Les conditions de la production d’un discours oppositionnel de l’ordre policier

Les images de l’agression policière raciste dont Michel Zecler a été victime ont placé la question de la police au centre de l’actualité. Nous pouvons nous féliciter que cette question reçoive l’attention qu’elle mérite et espérer que les transformations nécessaires auront lieu… Mais nous pouvons aussi être sceptiques.

Les images de l’agression policière raciste dont Michel Zecler a été victime ont placé la question de la police au centre de l’actualité. Nous pouvons nous féliciter que cette question reçoive l’attention qu’elle mérite et espérer que les transformations nécessaires auront lieu…  Mais nous pouvons aussi être sceptiques. Le fait que des images de la police soient publiées, choquent, puis suscitent l’indignation n’a rien de nouveau. C’est une séquence rituelle, qui se reproduit régulièrement, comme il y a quelques annees lors de l’affaire Theo, ou apres le 1er decembre 2018 lorsque des gilets jaunes ont été frappés au sol dans un Burger King a Paris. Images choquantes, indignations, prises de position, commission de réflexion, puis rien, oubli avant un nouveau cycle : tel est le régime qui organise la présence de la question policière dans notre espace public.

 

 Si ce système du scandale fonctionne comme un système de l’oubli et de l'inertie, c’est en grande partie  parce que les discours tenus par les forces progressistes sur les forces de l’ordre manquent leur cible. Ils sont plus incantatoires qu’oppositionnels, ils n’identifient pas les points de transformation possibles et sont par conséquent dénués d'effectivité pratique. 

 

1.D’abord, il faut rompre l’ensemble des discours creux qui appellent à “renouer la confiance entre la police et la population”, à “rapprocher les citoyens de leur police”, à refonder la “légitimité” des actions de l’Etat. Par définition, penser la police c’est penser l’existence d’une institution qui a affaire à des individus qui ne sont pas d’accord, qui ne veulent pas faire ce que l’ordre pose comme légal ou ce que les gouvernants définissent comme légitime. La question du recours à la police se pose lorsque la question de la confiance et de la légitimité ne se pose plus, lorsque quelqu’un va être contraint malgré lui via l’Etat de faire quelque chose qu’il ne veut pas ou de ne pas faire quelque chose qu’il voudrait. Un discours honnête sur la police doit  donc cesser d'utiliser des catégories totalisantes et abstraites comme “peuple”, "citoyen“, "légitimité, qui évacuent le problème  au moment où l’on croit l’aborder et qui empêchent d'élaborer un discours honnête sur la problématique de l’antagonisme et de notre rapport à la violence. Cette question est d’autant plus important à aborder pour la gauche  que dans un monde antagoniste, il y aura toujours quelque chose de l’ordre de la police. Si vous êtes pour l’hôpital public, pour la sécurité sociale, pour payer des impôts, vous êtes pour la police, parce qu’une contrainte fiscale est nécessaire pour les gens qui ne veulent pas payer d’impôts ou qui ne veulent pas partager leur richesse.

 

2 Tant de discours nous font stagner car ils critiquent les forces de l’ordre en reprenant à leur compte les objectifs de la police. On voit régulièrement des hommes politiques, des journalistes  ou des chercheurs se complaire à produire des comparaisons avec d’autres pays pour valoriser leur bonne “doctrine du maintien de l’ordre” fondée sur la “désescalade”  par rapport à la tradition française qui produirait du “désordre” et de l’affrontement ”. Mais dénoncer la police sous cette angle revient à ratifier totalement l’idéologie policière et étatique du contrôle de la manifestation, de l’encadrement, de l’”ordre public”, à se donner les mêmes objectifs que les préfets ou les ministres de l’intérieur pour seulement envisager d’autres moyens plus “pacifiques” de les accomplir. Ces discours condamnent la gauche à naturaliser les objectifs de la police et sa vision du monde au lieu d’assumer les objectifs propres à notre camp.. De la même manière, nous ne pouvons pas parler du rapport de la police à la délinquance sans produire d’abord une critique des conditionnements sociaux qui conduisent à la production d'illégalisme et nous interroger alors sur la légitimité même d’aborder ces sujets d’un point de vue répressif. 

 

3 Les prises de position contemporaines sont faibles car elles sont trop obsédées par la thématique de l’impunité des forces de l’ordre. D’abord il est important de remarquer que la question de l'impunité ne concerne pas réellement la police, mais plutôt les procureurs, les magistrats et les experts . Ce sont pas les policiers qui rendent des non lieux, ce sont les juges et donc c’est l’étatisme symbolique de ces derniers et leur façon de se placer plus du côté de la police que de la vérité qui doit être interrogée. 

Mais surtout, et comme toujours, la logique répressive conduit à poser les problèmes d’une manière inadéquate.  Le problème n’est pas que les policiers ne soient pas punis. Le problème est de les désarmer de façon qu’ils ne puissent plus produire les actes que nous ne voulons plus qu’ils produisent. Il faut penser en termes de modifications des structures et des comportements policiers plutôt qu’en termes de réaction aux structures et aux comportements policiers. 

D'autre part, la revendication de la fin de l'impunité policière nous conduit à tomber dans les pièges du légalisme. Il ne faut pas que notre critique de la police nous amène à réactiver le schéma de la nécessaire conformité à ce qui est posé comme légal. Nous savons que, à gauche, nous ne cessons  de revendiquer la possibilité d’actions qui s’écartent de la Loi, que ce soit l’action directe, le sabotage, le fauchage d’OGM, l’occupation de bâtiments, l'arrachage de chemise, la fuite de documents secrets… Que quelque chose soit jugé légal n’est pas pertinent pour en évaluer la valeur.  Et si nous érigeons la Loi comme critère ultime de notre opposition à la police (en répétant sans cesse : ce qu’ils font est illégal), cela risque de constituer un piège qui se refermera sur nous dans le futur. 

