Ce que les ZAD font à l’espace

Au pied du Jura vaudois, une ZAD est née en octobre 2020 pour bloquer l’extension d’une carrière de calcaire. En occupant ce lieu, les zadistes rappellent combien la politique est spatiale et l’espace est politique. Et incitent à repenser notre relation au monde. (Par Manouk Borzakian)

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Depuis Lausanne, en direction du Jura et de la frontière française, une ligne ferroviaire régionale permet de s’aventurer dans l’arrière-pays vaudois, avec ses toponymes caractéristiques du canton de Vaud : Vufflens-la-Ville, Cossonay, Penthalaz… À mesure que les plis jurassiens grossissent à l’horizon, on s’extrait de la métropole lémanique, on traverse des bourgs de plus en plus réduits, on serpente entre des champs, des forêts et quelques zones industrielles.

À l’approche de La Sarraz, commune d’un peu plus de 2 500 habitants, avec son château du début du XIe siècle et son pilori (!) conservé dans la rue principale, on aperçoit sur la droite un petit promontoire culminant à 600 mètres, sorte d’avant-poste du Jura installé dans le Moyen-Pays suisse. Perpendiculaire à la chaîne jurassienne et ses vallées soigneusement alignées, ce horst – comme les géomorphologues nomment les compartiments soulevés, ici du fait du plissement du Jura – a un nom : la colline du Mormont.

Les orchidées et le cimentier

Ce qu’on ne distingue pas depuis la fenêtre du train, ce sont les noisetiers, les chênes, les orchidées sauvages et d’autres espèces d’une flore à la variété hors du commun sur une si petite surface. On ne devine pas non plus la faune, tout aussi diverse : des chamois, des chevreuils et diverses espèces d’oiseaux, de reptiles, de batraciens et de papillons peuplent la colline. Résultat, en 1998, la Confédération a inscrit le Mormont à son Inventaire des paysages, avant que la découverte de vestiges celtes en 2006 rende le lieu un peu plus exceptionnel.

Le périmètre intégré à l’Inventaire fédéral des paysages suisses Le périmètre intégré à l’Inventaire fédéral des paysages suisses
Tout aussi invisible depuis le train, mais expliquant l’étrange forme du périmètre protégé, une entaille traverse la colline. Pas une petite encoche, mais une brèche d’environ 700 mètres de long pour 300 de large. Depuis le flanc oriental de ce relief calcaire, une carrière s’enfonce lentement – gentiment, comme on dit en Suisse romande – mais sûrement vers l’ouest.

Depuis le milieu des années 1950, la Société des chaux et ciments de suisse romande, future Holcim, avale à grandes bouchées la roche du Mormont pour alimenter ses fours, installés au pied de la colline. Avec la bénédiction des autorités cantonales et locales, qui encaissent au passage de juteuses taxes, et des remontrances très symboliques de l’État fédéral. Et malgré les avertissements, dès les premiers jours, de quelques naturalistes inquiets pour l’avenir des écosystèmes locaux : dans un pays longtemps champion du monde de la consommation de ciment par habitant, le chantage à l’emploi marche à plein régime avec une multinationale qui assure près d’un cinquième de la production suisse.

La ZAD, repaire de « parasites » et de « bobos décérébrés »

Après plus d’un demi-siècle de concessions de la part du personnel politique et d’extensions successives de la carrière, 2013 marque un tournant. En mai, Holcim présente un énième projet visant à lui assurer de nouvelles réserves de calcaire, cette fois-ci en s’attaquant au joliment nommé plateau de la Birette. Avec toujours les deux mêmes arguments : le périmètre actuel arrive à épuisement et l’entreprise, si elle n’obtient pas satisfaction, pliera bagages. À peu de choses près, la carrière doublerait… en attendant les prochaines extensions, inévitables.

Face à la menace, quelques riverains décident de s’unir au sein de l’Association pour la sauvegarde du Mormont. Avec le soutien d’autres ONG, l’association consacre les années suivantes à multiplier les recours possibles au niveau cantonal. Après un ultime rejet au printemps 2020, elle saisit le Tribunal fédéral, plus haute instance juridique suisse.

