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Billet de blog 31 juil. 2019

La mort de Steve comme révélatrice de la vérité de la police

Alors que le corps de Steve a été enfin retrouvé, une immense colère s’exprime. Mais comme très souvent, il faut veiller à ce que nos modes de critique ne reproduisent pas des manières mythifiées de penser la réalité et ne ratifient pas des cadres qui nous empêchent de déployer des analyses frontales de l’État, de la police et du macronisme

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Alors que le corps de Steve a été enfin retrouvé, une immense colère s’exprime. Mais comme très souvent, il faut veiller à ce que nos modes de critique ne reproduisent pas des manières mythifiées de penser la réalité et ne ratifient pas des cadres qui nous empêchent de comprendre ce qui se passe et de déployer des analyses frontales de l’État, de la police et du macronisme.

1/ Il arrive souvent que la mort de Steve soit présentée comme le résultat d’une opération policière « incompréhensible » menée contre des gens qui ne menaçaient rien ni personne. Cette présentation ratifie l’idée selon laquelle, d’ordinaire, les interventions policières qui aboutissent à des mutilations ou des morts étaient justifiées alors que là aucune logique ne semble pouvoir expliquer une telle opération déclenchée pour des gens qui faisaient du bruit le jour de la fête de la musique. 
Or en réalité, la plupart du temps, dans les quartiers populaires par exemple, la police intervient aussi alors qu’il ne se passe rien et que personne ne présente de danger. C’est ce qui est arrivé à Théo, parti de chez lui en bonne santé qui est revenu avec un anus déchiré et une poche parce que, entre les deux, il a croisé une brigade de la BST d’Aulnay. C’est ce qui est arrivé à Adama Traoré, mort suite à un plaquage ventral tout simplement parce qu’il n’avait pas ses papiers d’identité sur lui et que les gendarmes se sont mis en tête de le contrôler. C’est ce qui est arrivé à Zineb Redouane qui était juste à sa fenêtre avant d’être visée par une ou plusieurs grenades lacrymogènes et de mourir. C’est le cas de tant d’opérations de contrôles d’identité et de fouilles qui visent de manière disproportionnée les jeunes garçons noirs et arabes.

Ce qui est arrivé à Steve n’est pas une aberration. C’est un révélateur de l’activité normale de la police. La question qui se pose serait donc : pourquoi perçoit-on la mort de Steve comme incompréhensible et pas celle d’Adama Traoré ? Quel inconscient racial se révèle-t-il (comme si les Noirs et les Arabes étaient toujours un peu coupables de quelque chose quoi qui leur arrive...) ?

Je ne dis pas par-là qu’il ne faut pas s’indigner de la mort de Steve ni qu’il faut forcément reprocher à tous ceux qui s’indignent de la mort de Steve de ne pas s’être indigné avec la même intensité pour les autres morts. En revanche il faut comprendre que la mort de Steve dit quelque chose de la vérité des forces de l’ordre : elle n’est pas ce qu’elle prétend être, un corps qui surgit pour nous protéger et interrompre des cycles de violence. Elle surgit au contraire souvent de sa propre initiative, pour rien, elle cible des individus et inaugure des cycles de violence qui produisent des conséquences dramatiques et n’ont aucun rapport avec la question de la réponse à la violence. Ce n’est donc pas une action policière particulière qui doit ici être remise question ici : c’est le fonctionnement normal de ce qu’on appelle « la police » et l’image que les policiers et gendarmes se forment de leur mission.

2/ Autre mode d’analyse problématique : présenter la mort de Steve comme un « échec » de l’opération qui a été déclenchée sur les bords de la Loire. Implicitement il y a cette idée que l’opération de police a mal tourné, et qu’elle n’était pas censé aboutir à un tel résultat.

