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Billet de blog 17 déc. 2021

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Créer les conditions d'une victoire n'est pas renoncer

Penser la politique électorale au delà de nos réflexes habituels, des logiques autonomes du champ, des incantations et aborder ces enjeux de manière dynamique, plurielle et stratégique. En faveur d’une stratégie d’alliance de la gauche, parce que le seul intérêt d'une présidentielle, c'est de la gagner

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Quelques heures après que Anne Hidalgo a proposé l’organisation d’une primaire de gauche, les deux principaux candidats, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon, se sont empressés de rejeter cette idée. Animés par les mêmes automatismes mentaux, ils ont employé des arguments superposables : que ce n’était pas la bonne méthode, que le rassemblement était impossible car les programmes étaient trop différents et surtout que, si rassemblement il devait y avoir, c’était derrière eux qu’il devait s’opérer.


Mais face au constat de la faiblesse objective des forces progressistes, comment ne pas être saisi d’un certain effroi qu’une telle proposition ait pu être rejetée aussi rapidement et aussi naïvement ? Comment est-il possible que changer de stratégie paraisse à ce point inenvisageable ? Peut-on même ne pas ressentir de la colère en ayant l’impression que cette attitude traduit une transformation détestable de l’activité politique en finalité sans fin, comme si celle-ci se réduisait à un jeu interne au champ politique vidé de tout sens. Chacun des candidats semble prisonnier d’un contentement naïf d’être présent médiatiquement, de faire des bons mots applaudis par ses militants sur Twitter, de répéter que son programme est le meilleur… Point. Peu importe de perdre, ou de tout faire pour créer les conditions d’un changement.


Jean-Luc Mélenchon (pour lequel j’ai voté en 2017 et que je soutiens) a déclaré il y a quelques jours : «C’est un trou de souris, mais on a une chance d’être au second tour.» Mais en formulant ce constat, celui-ci aurait dû se faire la remarque qu’être au second tour ne sert à rien. Reconnaître que la meilleure perspective de sa candidature est «d’être au second tour» devrait le pousser à opérer un tournant stratégique. Car le seul intérêt de participer à une élection présidentielle, c’est de la gagner, et d’organiser concrètement la possibilité de s’accaparer l’appareil d’Etat. Tout autre but est une perte de temps et une diversion d’objectifs. On se demande si la faiblesse de la gauche n’est pas telle qu’elle la conduit à être prisonnière d’une sorte d’acceptation anticipatrice de la défaite. Elle accepte que son ambition se résume à faire «un bon score» et ne se soucie plus de ce qui devrait pourtant être sa préoccupation principale : gagner.


Que la proposition d’organiser une primaire soit venue d’Anne Hidalgo explique les réticences étant donné le désastre du quinquennat de François Hollande et le caractère conservateur de ceux qui l’entourent. Mais nous avons tort d’être obsédés par un Parti socialiste devenu extrêmement minoritaire ( en sorte qu’une alliance ne ressemblera à rien aux expériences désastreuses que nous avons connues). On pourrait même voir la proposition d’Anne Hidalgo comme une sorte de reddition, une expression de son acceptation de sa situation de relégation et de sa disposition à soutenir une autre démarche que la sienne.


Evidemment personne ne nie qu’il existe entre les programmes des différences. Mais il y a aussi des différences chez Les Républicains et à l’intérieur de la majorité et cela ne les empêche pas de former un bloc mobilisé. S’ils peuvent y parvenir, nous devons savoir le faire aussi. Bourdieu disait à juste titre que parfois l’avantage de la gauche se transformait en handicap et que le fait que ses membres étaient souvent mieux dotés en capital culturel que la droite  débouchait sur une difficulté plus grande d’accepter la logique de la délégation, du porte-parolat, et donc du rassemblement.

