 Le parcours est significatif : il conduit de la gare RER de Persan Beaumont au quartier de Boyenval où vivait Adama Traoré et où vit toujours une partie de sa famille. Le cortège marque deux arrêts : l’un devant le commissariat où Adama est mort et où, alors qu’il avait perdu connaissance, les gendarmes l’ont laissé menotté face contre terre sous le soleil au lieu de l’amener aux urgences ; l’autre devant l’appartement où il a été arrêté et où il a subi un plaquage ventral, cette technique régulièrement mise en cause pour ses conséquences létales et interdites dans plusieurs pays : 250 kilos sur lui.


Quand on se rend à Beaumont-sur-Oise, on y découvre une petite ville structurée par une ségrégation socio-raciale extrêmement puissante : un centre-ville d’allure bourgeoise, une rue commerçante avec des immeubles plus modestes et, tout au bout, avant les champs, le quartier populaire avec des HLM où vivent environ 2000 habitants – le quartier de Boyenval. Pour sortir de ce quartier et aller prendre le RER, cette expérience qui devrait être dotée de la plus grande simplicité, il faut marcher plus de 20 minutes, passer devant le commissariat où Adama est mort, croiser des gendarmes, et donc, pour les jeunes garçons noirs et arabes notamment, être confronté à la peur d’être à leur tour contrôlé, mal traité... ce qui ne peut pas ne pas affecter profondément leur rapport à l’espace public.


Décrire ces rues et cette ville pourrait paraître anecdotique. Mais tout l’enjeu des mobilisations des quartiers populaires notamment contre les pratiques policières réside précisément ici : interroger ce que nous percevons comme local et ce que nous construisons comme périphérique. 


En un sens, les quartiers populaires sont les endroits où la quantité de pouvoirs subis par les populations est la plus forte, en termes de relégation spatiale, de privation économique, d’exposition à la mort prématurée, de soumission à l’ordre policier, d’exclusion scolaire. Pourtant, ces espaces sont souvent relégués aux marges de l’attention politique, médiatique et intellectuelle. 


Pierre Bourdieu affirmait que l’opposition entre « informations générales » que la presse dite nationale publie et « faits divers » que la presse dite régionale relaie se fonde souvent sur l’oubli que beaucoup d’informations présentées comme générales dans la presse nationale sont en réalité des faits divers locaux présentés comme généraux car localisés dans la bourgeoisie parisienne. Autrement dit, il n’y a dans une société que des lieux particuliers, des secteurs spécifiques, mais certains parviennent à occuper le centre et à reléguer les autres au statut de réalité locale. 


Les luttes contre les pratiques policières subies notamment par les jeunes garçons non-blancs interpellent la société dans son ensemble. Elles s’en prennent à des systèmes de pouvoirs qui se déploient dans d’autres lieux. Elles interrogent la police bien sûr et l’utilisation qu’elle fait des pouvoirs qui lui sont donnés pour exercer un contrôle  sur la vie des jeunes Noirs et Arabes mais aussi le fonctionnement de l’Ecole, de la masculinité, du racisme, de l’espace public, de l’Etat. Mais cette exigence de la montée en généralité ne doit pas faire perdre de vue l’une des dimensions cruciales de ces luttes  :  mettre en question l’inconscient socio-spatial de nos sociétés et transformer les formes de la considération publique.

Par le simple fait qu’elles se tiennent à Persan-Beaumont, les marches Adama confrontent chacun à ses proximités et ses distances. Elles redéfinissent au moins le temps d’une journée ce qui fait actualité. Que ce jour-là les noms d’Adama mais aussi, à travers lui, de Gaye, de Wissam, de Babacar, d’Aboubacar, de Selom, de Matisse, de Nicolas, d’Adam, Fatih, de Lamine (pour ne citer que quelques victimes récentes des forces de l’ordre) soit au centre de la France. Que leur nom soit partout. Que tout le monde les pleure et se rassemble autour d’eux, reconnaissent la responsabilité des forces de l’ordre  dans leurs disparitions et l'urgence qu'il y a à prendre des mesures pour en éviter d'autres.  Que leurs existences soient le point d’ancrage de changements politiques et juridiques. 

Il y a une exigence de décentremement propre à ces luttes qui doit s’imposer aussi à certains secteurs du mouvement social qui affirment parfois qu’ils sont désormais victimes, par exemple en manifestation, des mêmes pratiques policières que celles qui touchaient les quartiers populaires, et qui fondent ainsi leur solidarité sur une identification fantasmatique là où l’essentiel est au contraire de parvenir à éprouver l’écart – à mesurer la distance.


 Le 20 juillet, Beaumont sera le lieu d’une interpellation : qui est capable de changer sa définition de l’actualité et de voir le monde à partir d’une autre focale ? Alors que, depuis les élections européennes, des débats surgissent sur la nécessaire recomposition de la gauche, aucune force ne peut se définir comme progressiste si elle est incapable de considérer la centralité de ces lignes de fractures, de prendre en charge ces deuils et les transformations qu’ils imposent.

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