Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

106 Billets

1 Éditions

Billet de blog 10 juin 2021

La France dans la lessiveuse toponymique

Les nerfs des habitants de la bourgade autrichienne nommée Fucking ont lâché, lorsque les réseaux sociaux ont dévoilé l’existence de ce village, rebaptisé depuis quelques mois Fugging. Un cas d’école ? Pas tout à fait. Mais une nouvelle vague toponymique submerge la France depuis quelques années. Sans grand dommage ? Avis de Roger Brunet, diariste de la France intime. (Par Gilles Fumey).

Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’histoire ne s’arrête jamais. Le temps emporte nos désignations, nos noms, nos toponymes comme un fleuve les sédiments. Roger Brunet qu’on avait déjà lu dans une monumentale géographie des noms de lieux[1] poursuit son enquête en mesurant l’impact des réformes territoriales. Les communes et intercommunalités, les cantons et les régions recadrées, les métropoles qui s’affirment, sans compter ces gares, technopôles, parcs naturels, plans d’urbanisme, schémas directeurs qui fleurissent comme un printemps radieux, tout un nouveau paysage toponymique est en train de naître. « Une néotoponymie fait éclore les Bio, les Eco, les Euro, les Hauts et les Grands et, d’Hypercourt à Tuffalun, des Hauts-de-France à Cœur de France, [qui] jouent tous les registres de la foire aux Vanités. »

Pour Roger Brunet, cette « illusion nominaliste l’a trop emporté sur l’action. ‘Territoires’ et ‘quartiers’ méritent mieux que des soins palliatifs ».

Nommer, c’est créer ?

En redécoupant les territoires, l’Etat fait le ménage comme Louis XIV demandait à Vauban de ceinturer de « fer » le pays et ses nouvelles conquêtes. Plus tard, la Révolution a engendré un cyclone toponymique sur toutes les provinces rebaptisées par des hydronymes et des oronymes dans leurs nouveaux corsets départementaux.

Une nouvelle intercommunalité (Hérault). Du grandiose au Grand...


Aujourd’hui, Roger Brunet commente le nouveau paysage toponymique de la France, évoque la déferlante minière et industrielle du 19e siècle pour mieux souligner l’originalité des Trente glorieuses. Elles amorcent une tendance qui ne faiblit pas, avec les « délocalisations », la « métropolisation », la « périurbanisation » et l’exurbanisation de nombreux services, l’inégale mobilité des personnes qui donnent à certains habitants de relever de plusieurs catégories de territoire (résidence, travail, loisirs). Abreuvé de rapports parlementaires locaux, l’Etat agit avec des technologies (celles de la vitesse ferroviaire ou routière, du déploiement numérique…) pour diminuer le morcellement des communes, sans parvenir à maîtriser l’enchevêtrement des compétences. Des lois aux sigles barroques (LOADT[2], RCT[3], et bien d’autres), des fusions à Lyon, Paris, en Corse ou en Alsace font surgir des néotoponymes qui évitent les « bas », les « Nords » pour grandir, « se différencier et paraître ».

Les fusions de communes ont commencé après le Premier Empire donnant des toponymes inutilisables (tel Alçay-Alçabéhéty-Sunharette dans les Pyrénées), plusieurs autres mouvements fusionnels ayant corrigé ces bizarreries. La loi de 2011 a entraîné jusqu’en 2019 la suppression de 1757 communes sans que disparaissent les municipalités de poche (Surjoux-Lhôpital dans l’Ain, 129 habitants ; Bourg-d’Oueil en Haute-Garonne, 7 habitants). Brunet décortique les procédés des communes pour se distinguer, additionner, trier ou carrément fabriquer de nouveaux noms dont certains légèrement « précieux » : Le Val-Doré (27), Plaisance (24), Entrelacs (73) ou Vallée-de-Ronsard (41). Avec la réforme des cantons, près de 2000 communes ont perdu leur statut de chef-lieu (avec gendarmerie, perception…), leur périmètre englobant jusqu’à plus de 100 communes pour 38 700 habitants (Avesnes-le-Comte, 61). Dans les Landes, ce sont les trois-quarts des toponymes qui sont nouveaux !