Toute personne qui participe à des manifestations sait que nous y trouvons côte à côte des écologistes, des membres de La France insoumise, des communistes, des membres du NPA, et même parfois du Parti socialiste. Si nous sommes dans la rue ensemble, c’est bien qu’il y ait une sensibilité commune. Comment pourrait-on nier qu’il existe une possibilité de rédiger un programme de mesures d’urgence fortes à prendre dans un ensemble de secteurs. Personne n’y retrouverait la totalité de ce pour quoi il se bat certes. Mais peut-être que chaque parti pourrait y inscrire des veto ou des mesures qui lui semblent indispensables. Toutes ces pistes sont envisageables, tous les arrangements sont possibles. Pourquoi ne pas y réfléchir plutôt que, brutalement, en interdire la possibilité ? S’il existe des différences, autant qu’elles s’expriment à l’intérieur du champ du pouvoir plutôt qu’en dehors.


Il faut penser la politique de façon utilitariste et non incantatoire. 


Aujourd’hui, en termes de calcul coût-avantage, pour chacune des forces en présence, l’alternative ne se situe pas entre l’application du programme que l’on voudrait voir gagner ou l’adoption d’un programme partagé. Elle est d’accepter ce programme partagé ou de vivre avec la certitude que, pour les cinq prochaines années, l’appareil l’Etat sera aux mains d’Emmanuel Macron, de l’autre droite dure… voire pire.


Il faut penser la politique de façon présentiste et cesser les comparaisons historiques stériles. 


Nous n’avons jamais connu une situation comparable à celle d’aujourd’hui. Nous devons donc instaurer quelque chose de nouveau. L’argument selon lequel les forces de gauche sont décevantes par leur incapacité à s’unir revient avec une telle force et détourne tant d’électeurs du vote qu’une telle démarche susciterait par son existence même une dynamique puissante.


La politique n’est pas un jeu - ni électoral ni médiatique.

Il y a des urgences, des gens qui souffrent et dont les corps sont exposés à la violence sociale, économique, écologique. On a parfois l’impression que l’appartenance du personnel politique à la bourgeoisie ou la petite bourgeoisie la conduit à se désintéresser de cette exigence vitale. Si nous ne faisons rien pour nous donner la possibilité d’améliorer les conditions de la vie, si nous nous laissons happer par les inerties du champ militant alors, en fait, nous acceptons de laisser sans nous battre autrement que fictivement le pouvoir à ceux qui sont déterminés à répandre les logiques de la souffrance.


Evidemment, toute stratégie d’alliance (une stratégie d’alliance me paraît plus efficace qu’une primaire) se heurte à la peur du renoncement et de la compromission. Mais le moment électoral n’est pas le tout de la politique. Le vote n’est pas un moment où nous devons rechercher la complétude. Développer des stratégies électorales n’empêche en rien de poursuivre nos luttes sur le temps long et de continuer de faire vivre leurs exigences, éventuellement contre certains partenaires électoraux.


Il faut penser la politique de façon dynamique et plurielle. 


Même si nous sommes engagés dans des combats radicaux, ce n’est pas les trahir que de faire des alliances momentanées avec d’autres forces. C’est créer les conditions pour qu’il existe un espace plus favorable à ces propositions, un espace où il y aura des conflits sans doute mais où, à court et moyen terme, les propositions que nous portons ont infiniment plus de chance de faire leur chemin que sous Emmanuel Macron ou Valérie Pécresse. Plus un paysage politique se droitise, plus les forces progressistes ont tendance à réagir aux forces réactionnaires et à stagner alors que, sous une gouvernementalité favorable à la gauche, elles se trouvent en position de reconquérir une forme d’autonomie et de trouver des relais dans les différentes institutions.


Ce que les personnalités de gauche ont dit lorsqu’elles ont répondu tels des automates à la proposition d’Anne Hidalgo c’est : «Nous savons que nous allons perdre, nous l’acceptons et tant pis. Nous traitons la politique comme un jeu et un spectacle fait aux autres et à soi». C’est le contraire d’une démarche politique rationnelle et même d’une éthique de vie radicale, généreuse, soucieuse de celles et de ceux qui souffrent.

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