Tout le monde se trouve donc suspendu à l’arrêt du TF et se prépare à attendre de longs mois. C’est alors que débarquent, fin octobre, des « parasites » soutenus par des « bobos décérébrés », selon les mots d’un élu communal de La Sarraz (24 heures du 1/2/21). Traduction : quelques dizaines de militants, à l’initiative d’un « Collectif des Orchidées » créé pour l’occasion, ont planté leurs tentes sur le plateau, investi une maison abandonnée et construit une hutte dans un arbre à quelques mètres de la carrière. Voici donc, accrochée à la colline, non pas une maison bleue, mais la première « Zone à défendre » de l’histoire helvétique. Frissons garantis au pays du consensus.

Contre la privatisation du monde

Quel sens géographique donner à ce geste d’occupation, certes pacifique mais violant le sacro-saint droit de propriété, garanti par l’article 26 de la Constitution suisse ? Justement, pour commencer, la ZAD effectue une sorte de démonstration par l’absurde : occuper un espace, c’est une manière de rappeler que, depuis l’avènement de la modernité, notre rapport à l’espace se nourrit de découpages et de privatisation – exemple emblématique, à partir du 16e siècle, le mouvement des enclosures prive les communautés paysannes anglaises de terres jusqu’alors utilisées collectivement.

Le monde est découpé/approprié sur le mode de la propriété individuelle et, de fait, confisqué par des intérêts privés – quand bien même ils s’abriteraient derrière un supposé intérêt général. Le Mormont, colline aux mille richesses naturelles et archéologiques, appartient à une multinationale. Qui a donc le droit d’en user comme bon lui semble (usus), d’en tirer profit (fructus) et, in fine, de la détruire pour la transformer en ce que bon lui semble (abusus). Holcim est en train de consommer la colline, comme on engloutit un sandwich.

La carrière et la cimenterie Holcim, dans le flanc est du Mormont © © Alexandre Salama La carrière et la cimenterie Holcim, dans le flanc est du Mormont © © Alexandre Salama
Les ZAD sont des « prises territoriales », selon l’expression de la sociologue Sylvaine Bulle : l’occupation permet de libérer un lieu « réellement et non symboliquement ou de façon rhétorique ». Les zadistes opposent l’action directe aux incantations de responsables politiques cyniques ou résignés, qui se réfugient derrière le respect de la loi pour s’excuser de ne pas pouvoir changer le monde – et qui n’ont pas manqué, y compris Les Vert·e·s, de condamner l’occupation de la Birette à la première occasion.

Régimes de visibilité

La spatialité des ZAD remplit aussi, soulignent les géographes Axelle Egon et Lionel Laslaz, un objectif de visibilité : l’occupation permet, par le biais de l’espace, de rendre palpable, tangible une question de société. Les ZAD tirent leur force de cette visibilité, qui ne relève pas d’un banal spectacle mais qui entérine le fait que c’est par l’espace que nous expérimentons le monde : nous nous construisons individuellement et collectivement par le biais de nos interactions matérielles et symboliques avec le milieu. Il n’y a pas de conscience de soi et des autres qui ne soit située spatialement et qui n’ait la Terre comme support et comme fondement. C’est notre indépassable « géographicité », concept forgé dans les années 1950 par Éric Dardel et qui a inspiré la « géographie humaniste ».

La carrière vue depuis le plateau de la Birette © © Alexandre Salama La carrière vue depuis le plateau de la Birette © © Alexandre Salama
Dès lors, les lieux – et ce que nous en faisons – sont l’incarnation de nos projets collectifs et il n’y a pas de politique sans fabrication et/ou transformation de lieux et de territoires. Occuper un lieu est donc un geste politique au sens fort. Pendant que les partis se contentent de gérer les affaires courantes, c’est-à-dire de se soumettre à la logique marchande et à l’absolue nécessité de la croissance, les zadistes du Mormont font de la politique telle que la définit Jacques Rancière dans La Mésentente, en faisant voir « ce qui n’avait pas lieu d’être vu ». C’est-à-dire qu’ils dérangent l’ordre établi, qu’ils appellent à défaire, pour le refaire, le découpage du réel qui fait autorité. Leur action fait émerger comme sujet politique les richesses du Mormont, invisibilisées et donc maintenues au-delà de l’horizon politique par la logique comptable d’une multinationale du ciment et des responsables politique obnubilés par leur budget.