© R. Brunet

Au chapitre des intercommunalités, les syndicats avaient tracé la voie. On retrouve les mêmes problématiques : distinction, mots plaisants, audaces et mésusages comme Agglopôle Méditerranée (ajouté à Sète), Altitude 800 (Levier, 25), Marches du Périg’Or (24)…. Avec « ancrages et fioritures » comme Vallée de l’Homme (24) évoquant Les Eyzies et Lascaux, Bretagne Romantique rappelant Chateaubriand (35), CC du Val d’’Argent (68), Terres de Lumière (04) sans compter quelques noms pittoresques disparus avec la loi NOTRe de 2015 comme la Pipistrelle (54), le Pays de la météorite (87).

Des régions aux pôles en passant par les métropoles, là encore, rien n’a été simplifié. On a même vu la Moselle réclamé le statut (imaginaire) d’Eurodépartement (sic) après la fusion des départements alsaciens devenus une « collectivité européenne ». Brunet voit une France des départements « bien structurée » (en dépit de la disparition de certains d’entre eux encouragée par Manuel Valls et Emmanuel Macron), en tout cas, une France plus solide que celle des métropoles « à géométrie [trop] variable » : pour lui, le Rhône sans Lyon relève du Grand Guignol. Inspirant parfois des bizarreries de pôles métropolitains comme le Genevois français (huit intercommunalités) ou l’inénarrable Bourgogne-Sud Champagne-Porte de Paris (allant de Sens à Chaumont pour « regrouper » 282 000 habitants).

On peut s’égarer dans les « enclaves et les embrouilles » qui font les délices de la France des villages où chaque tracé peut donner lieu à de terribles guerres de clochers. Ou encore s’enorgueillir d’avoir près de 400 « pays », ces pagus des géographes, terme emprunté par les collectivités depuis la loi Pasqua, certains se transformant en PETR[4], au nombre de 30 regroupant des intercommunalités coopérant parfois avec des métropoles. Ils deviennent des territoires de projet, ou d’industrie (146 en 2020) désignant des bassins d’activités de spécialité.

Roger Brunet à qui on doit aussi un dictionnaire[5] revient sur des fétiches géographiques comme les zones (et leur cortège de ZUP, ZUS, ZAC, ZRU, ZFU, ZAC, ZAD, ZPIU, ZRR, ZEP, ZNIEFF, ZICO, ZPS, ZSC…), les bassins, les parcs, les sites (« à protéger ou séduire »), les réserves écologiques, les stations,  sans oublier les camps, certains hérités des colonies pénitentiaires, d’autres des guerres et aujourd’hui des mouvements migratoires (Sangatte, etc.) jusqu’au centres de rétention administrative (24 en 2020, retenant environ 50 000 migrants, dont 5000 à Mayotte).

Cette promenade de santé toponymique s’achève sur le feu d’artifices des territoires de projet abondant en périmètres, schémas, plans de toutes sortes. Ici à Barthenay, on y restaure le bocage à coup de subventions pendant qu’on le détricote en Bourgogne et dans le Jura ; là, on parie avec un SRADDET[6] sur de nouveaux modes de gestion, sur de la « cohésion », de la « prévention », sans toujours faire la part entre le rêve généreux et les réalités efficientes (comme certains territoires zéro chômeur).

« De l’aménagement du territoire aux soins palliatifs », telle est la question finale que pose Brunet sur les thérapies territoriales évoquées par les médias. La toile de fond est la faiblesse d’une politique des territoires brouillonne, où « cohésion », « compétitivité », « égalité » et autres fétiches politiques tiennent lieu de médication dont le « scintillement des noms nouveaux » en est la « canopée ». Un livre aussi passionnant que brillant.

------------------------

[1] Trésor du terroir. Les noms de lieux en France, CNRS Editions, 2016

[2] Loi d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire, 1995

[3] Réforme des collectivités territoriales, 2010.

[4] Pôles d’équilibre territorial et rural, 2014.