Mais en fait il faut se demander si ce n’est pas la fonction de la police de produire régulièrement l’élimination de certains individus (comme c’est la fonction de l’Ecole de produire l’élimination des enfants des classes dominées du système scolaire) 
Le compte Twitter Nantes Révoltée (https://twitter.com/Nantes_Revol…/status/1156186109476581376) a publié des captures d’écran de posts de gendarmes et de policiers qui sur Facebook se réjouissent de la mort de Steve ou en font un sujet de blague. Ils s’en amusent. Ils ne perçoivent pas du tout sa mort comme un problème mais comme un succès. On peut se demander si les policiers n’ont pas en tête un logiciel qui fait que pour eux mettre à l’eau certains individus ou en éliminer d’autres représentent très précisément l’image qu’ils se font de leur mission. On sait qu’une procédure judiciaire qui a abouti à la condamnation de certains policiers du 12e arrondissement a montré que les contrôles et harcèlements que ces policiers faisaient subir à une partie de la population se fondaient sur le fait qu’ils percevaient des jeunes garçons et filles comme des « indésirables ». Il faut envisager l’idée selon laquelle la mort de Steve incarne pour de nombreux membres des forces de l’ordre une « mission accomplie »; éliminer des indésirables.

3/ Enfin, on s’indigne souvent des rapports de l’IGPN qui blanchissent la police. Ils révèlent en fait une propriété essentielle de la police dans nos sociétés qui est d’être un corps qui est en mesure de fonder sa propre légalité (http://www.regards.fr/…/geoffroy-de-lagasnerie-la-police-ne…). Les notions qui fondent son action sont nécessairement floues et interprétables (l’idée de proportion par exemple : les actions policières doivent être « proportionnés » pour être acceptables et il suffit que l’IGPN dise « c’est proportionné » pour que cela passe, les juges et les politiques s'alignant ensuite sur cette affirmation) et ce caractère flou permet à la police de toujours trouver un moyen de justifier la légitimité de ses actions. Autrement dit, l’absence de poursuites contre la police n’est pas une défaillance de l’État de droit ou la conséquence d’une manœuvre de la police des polices. Elle révèle la manière dont fonctionnent nos Etats de droit et la façon dont ils accordent à la police un droit de se donner le droit qu’elle veut. Il ne sert donc à rien de dire que l’Etat de droit est en danger ou non respecté. Il est respecté. Que ce qui s'est passé puisse être défini comme légal et conforme aux règles est bien le problème. Il faut voir ce qui se passe aujourd’hui comme une révélation de la vérité de l’Etat de droit, des rapports entre police et loi et de la nécessité, si nous voulons que d’autres drames ne se produisent plus, de penser tout autrement l’institution policière et la notion d'Etat de droit.

5 Que révèle la mort de Steve ? Que la police est un corps doté de la capacité d’interpréter le droit pour imposer aux autres sa vision du monde et cibler les individus et les groupes que celles et ceux qui la composent jugent indésirables.

6 Et voilà la conclusion que l’on peut tirer : les études ont toutes montré que la vision du monde des gendarmes ou des policiers est très profondément influencée par l’idéologie du Rassemblement National. (https://www.liberation.fr/…/quelle-est-la-proportion-de-pol…) L’officier en charge des opérations à Nantes est proche des milieux d’extrême droite (https://www.humanite.fr/la-doctrine-securitaire-et-violente…).

Alors que certains présentent le macronisme comme un rempart au Rassemblement National, on pourrait au contraire avancer que le suivisme du gouvernement par rapport à la base policière permet de faire d’ors et déjà fonctionner, à travers la police, une forme de petit Etat Rassemblement national qui produit ses propres dégâts contre les habitants des quartiers populaires, les Noirs et les Arabes, les militants politiques, les fêtards, tout ceux qui ne correspondent pas à l’image de l’ordre voulu par le Rassemblement National. Cela n'est évidemment pas nouveau mais nous le voyons clairement. Peut-être vivons-nous déjà en France aujourd’hui à cause de cette alliance objective entre le gouvernement et les forces de l’ordre sous une gouvernementalité Rassemblement National dont Steve a été l’une des victimes.

Ce qu’on appelle « la police » est aujourd’hui la manière dont une gouvernementalité RN nous est imposée et fonctionne déjà via le macronisme.

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