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Billet de blog 21 janv. 2022

Pierre Bourdieu est mort il y a 20 ans... Je me souviens ...

Dans quelques jours, le 23 janvier, nous commémorerons les 20 ans de la mort de Pierre Bourdieu.  Quand il est mort, j’étais en khâgne et ça a été l’un des jours les plus marquants de ma vie.

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Dans quelques jours, le 23 janvier, nous commémorerons les 20 ans de la mort de Pierre Bourdieu.  Quand il est mort, j’étais en khâgne et ça a été l’un des jours les plus marquants de ma vie, comme je l’ai expliqué dans l'émission de Zoé Varier sur France Inter intitulée "Une journée particulière"


Bourdieu incarnait pour moi une forme de modèle de la vie intellectuelle et savante, qui faisait vivre une conception radicale de la sociologie, comme discipline haute, ambitieuse, interrogatrice, connectée sur les  autres champs du savoir, la politique et sur le monde social.  Ses livres et prises de position étaient toujours traversés par des enjeux quasi-existentiels et politiques, vitaux. Ils discutaient tous les champs du savoir - anthropologie, histoire, linguistique - mais aussi la littérature ou l’art et touchaient les corps de celles et ceux qui les lisaient.

Paradoxalement la lecture permanente et continue de Bourdieu me conduisait aussi à éprouver une forme de dés-identification avec les formes de la recherche sociologique telles qu’elles tendent à s’imposer dans l’université, y compris de la part de chercheurs qui s’en réclament. 
Je me souviens par exemple de ces pages du « Métier de sociologue » où il s’en prend à la conception documentaire et parcellaire de la sociologie - pages qui mettent en question 95% de la production sociologique contemporaine et de son organisation associative.  "Il ne suffit pas de multiplier les croisements de critères emprunté à l’expérience commune (que l’on songe à tous ces sujets de recherche du type "les loisirs des adolescents un grand ensemble de la banlieue Est de Paris") pour construire un objet qui, produit d’une série de partitions réelles , reste un objet commun qui n’accède pas à la dignité d’objet scientifique par cela seul qu’il se prête à l’application des techniques scientifiques. ». Ou encore « On verrait le lien qui rattache encore la sociologie savantes aux catégories de la sociologie spontanée dans le fait qu’elle sacrifie souvent aux classifications par domaine apparent, sociologie de la famille ou sociologie du loisir, sociologie rural ou sociologie urbaine, sociologie des jeunes ou sociologie de la jeunesse. »

Je me souviens de la manière dont chacun de ces livres portait à l’inverse non pas sur un objet mais sur un problème et un système de pouvoir - la domination masculine, la distinction, les règles de l’art - et utilisaient toutes les ressources possibles pour en dégager la logique. Ils incitaient - et incitent encore - à concevoir tout autrement la signification et l'organisation de la recherche en sciences sociales


Fréquenter ses livres et sa pensée, ses entretien radios et vidéos, m’a comme beaucoup conduit à éprouver une distance avec la conception de la recherche que fait fonctionner le champ académique, son déroulement autarcique, ses rites sans finalité.  Dans un livre d’entretien, « Réponses », Bourdieu déclare s’être construit à travers une  rupture avec "la vanité des choses universitaires" et avec tout ce que "l’institution universitaire" recelait "de violence, d’imposture, de sottise canonisée, et à travers elle contre l’ordre social»... Je me souviens d’avoir été frappé  de la manière dont sa conception de « l’autonomie» était parfois resignifiée comme une obligation de soumission aux pouvoirs disciplinaires, elle qui désigne une attitude d’insoumission contre tous les pouvoirs illégitimes, internes comme externes.

Je me souviens de son texte «  Quelques questions sur le mouvement gay et lesbien », et de son soutien précoce et si rare à cette époque au mouvement LGBT.

Je me souviens du film de Pierre Carles "La sociologie est un sport de combat" et les scènes au cours desquelles Bourdieu ne cède jamais à aucune forme de populisme ou de basisme et assume la position de l'intellectuel qui croit à l'idée de vérité, de savoir face à ceux qui le lui contestent en invoquant leurs "expériences".

(J'avoue aussi me souvenir avoir toujours été un peu déçu que, pour l’art et la littérature, Bourdieu faisait toujours alliance avec les pôles d’avant-garde alors qu’en philosophie il a plutôt soutenu le pôle conservateur. Mais je pense aujourd'hui qu'il était alors animé par une sorte de jalousie envers  Foucault et Derrida, et qu’il était au fond tout à fait lucide sur son appartenance à un même mouvement qu'eux et leur proximité.)

Bourdieu est un principe de vie, d’imagination, de bousculade, de mise en question totale, dont la ligne directrice pourrait être définie par l’ambition de rendre le monde un peu moins monotone, régulier, prévisible pour y introduire de la surprise, du bonheur - du bordel.


Je me souviens enfin de son idée magnifique et interpellatrice selon laquelle il n’existe de courage que spécifique. Le courage c’est affronter les pouvoirs internes, dans son champ, pas faire des proclamations générales contre des forces lointaines pour se faire applaudir. 


Un grand auteur n’est pas un exemple à imiter. C’est un héritage exemplaire. (Et celles et ceux qui n’en tirent aucune leçon exemplaire n’ont donc aucun droit d’en revendiquer l’héritage).

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