 

Cette question est d’autant plus essentielle que la question de la loi se pose de façon extrêmement particulière lorsqu’il s’agit de la police. Comme l’a largement  montré la sociologie, les notions qui fondent l’action de la police et sont censés l’encadrer sont nécessairement floues et interprétables (l’idée de proportion par exemple : les actions policières doivent être « proportionnés » pour être acceptables et il suffit que l’IGPN dise « c’est proportionné » pour que cela passe, les juges et les politiques s'alignant ensuite sur cette affirmation) et ce caractère flou permet à la police de toujours trouver un moyen de justifier la légitimité de ses actions. Autrement dit, la police est dans nos sociétés un corps qui détient la capacité d’interpréter en situation ses propres règlements pour se donner sa propre légalité. C’est la raison pour laquelle la thématique de l'impunité passe à côté des enjeux. Le problème de la police ne vient pas du fait qu’elle produit des actions hors la Loi qui ne sont pas réprimées, mais du fait que lui ait accordé la possibilité de produire sa propre légalité (donc d’agir légalement) et de s’autolégitmer, avec la complicité des juges. 



4/ Prendre conscience de cette réalité impose de saisir ceci :l’enjeu d’une  critique de la police ne doit pas être son contrôle ex post mais son désarmement ex ante. 

 

5

L’agression de Michel Zecler doit être considérée comme une révélation de la vérité des forces de l’ordre et c’est de cette vérité que nous devons partir. La police n’est pas ce qu’elle prétend être, un corps qui surgit pour nous protéger et interrompre des cycles de violence. La plupart du temps, dans les quartiers populaires notamment, elle intervient alors qu’il ne se passe rien et que personne ne présente de danger. Les policiers ciblent des individus et inaugurent des cycles de violence qui produisent des conséquences dramatiques et n’ont aucun rapport avec la question de la réponse à la violence. 

C’est ce qui est arrivé à Adama Traoré, mort à la suite à un plaquage ventral tout simplement parce qu’il n’avait pas ses papiers d’identité sur lui et que les gendarmes se sont mis en tête de le contrôler. C’est ce qui est arrivé à Zineb Redouane qui était juste à sa fenêtre avant d’être visée par une ou plusieurs grenades lacrymogènes et de mourir. C’est ce qui est arrivé à Steve sur les bords de la Loire. C’est le cas de tant d’opérations de contrôles d’identité et de fouilles qui visent de manière disproportionnée les jeunes garçons noirs et arabe. 

 

Des lors le problème doit être posé ainsi : faire reculer l’ordre policier nécessite d’abord  de diminuer au minimum sa capacité à inaugurer des cycle de violence. Et donc à réfléchir sur la question du contrôle d’identité en tant que tel ( pas seulement des contrôles au faciès), de la course poursuite,  du droit d’arrestation, des outrages et des rebellions, qui sont autant de dispositifs qui donnent du pouvoir arbitraire à la police.  Mais plus que ca, il est nécessaire de depoliciariser la question de la police. L’un des supports essentiels à l'arbitraire policier est la pénalisation des stupéfiants. La guerre à la drogue a toujours été instrumentalisée pour accroître le pouvoir de ciblages des policiers contre celles et ceux qu’elle voit comme des indésirables. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir de lutte contre l'ordre policier qui ne passe par une légalisation des stupéfiants...

 

5/ Enfin, un discours oppositionnel de l’ordre policier doit viser les bonnes cibles. Lorsqu’un fait nous choque nous ciblons souvent spontanément le préfet ou le ministre.  Mais c’est oublier que la police est un corps où aussi, très souvent, c’est la base qui a l’initiative et dont les actions sont ensuite couvertes par la hiérarchie puis les autorités et la justice. Il n'y a pas les gentils policiers et les mauvais donneurs d'ordre (comme contribue à le faire croire le hashtag allo place beauvau)...C’est la raison pour laquelle la question du recrutement des policiers, des idéologies instituées, de l”esprit de corps sont particulièrement importants. On sait qu’une procédure judiciaire qui a abouti à la condamnation de certains policiers du 12e arrondissement a montré que les contrôles et harcèlements que ces policiers faisaient subir à une partie de la population se fondaient sur le fait qu’ils percevaient des jeunes garçons et filles comme des « indésirables ». Lors de la mort de Steve des captures d'écran de posts de gendarmes et de policiers ont été publiés où ils se réjouissaient de sa mort et en faisaient un sujet de blague. Le fait que les policiers votent très majoritairement à l’extrême droite et soient très majoritairement d’extrême droite, qu’ils activent des imaginaires de la conquête, de la force, impose de prendre la mesure du fait que si nous voulons changer la police nous devons changer de policiers. Il n’y aura pas de réforme de la police sans décision de mettre à l’écart la quasi-totalité des policiers d’aujourd’hui et aborder tout autrement leur formation, la définition de leur mission et de leur identité. Il n’y a presque aucune transformation envisageable de la police si l’on conserve les mêmes fonctionnaires de police qu'aujourd'hui.



Assa Traoré dit toujours que son frère est mort sous le poids de 3 gendarmes et d’un système. Cette formule exprime la vérité des conditions de la transformation de la police: changer radicalement le système qui rend possible l’action de la police mais aussi changer les gens qui composent cette institution et l’infiltrent pour nous imposer à travers elle leur vision du monde. 

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