Ce que dit la droite quand elle dit: «il n'y a plus de débat»

On a tort de s'inquiéter de la multiplication des textes venus de la droite qui se plaignent du climat intellectuel, du fait qu'il n'y aurait plus de débat ou une disparition de l'éthique de la discussion. Si cette offensive pourrait apparaître comme dangereuse, elle montre la force de la pensée de gauche et la persistance d'une illégitimité intellectuelle de la droite qu'il faut préserver.

On a peut-être tort de s'inquiéter de la multiplication des tribunes, textes, interventions, livres venus de la droite et qui se plaignent depuis quelques semaines du climat intellectuel contemporain, du fait qu'il n'y aurait plus de débat, de controverse, que la gauche deviendrait intolérante, qu'il y aurait une disparition de l'éthique de la discussion et une multiplication de censures... 
 Si cette séquence pourrait apparaître comme une offensive dangereuse des forces réactionnaires, elle peut aussi être vue comme une bonne nouvelle: elle montre la force intrinsèque de la pensée de gauche et surtout la persistance d'une illégitimité intellectuelle de la droite qu'il faut chérir et préserver. 

La droite, pourtant si profondément enracinée dans les habitus et le pratico-inerte de notre société, et qui dispose de la quasi totalité des lieux de pouvoir et médiatiques,  ne supporte pas que lui résiste un bastion - les pôles légitimes du débat intellectuel : elle ne supporte pas que ses opinions fausses, grossières, manipulatrices ne soient pas prises au sérieux par les producteur de savoir, les théoriciens, ceux qui font le temps de la théorie et de la vie des idées. Cette absence de reconnaissance et de considération les rend malades. 

Nous ne faisons pas des pétitions pour aller parler chez Zemmour ou dans le Figaro, pour aller débattre avec tel ou tel de leurs essayistes - alors qu'eux le font sans cesse, et font tout pour venir parler dans nos espaces. "Venez débattre, Acceptez le débat": ces phrases veulent dire: reconnaissez-moi comme un interlocuteur légitime. Ne nous laissez pas seuls. Et elles veulent donc dire : je reconnais que c'est vous qui détenez le pouvoir de la reconnaissance intellectuelle, que je n'existe que si vous me reconnaissez. 

Dans la séquence que nous traversons, les forces réactionnaires attestent que la légitimité intellectuelle ne se situe pas de leur côté. Que lorsqu'elles parlent sans nous, lorsqu'elles parlent seules, elles ne parlent pas : pourquoi tant de réactionnaires disent-ils "on ne peut plus rien dire"... dans des émissions de télévision où ils ont le monopole de la parole... Parce qu'ils se vivent comme censurés, non existants, lorsqu'ils sont entre eux, tant que nous ne sommes pas là pour leur accorder la reconnaissance qu'ils quémandent et lorsqu'ils n'ont pas accès aux lieux auxquels nous avons accès.

La mobilisation contemporaine sur la "censure", "l'intolérance", constitue une expression de la reconnaissance par la droite de son illégitimité intellectuelle fondamentale et exprime sa mobilisation contre le sentiment de relégation qui en découle - selon un mécanisme analogue à celui que l’on constate chez certains écrivains à succès qui ne supportent pas les auteurs d’avant garde au point de pouvoir  être littéralement obsédés par eux malgré leur plus grande notoriété publique parce que ceux ci leur rappellent leur place objective dans le monde des lettres.

Ce qui fait que la meilleure stratégie face à cette offensive n'est certainement pas de "répondre", d'aller dans leurs émissions ou sur leur terrain pour attester d'une "disposition au débat" mais au contraire de consolider cette barrière symbolique et prophylactique par le mépris, le silence, l'ignorance....

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