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Billet de blog 7 janv. 2022

L’Arctique, nouvel eldorado ?

Ces dernières années laissent entrevoir un engouement vers les zones polaires, principalement à la faveur d’un réchauffement climatique rendant ces régions a priori plus favorables à l’activité humaine. Alors, l’Arctique, un nouvel eldorado ?

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On sait depuis longtemps que les catastrophes sont sources de profit. Et ce que Naomi Klein nommait avec raison le capitalisme du désastre semble s’être étendu à l’Arctique. Fidèles à leurs principes tels que la recherche permanente de nouveaux marchés et de nouvelles ressources, certains y voient des perspectives de profits considérables. Voilà pour la théorie. Mais en réalité ?

Ça chauffe au pôle nord !

Il est dorénavant admis scientifiquement que la combustion massive d’énergies fossiles combinée à une déforestation à grande échelle provoque un réchauffement planétaire dont l’ampleur et surtout la vitesse sont inédites. Si l’ensemble des régions du monde vont être impactées par ce réchauffement (et le sont déjà pour la plupart), l’ampleur des déséquilibres risque d’être plus importante dans les zones polaires. 
En effet, par une série de boucles de rétroactions (entendez cercles vicieux), les climats froids vont se réchauffer beaucoup plus rapidement que la moyenne. La diminution des surfaces recouvertes par de la glace ou de la neige (très réfléchissantes) augmente la quantité de chaleur absorbée par la terre. Tout comme les feux de forêts de plus en plus fréquents qui, en plus de provoquer une hausse des émissions de CO2 dans l’atmosphère, recouvrent le sol blanc de cendres et de suies sombres. 

Ce réchauffement a des résultats déjà bien visibles comme des températures anormalement élevées (jusqu’à 38° en juin 2020 !), des précipitations sous forme de pluie inédites, une partie des eaux libérées de la banquise durant des laps de temps de plus en plus longs, sans oublier la fonte du permafrost, ce sol gelé en permanence renfermant non seulement des micro-organismes (pathogènes ?) mais également des molécules de méthane, un puissant gaz à effet de serre.

En bref, l’Arctique est aux premières loges du déséquilibre climatique qui se profile. 

Le monde d’avant sous la glace

Ce déséquilibre est cependant vu comme une aubaine par de nombreux acteurs. Et pour cause, ces régions regorgeraient de ressources considérables, même s’il est difficile d’en estimer précisément la quantité. Pétrole, gaz, minerais et autres terres rares (indispensables à la transition énergétique et numérique) pourraient ainsi être mis en exploitation et faire reculer certaines prévisions quant au pic atteint par de nombreux gisements ailleurs dans le monde. 

La présence en grande quantité de ces richesses ne constitue pas une nouveauté puisque de nombreuses régions polaires ou subpolaires basent déjà leur économie sur l’extraction d’hydrocarbures et de ressources minérales. C’est ainsi que l’Alaska abrite le plus grand gisement de pétrole conventionnel des États-Unis. Au Canada, un quart des principaux projets d’exploration minérale le sont dans les provinces septentrionales . Norilsk, en Sibérie, ville de nombreux extrêmes, est située à proximité du plus grand gisement de nickel et de palladium du monde, propriété de l’entreprise russe Norilsk Nickel. Et une partie importante des réserves de gaz de l’Europe se trouvent à proximité du cercle polaire. Il n’est donc pas étonnant que ces acteurs se trouvent en première ligne pour la course aux ressources dans cette région du monde. 

Un potentiel polaire

Et cette course a déjà bel et bien commencé. On se souvient du drapeau en titane planté à 4000 mètres de profondeur par une expédition russe en 2007, visant à élargir le plateau continental du pays, et de là agrandir sa fameuse zone économique exclusive lui permettant de prospecter les fonds marins et d’y exploiter les ressources potentielles. On se rappelle également la proposition saugrenue de Donald Trump de racheter le Groenland, territoire sous autorité danoise malgré une certaine autonomie. 

Mais l’Arctique attise également les convoitises de puissances extérieures comme la Chine qui a passé une série d’accords avec des localités groenlandaises et islandaises. Le réchauffement du climat est encore au cœur de ces enjeux puisque l’augmentation des températures des océans fait migrer de nombreuses espèces de poissons surexploitées vers le nord, renforçant l’intérêt de puissances halieutiques traditionnelles comme le Japon et la Corée du Sud pour la région. 