[5] Les mots de la géographie, Reclus-La Documentation française, 2005.

[6] Schéma régional d’aménagement de développement durable et d’égalité des territoires.

Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement/

Pour aller plus loin

St. Corona sort de l'anonymat

Articles traitant de toponymie

Incroyables noms de villes

Fugging (Autriche) depuis décembre 2020
Sur la pression des réseaux sociaux... un changement de toponyme (Autriche)

-------------------------

Et pour remonter le temps médiéval des Saints 

Une carte semblable pour la France avait été publiée et commentée par E. Le Roy Ladurie. La voici, étendue au champ européen de la chrétienté. Une telle carte prend appui sur les communes et leur histoire médiévale, puisque les bornes référentielles sont surtout 10e-13e siècles. Quelques points forts émergent, hors de France, comme Compostelle, la Catalogne, la Crète, la Transdanubie hongroise. (R. B.)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Extrême droite
Révélations sur les grands donateurs de la campagne d’Éric Zemmour
Grâce à des documents internes de la campagne d’Éric Zemmour, Mediapart a pu identifier 35 de ses grands donateurs. Parmi eux, Chantal Bolloré, la sœur du milliardaire Vincent Bolloré, qui siège au conseil d’administration du groupe. Premier volet de notre série sur les soutiens du candidat.
par Sébastien Bourdon, Ariane Lavrilleux et Marine Turchi
Journal
La réplique implacable de Laurent Joly aux « falsifications » sur Vichy
En amont du procès en appel ce jeudi du candidat d’extrême droite pour contestation de crime contre l’humanité, l’historien Laurent Joly a publié un livre dévastateur. Il pointe ses mensonges sur le régime de Vichy, et analyse les raisons politiques de cette banalisation des crimes de l’époque.
par Fabien Escalona
Journal
Le parti républicain poursuit son offensive contre le système électoral
Un an après l’investiture de Joe Biden, le 20 janvier 2021, ses adversaires cherchent à faire pencher les prochaines élections en leur faveur en modifiant, avec une ingéniosité machiavélique, les rouages des scrutins. En ligne de mire, le vote de mi-mandat de novembre, grâce auquel une grande partie du Congrès sera renouvelée.
par Alexis Buisson
Journal — Europe
Le double « je » de Macron au Parlement européen
Mercredi, à Strasbourg, Emmanuel Macron et ses adversaires politiques ont mené campagne pour la présidentielle française dans l’hémicycle du Parlement européen, sous l’œil médusé des eurodéputés étrangers. Le double discours du chef de l’État a éclipsé son discours sur l’Europe.
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
Molière et François Morel m’ont fait pleurer
En novembre 2012, François Morel et ses camarades de scène jouaient Le Bourgeois gentilhomme de Molière au théâtre Odyssud de Blagnac, près de Toulouse. Et j’ai pleuré – à chaudes larmes même.
par Alexandra Sippel
Billet de blog
Quoi de neuf ? Molière, insurpassable ! (1/2)
400e anniversaire de la naissance de Molière. La vie sociale est un jeu et il faut prendre le parti d’en rire. « Châtier les mœurs par le rire ». La comédie d’intrigue repose forcément sur le conflit entre la norme et l’aberration, la mesure et la démesure (pas de comique sans exagération), il reste problématique de lire une idéologie précise dans le rire du dramaturge le plus joué dans le monde.
par Ph. Pichon
Billet de blog
Molière porte des oripeaux « arabes »
Le 15 janvier 2022, Molière aurait eu 400 ans. Ce grand auteur a conquis le monde, a été traduit et adapté partout. Molière n'est désormais plus français, dans les pays arabes, les auteurs de théâtre en ont fait leur "frère", il est joué partout. Une lecture
par Ahmed Chenikii
Billet de blog
On a mis Molière dans un atlas !
Un auteur de théâtre dans un atlas ? Certes, Molière est génial. Parce qu'il n'a laissé quasiment aucune correspondance, un trio éditorial imagine comment Jean-Baptiste Poquelin a enfanté "Molière" dans un atlas aussi génial que son objet. (Par Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement