Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

104 Billets

1 Éditions

Billet de blog 7 janv. 2021

Les écoles de commerce dans la tempête

Les lycéens, le nez dans le guidon de Parcoursup, se demandent s'il faut passer par une prépa. Pendant que d'anciens étudiants d'écoles dévoilent les turpitudes de la vie dans ces écoles et que se pose la question d'une responsabilité du modèle enseigné dans les crises actuelles.

Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le sujet va-t-il devenir un marronnier des médias ? Car les écoles de commerce énervent de plus en plus de monde : beaucoup d’anciens élèves, les étudiants qui paient des montagnes pour des cours dispensés à distance sans parvenir à se faire rembourser une partie des frais, les journalistes indépendants qui espèrent alerter les jeunes sur ce qui les attend. Dans une tribune qui a fait date, le journaliste Martin Parker du Guardian publiait le 27 avril 2018 Why we should bulldoze the business school, accessible en français sur le blog de Paul Jorion,une descente en règle : «Il existe 13.000 écoles de commerce dans le monde, c’est 13.000 de trop. Je sais de quoi je parle puisque j’ai enseigné dans ces écoles pendant 20 ans.» Le journaliste Maurice Midena (passé par l’école nantaise) se gausse la bêtise du slogan « Entrez rêveurs, sortez manageurs » et décortique ce qui se passe dans ces établissements.

© Le recours à des mots magiques qui font rêver (Midena)

Chaque année, des milliers de jeunes qui peinent à entrer à l’université (en droit, économie, médecine) se replient sur les écoles de commerce. Et ceux qui en sont sortis dégoûtés, se demandent si les crises qui se succèdent depuis trente ans n’ont rien à voir avec « l’idéologie néolibérale [qui, pour Midena] imprègne les cellules grises des étudiants les plus brillants avant de se répandre dans les plus hautes sphères du pays ». Sans compter les pratiques sexistes dénoncées ad nauseam depuis des années et reprises par Médiapart récemment.

On a tout dit sur les prépas qui forment la moitié des 45 000 étudiants entrant dans ces écoles. Pour Maurice Midena, c’est moins ce qu’on apprend qui compte (mathématique, « culture générale », langues, histoire, géographie économique, géopolitique) qu’une « méthode » qui séduira les entreprises : un goût forcené pour la compétition et l’argent qui récompensera des « collaborateurs rentables ». Les étudiants y cherchent les matières à fort coefficient, notamment les mathématiques qui conduisent de fortes cohortes vers les métiers de la finance.

On passe sur la désastreuse alcoolisation de générations jusque là plutôt sobres, sur les violences symboliques (dans telle école, on vote pour la « pute du mois ») mises sur le compte de l’« intégration », la fabrique d’un « esprit de corps » que Parker appelle « de meute » formant des « arrivistes » dans le pur style américain : «Beaucoup depuis 2008 ont avancé l’idée selon laquelle les écoles de commerces sont responsables dans l’avènement de la crise. » Une question toujours latente.

Un classement diffusé en 2012

Martin Parker s’étonnait des critiques venant des écoles elles-mêmes : tels enseignants-chercheurs se plaignant d’une «corruption par les doyens guidés par l’argent», d’une obsession de la publication d’articles (très médiocres) à des fins bibliométriques. Ce qui explique qu’on cache cette médiocrité par des classements utilisant tout un vocabulaire valorisant (voir ci-contre « élite », « valeurs sûres ») et qu’«à la fin des fins la plupart des diplômés de toute manière ne deviendront pas des cadres de haut niveau mais occuperont des postes précaires de petits soldats travaillant dans des boxes à l’intérieur d’une tour aseptisée.»

Un soft power américain ?