De la même façon, la diminution de la banquise estivale a ouvert plusieurs voies de passage plus courtes entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique, et ce pour de nombreux navires commerciaux, laissant entrevoir des profits pour les entreprises du secteur maritime marchand. 
L’intérêt scientifique est également présent et explique l’engouement de plusieurs pays pour des expéditions visant à comprendre l’évolution de l’environnement polaire mais aussi de prélever dans les glaces des indices permettant de retracer l’évolution climatique de la planète. 
Se développe enfin un tourisme polaire, en particulier au travers de croisières de luxe, avec parfois, et implicitement, un marketing malsain valorisant l’urgence de visiter la région avant qu’il ne soit trop tard. 

En bref, l’Arctique, si isolé qu’il soit, s’inscrit au cœur des grands réseaux de la mondialisation, à la fois dans les domaines économiques, scientifiques et géopolitiques.

L’hospitalité n’est pas pour demain

Malgré tout, il ne faudrait pas oublier les contraintes posées par les conditions géographiques et climatiques des régions polaires. Car quand bien même une augmentation des températures moyennes augurerait une mise en exploitation de la région, celle-ci se fera très difficilement et à un prix très élevé. 

Rappelons que les conditions climatiques et géographiques sont intenses dans cette partie du monde : hiver interminable, nuit polaire, températures extrêmes (jusqu’à -80°), tempêtes récurrentes, quasi-absence de précipitations, faune et flore peu abondantes, isolement. Bref des conditions de vie réservées à des populations averties ou vivant en symbiose avec ces milieux depuis des générations. Cet état de fait, réchauffement ou non, perdurera encore longtemps et risque de rebuter une main-d’œuvre potentielle, même avec des salaires plus élevés (ce qui est déjà le cas dans la plupart des régions subarctiques). 

Il faut ajouter les contraintes que ces conditions géo-climatiques imposent aux technologies destinées à être mise en œuvre. Le froid, les tempêtes de neige et le risque de tsunamis (en raison du recul des glaciers et de la fragilisation des fjords) ou encore des effondrements de fondations en raison de la fonte du permafrost, ne sont que des obstacles parmi d’autres à un fonctionnement pérenne des machines et autres installations mécaniques. Les difficultés d’entretien (en particulier durant l’hiver), l’éloignement des services de secours et de maintenance ou encore le manque de logements et d’infrastructures diverses entraînent des coûts d’exploitation très élevés (impliquant des cours boursiers tout aussi élevés pour les ressources exploitées). Sans compter une forte incertitude quant à une exploitation sur du long terme. En bref, il n’est pas certain que des entreprises prennent les risques d’investir dans la région au regard des risques collatéraux. Il y a quelques années, l’entreprise Shell a d’ailleurs renoncé à des projets de forages au large pour l’ensemble de ces raisons. 

Quant aux routes maritimes, l’absence de banquise ne signifie nullement une navigation paisible au fil de l’eau puisque de nombreux obstacles (iceberg, morceaux de glaces) la rendent à la fois difficile et risquée. 

Des écosystèmes à préserver 

Mais surtout, ces zones polaires constituent des écosystèmes aussi précieux que fragiles. Par conséquent, les impacts écologiques d’une exploitation de la région pourraient s’avérer désastreux pour la faune et la flore, mais également pour les populations autochtones (lesquelles vivent déjà dans des conditions socio-économiques plus précaires que les moyennes nationales). Une marée noire aurait ainsi des conséquences encore plus dramatiques que dans d’autres régions du monde, notamment du fait de l’éloignement des services de secours et des difficultés posées pour leur déploiement. C’est d’autant plus important que les impacts du réchauffement climatique sont déjà bien visibles. Migrations d’espèces, épidémies en raison de la prolifération d’insectes, mode de vie traditionnel rendu impossible, intégration forcée au monde «moderne».

De ce fait et par une tragique ironie dont le capitalisme a le secret, la détérioration des conditions de vie de ces populations risque bien de les conduire à accepter une mise à sac de leur biotope par des industries ou des puissances étrangères en échanges de potentielles retombées financières et économiques. Ce dilemme qui se présente aux quatre coins du monde illustre bien la capacité de ce système à s’alimenter des désastres qu’il provoque. En définitive, préserver l’Arctique ne pourra se faire qu’en améliorant le quotidien de ces populations, ce qui passera inéluctablement par des politiques de redistribution et de réparation leur permettant de préserver leur autonomie et de faire face aux changements qui s’annoncent.

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Pour en savoir plus sur les différents enjeux et perspectives liées à l’Arctique
Clara Loïzzo et Camille Tiano, L’Arctique. À l’épreuve de la mondialisation et du réchauffement climatique, Paris, 2019, Armand Colin.

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