Le Collectif des orchidées, par son occupation, soustrait la colline à la double logique de la propriété privée et de la marchandise et lui confère une existence nouvelle, non-formulée auparavant. À cet égard, peut-être faudrait-il rebaptiser les ZAD et parler de ZAR, des « Zones à reprendre », à se réapproprier pour leur donner une signification nouvelle.

Contre le consensus spatial

Si l’occupation du plateau de la Birette, comme celles du triangle de Gonesse, de Notre-Dame-des-Landes ou de Roybon, constitue un acte à la fois géographique et politique fort, c’est aussi parce qu’elle nous invite à un interroger notre rapport collectif à l’espace et donc au monde. Elle s’oppose, par son mode d’action et ses revendications, à ce qu’Henri Lefebvre nomme le « consensus spatial ». Pour le philosophe du « droit à la ville », toute société produit un espace spécifique, c’est-à-dire un certain agencement de son environnement naturel et construit. Cet espace est partie prenante de son fonctionnement économique et politique ou, si l’on préfère, façonné à l’image de rapports sociaux particuliers. Reflet des valeurs et des structures d’une société, l’espace n’est donc pas une donnée naturelle. Il n’est pas non plus un réceptacle passif : il influence en retour le groupe qui l’a produit car il permet, encourage ou interdit certaines pratiques. Au point que l’espace qui nous entoure et les manières dont nous interagissons avec lui finissent par nous apparaître comme seuls possibles, comme naturels.

Parmi les premiers à réclamer l’expulsion des zadistes, le maire PLR (droite libérale) de La Sarraz offre un bel exemple de ceux qui s’opposent à toute contestation de ce « consensus ». Ne voyant pas au-delà des emplois et des rentrées financières pour sa commune, il oppose à l’occupation de la Birette l’argument massue (?) du passé : « Nous avons un sous-sol très riche en matières premières pour la construction, ce qui était déjà le cas à l’époque romaine. » (24 Heures du 1/2/21) C’est simple : les ressources naturelles sont faites pour être extraites et transformées en valeur, c’est comme ça depuis toujours – les Romains, déjà ! – et peu importe ce qu’on fait avec, peu importent les conséquences sur le paysage, sur quelques orchidées et sur le climat qui – paraît-il – se dérègle.

S’il y a une spatialité propre au capitalisme, ce maire la résume avec une certaine justesse : du point de vue de la gestion marchande du monde, l’espace n’existe qu’en tant que pourvoyeur de ressources valorisables. Le développement du capitalisme a correspondu à un processus d’abstraction de l’existant pour le soumettre aux exigences de l’accumulation et, toujours selon l’analyse de Lefebvre, l’espace ne fait pas exception et tend à être réduit à une entité abstraite, homogène. Bref, il s’agit de faire de l’espace une marchandise comme les autres, ce qui revient à nier ses qualités concrètes, ses spécificités locales, au profit d’une vision purement quantitative – par exemple, ignorer la richesse de la faune et de la flore d’une colline, pour ne voir que ce qu’elle pourra rapporter une fois son calcaire transformé en ciment.

Le géographe Augustin Berque arrive, par le biais de la phénoménologie et d’une réflexion sur les paysages, à des conclusions semblables sur les relations entre capitalisme et espace. Avec la modernité, l’être humain s’est mis en dehors de la Terre, dont il a fait un objet de connaissance et de domination. Cette révolution intellectuelle et culturelle a permis et accompagné une vision de l’environnement humain réduit à une étendue mathématique sans aspérités. Tout se mesure, tout s’évalue, il semble donc raisonnable à des responsables politiques de mettre dans une même balance – dans un tableau Excel ? – la santé de l’industrie ou la variation du PIB et la beauté des paysages. Même si les preuves s’accumulent des conséquences de l’exploitation irréfléchie du milieu : d’avoir mis la Terre à distance, l’humanité est en train de détruire son assise terrestre.