Midena a beau, comme Parker, mettre le doigt où ça fait mal, les jeunes sont embauchés assez rapidement à leur sortie.  Le directeur adjoint de Grenoble Ecole de management, cité par Libération, parle de « produit fini », qui monnaie un savoir « rentable » et bankable jusque dans les hautes sphères de l’Etat (Hollande, DSK, Pécresse, Barnier et on n’ose citer le juriste Blanquer qui dirigea un temps ce type d’établissement).

La perte de sens induite par un enseignement souvent décrié est gommée par une vie associative intense, des séjours à l’étranger tout comme, plus tard « des années sabbatiques pour partir en tour du monde, ateliers de cuisine ou brassage de bière, woofing dans des contrées lointaines ».

De nombreuses publications contre ces écoles sont violentes. Parker cite l’un d’entre eux évoquant «une machine cancérigène produisant des déchets inutiles et toxiques». Ou encore des titres tels que : «Contre le management». Les réponses sont partout identiques : on fait fleurir la «responsabilité» ou «l’éthique» alors que «les écoles n’enseignent qu’une forme d’organisation : l’encadrement gestionnaire du marché» fabriquant de faux héros qui affichent leurs performances en millions d’euros, sans craindre de montrer comment ils ont échappé à l’impôt (par la belle hypocrisie de «l’optimisation fiscale») ou vendu «une idéologie sous les habits de la science

Classement 2019 paru dans la presse étudiante

Connues sous des labels américains, la première école a été, en réalité, créée à Paris en 1819 sur fonds privés. Un modèle qui a migré aux Etats-Unis et s’est mondialisé durant les Trente Glorieuses. Elles seraient plus de 13 000 écoles dans le monde, l’Inde en comptant à elle-seule 3000 qui seraient privées. Des milliards d’euros circulent ainsi au nom de cet enseignement du business.

Les lieux sont emblématiques d’une forme de pensée unique avec un recours constant aux slogans («We mean business»), aux images de mannequins, aux listes de diplômes longues comme des toges. Ils sont feutrés, sont censés donner confiance. Mais grince Parker, l’argent des étudiants sert à faire des bénéfices (on se rappelle le scandale de la rémunération de Richard Descoings à Sciences Po qui se targuait de copier certaines business schools).

Qu’apprend-on dans les écoles de commerce ?

Selon la classe sociale, le genre, les origines ethniques, cela dépend. Les programmes sont, pour Parker, assez «dissimulés» par des focus sur quelques personnalités importantes chez les intervenants. «Le contenu et la forme des enseignements sont telles qu’ils riment avec la pensée qui tient pour acquis que les vertus de l’encadrement du marché capitaliste représentent la seule vision du monde possible.»

Les liens entre le «caractère prédateur du capitalisme» avec ceux de dirigeants aux salaires démesurés sont établis. L’enseignement de la finance, dans l’article de Parker, renvoie aux critiques de Thomas Piketty[2] qui s’inscrit en faux contre l’idée que plus de concentration de richesses au sommet produit plus d’innovation et de croissance.

Les grandes écoles de commerce « floutent les limites entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas » explique une ancienne étudiante citée par Le Monde. Les écoles font le lit du sexisme, des abus de pouvoir relevés dans les entreprises. Mais ce n’est pas tout. La vision édénique d’une mondialisation heureuse est née aussi dans ces lieux où les étudiants se jugent privilégiés et dont Parker juge le coût très élevé entraînant «des catastrophes environnementales, des guerres de ressources et des migrations forcées, des inégalités à l’intérieur et entre les pays, l’encouragement de l’hyperconsommation ainsi que des pratiques antidémocratiques persistantes au travail.»

Alors que les universités sont méprisées par les gouvernements qui les asphyxient lentement, leur dénient l’autonomie qu’ils proclament urbi et orbi, les écoles de commerce sont épinglées par la Cour des comptes, elles sont accusées de prospérer sur le dos des familles et des étudiants, fabriquant des générations de manageurs dont on attend mieux que d’être les serviteurs d’un « capitalisme de meute ».

--------------------------

[1] En 2013, les vingt meilleures écoles de commerce coûtaient an moins 100 000$ (80 000€). En ce moment la London Business School fait campagne en proposant une inscription à 84 5000£ (96 000€) pour son MBA Pas étonnant dans ces conditions que la tendance continue à gagner du terrain.

[2] Fortunes de France, été 2020, Challenges, p. 92-93.

-----------------------------

Faut-il éradiquer les écoles de commerce ?

Usul. Faut-il éradiquer les écoles de commerce ? © Mediapart

Pour nous suivre sur Facebook: https://www.facebook.com/geographiesenmouvement

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Covid : Blanquer a annoncé le nouveau protocole des écoles depuis Ibiza
Les vacances de fin d’année du ministre, mis en cause pour sa gestion tardive de la crise sanitaire, suscitent depuis plusieurs jours des tensions au sein du gouvernement. Son entretien polémique au « Parisien », qui a suscité la colère des enseignants, a en réalité été réalisé depuis l’île des Baléares, a appris Mediapart. Ce qui avait été caché. 
par Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Nucléaire et transition climatique : les éléments clés du débat
Le nucléaire peut-il être une énergie de transition climatique ? Alors que les candidats à l’élection présidentielle ont tous un avis tranché sur la question, nous tentons ce soir de dépassionner le débat avec nos deux invités, Cyrille Cormier, ingénieur, spécialiste des politiques énergétiques et climatiques, et Nicolas Goldberg, senior manager énergie chez Colombus Consulting.
par à l’air libre
Journal
Zemmour et CNews condamnés pour injure raciste et provocation à la haine
Lundi, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Éric Zemmour, désormais candidat à l’élection présidentielle, à 10 000 euros d’amende pour ses propos sur les mineurs étrangers non accompagnés, qui visaient à « susciter un élan de rejet et de violence » contre l’ensemble des personnes immigrées, d’après le jugement. Le directeur de la publication de CNews écope de 3 000 euros d’amende.
par Camille Polloni
Journal — France
Une figure du combat contre le harcèlement scolaire est visée par une plainte pour « harcèlement »
Fondatrice de l’association Marion la main tendue, Nora Fraisse se voit reprocher par une dizaine d’anciennes bénévoles, stagiaires ou services civiques d’avoir eu un comportement toxique envers de proches collaborateurs. D’après notre enquête, l’une d’elles a déposé plainte pour « harcèlement ».
par Prisca Borrel

La sélection du Club

Billet de blog
Handicap 2022, libérer les miraculés français
La personne handicapée qui ne peut pas vivre « avec nous », permet la fiction utile d’un monde peuplé de « normaux ». Entre grands sportifs et artistes, une population est priée de demander le droit de circuler, de travailler, d’exister. L’observatoire des politiques du handicap appelle à une métamorphose normative urgente des institutions françaises appuyées par une politiques publique pour tous.
par Capucine Lemaire
Billet de blog
Vieillissement et handicap
Les maux pour le dire ou réflexions sur le vieillissement vécu de l'intérieur.
par Marcel Nuss
Billet de blog
Un tri dans la nuit : nos corps dissidents, entre validisme et Covid-19
Un entretien initialement publié par Corps Dissidents, dans le blog d'Élise Thiébaut, et toujours actuel. Le validisme est une question cruciale pendant le Covid19. Il l’a été dans les réactions – solidaires ou pas – des gens face aux discours selon lesquels seuls les vieux et les handicapés mouraient du Covid-19. Il l’est pour la question du triage : est-ce qu’uniquement les corps productifs méritent d’être sauvés ? 
par Elena Chamorro
Billet de blog
De la nécessité d'une parole antivalidiste
Exclusion politique, culte de la performance, refus de l'autonomie, enfermement, confiscation de la parole... Yohann Lossouarn nous explique pourquoi les luttes antivalidistes sont aujourd'hui plus que nécessaires.
par dièses