 © © Alexandre Salama © © Alexandre Salama

Esthétique du désordre

Contre cette normalité menant à la catastrophe écologique et sociale, peut-être n’y a-t-il pas d’autre moyen que de s’extraire physiquement, par la création de lieux en dehors. C’est le sens de la remarque d’un zadiste du Mormont évoquant le sentiment d’être « au bord du monde » (24 Heures du 1/2/21). Les ZAD, en faisant émerger des lieux hors de notre « monde », interrogent les manières dont nous pratiquons l’espace individuellement et collectivement, dont nous habitons la Terre sans y prêter attention. Elles invitent, selon la belle expression du géographe Frédéric Barbe, à un « habiter en conscience d’habiter », c’est-à-dire à une pratique de l’espace volontaire et réfléchie, qui seule peut nous arracher à notre « condition de logé, d’aménagé, de décidé, de touristifié, etc. », bref à notre passivité.

Une fois extrait du monde, il devient possible d’en penser un autre et d’y expérimenter des interactions nouvelles avec le milieu, d’autres spatialités, d’autres temporalités. On retrouve en particulier, au Mormont, le « dispositif spatial du désordre » analysé à Roybon par Axelle Egon et Lionel Laslaz. Avec leurs palettes de bois et leurs pneus servant de barricades, mais aussi leurs toilettes sèches et leurs cabanes dans les arbres, les ZAD revendiquent une esthétique du désordre qui n’est pas sans rappeler « l’esthétique de la bricole » identifiée par le sociologue Bernard Floris et le géographe Luc Gwiazdzinski sur les ronds-points des Gilets jaunes. Loin d’être anecdotiques, ces choix d’aménagement relèvent de la sobriété et du rejet des excès de la société marchande. Ils mettent aussi en scène une opposition à la vision ordonnée de l’espace qui accompagne les penchants autoritaires aussi bien que le productivisme. Un symbole d’autant plus signifiant quand on s’oppose à un géant du ciment, en première ligne de l’artificialisation et de la mise en ordre du monde.

 © © Alexandre Salama © © Alexandre Salama

Ni ici ni ailleurs

Cette manière de s’opposer non seulement à des projets spécifiques, mais aussi et surtout à un monde et à sa logique marchande, donne tort à celles et ceux qui aimeraient voir dans les ZAD des actions enfermées dans une perspective localiste. Il faut en finir avec l’argument du NIMBY (Not in my backyard), mobilisé par les aménageurs, les politiques et, parfois, des chercheurs se parant de leur supposé sens de la mesure. Pour décrédibiliser les mouvements d’occupation tout en prétendant prendre de la hauteur, les uns et les autres accusent les zadistes de ne pas voir au-delà des enjeux locaux, de ne pas saisir les problèmes dans leur ensemble et de ne pas considérer l’intérêt général, notion pourtant bien abstraite – les mêmes ont présenté les Gilets jaunes comme, au mieux, des égoïstes à courte vue.

Au-delà du slogan « ZAD partout » qui fleurit sur les banderoles, tout ce qui précède témoigne au contraire des enjeux globaux des occupations. Frédéric Barbe voit dans les ZAD des « hauts lieux » apparus « contre toute attente » mais pas moins extraordinaires : reliées à d’autres lieux et d’autres échelles, elles offrent un point de ralliement matériel et symbolique et servent de ressource politique à d’autres luttes actuelles et à venir. Un point commun avec une lointaine cousine dont on s’apprête à célébrer le cent-cinquantième anniversaire : la Commune de Paris.

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Sur le blog :

« Sylvaine Bulle : "Les ZAD sont l’apprentissage des communs" » (Gilles Fumey)

« Les dragons de Seattle » (Manouk Borzakian)

« Le vieux monde contre les ZAD » (Manouk Borzakian)

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Ailleurs :

« Résister face à Center Parcs. Les espaces de la ZAD de Roybon » (Axelle Egon & Lionel Laslaz, Géoconfluences)

Un reportage du vidéaste Alexandre Salama sur la ZAD de la Colline : https://www.youtube.com/watch?v=JKwM50uHiB4

ZAD de la colline: Orchidées contre béton armé! © SALAMA

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