La France dans la lessiveuse toponymique

Les nerfs des habitants de la bourgade autrichienne nommée Fucking ont lâché, lorsque les réseaux sociaux ont dévoilé l’existence de ce village, rebaptisé depuis quelques mois Fugging. Un cas d’école ? Pas tout à fait. Mais une nouvelle vague toponymique submerge la France depuis quelques années. Sans grand dommage ? Avis de Roger Brunet, diariste de la France intime. (Par Gilles Fumey).

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L’histoire ne s’arrête jamais. Le temps emporte nos désignations, nos noms, nos toponymes comme un fleuve les sédiments. Roger Brunet qu’on avait déjà lu dans une monumentale géographie des noms de lieux[1] poursuit son enquête en mesurant l’impact des réformes territoriales. Les communes et intercommunalités, les cantons et les régions recadrées, les métropoles qui s’affirment, sans compter ces gares, technopôles, parcs naturels, plans d’urbanisme, schémas directeurs qui fleurissent comme un printemps radieux, tout un nouveau paysage toponymique est en train de naître. « Une néotoponymie fait éclore les Bio, les Eco, les Euro, les Hauts et les Grands et, d’Hypercourt à Tuffalun, des Hauts-de-France à Cœur de France, [qui] jouent tous les registres de la foire aux Vanités. »

Pour Roger Brunet, cette « illusion nominaliste l’a trop emporté sur l’action. ‘Territoires’ et ‘quartiers’ méritent mieux que des soins palliatifs ».

Nommer, c’est créer ?

En redécoupant les territoires, l’Etat fait le ménage comme Louis XIV demandait à Vauban de ceinturer de « fer » le pays et ses nouvelles conquêtes. Plus tard, la Révolution a engendré un cyclone toponymique sur toutes les provinces rebaptisées par des hydronymes et des oronymes dans leurs nouveaux corsets départementaux.

Une nouvelle intercommunalité (Hérault). Du grandiose au Grand... Une nouvelle intercommunalité (Hérault). Du grandiose au Grand...

Aujourd’hui, Roger Brunet commente le nouveau paysage toponymique de la France, évoque la déferlante minière et industrielle du 19e siècle pour mieux souligner l’originalité des Trente glorieuses. Elles amorcent une tendance qui ne faiblit pas, avec les « délocalisations », la « métropolisation », la « périurbanisation » et l’exurbanisation de nombreux services, l’inégale mobilité des personnes qui donnent à certains habitants de relever de plusieurs catégories de territoire (résidence, travail, loisirs). Abreuvé de rapports parlementaires locaux, l’Etat agit avec des technologies (celles de la vitesse ferroviaire ou routière, du déploiement numérique…) pour diminuer le morcellement des communes, sans parvenir à maîtriser l’enchevêtrement des compétences. Des lois aux sigles barroques (LOADT[2], RCT[3], et bien d’autres), des fusions à Lyon, Paris, en Corse ou en Alsace font surgir des néotoponymes qui évitent les « bas », les « Nords » pour grandir, « se différencier et paraître ».

Les fusions de communes ont commencé après le Premier Empire donnant des toponymes inutilisables (tel Alçay-Alçabéhéty-Sunharette dans les Pyrénées), plusieurs autres mouvements fusionnels ayant corrigé ces bizarreries. La loi de 2011 a entraîné jusqu’en 2019 la suppression de 1757 communes sans que disparaissent les municipalités de poche (Surjoux-Lhôpital dans l’Ain, 129 habitants ; Bourg-d’Oueil en Haute-Garonne, 7 habitants). Brunet décortique les procédés des communes pour se distinguer, additionner, trier ou carrément fabriquer de nouveaux noms dont certains légèrement « précieux » : Le Val-Doré (27), Plaisance (24), Entrelacs (73) ou Vallée-de-Ronsard (41). Avec la réforme des cantons, près de 2000 communes ont perdu leur statut de chef-lieu (avec gendarmerie, perception…), leur périmètre englobant jusqu’à plus de 100 communes pour 38 700 habitants (Avesnes-le-Comte, 61). Dans les Landes, ce sont les trois-quarts des toponymes qui sont nouveaux !

 © R. Brunet © R. Brunet
Au chapitre des intercommunalités, les syndicats avaient tracé la voie. On retrouve les mêmes problématiques : distinction, mots plaisants, audaces et mésusages comme Agglopôle Méditerranée (ajouté à Sète), Altitude 800 (Levier, 25), Marches du Périg’Or (24)…. Avec « ancrages et fioritures » comme Vallée de l’Homme (24) évoquant Les Eyzies et Lascaux, Bretagne Romantique rappelant Chateaubriand (35), CC du Val d’’Argent (68), Terres de Lumière (04) sans compter quelques noms pittoresques disparus avec la loi NOTRe de 2015 comme la Pipistrelle (54), le Pays de la météorite (87).

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Des régions aux pôles en passant par les métropoles, là encore, rien n’a été simplifié. On a même vu la Moselle réclamé le statut (imaginaire) d’Eurodépartement (sic) après la fusion des départements alsaciens devenus une « collectivité européenne ». Brunet voit une France des départements « bien structurée » (en dépit de la disparition de certains d’entre eux encouragée par Manuel Valls et Emmanuel Macron), en tout cas, une France plus solide que celle des métropoles « à géométrie [trop] variable » : pour lui, le Rhône sans Lyon relève du Grand Guignol. Inspirant parfois des bizarreries de pôles métropolitains comme le Genevois français (huit intercommunalités) ou l’inénarrable Bourgogne-Sud Champagne-Porte de Paris (allant de Sens à Chaumont pour « regrouper » 282 000 habitants).

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On peut s’égarer dans les « enclaves et les embrouilles » qui font les délices de la France des villages où chaque tracé peut donner lieu à de terribles guerres de clochers. Ou encore s’enorgueillir d’avoir près de 400 « pays », ces pagus des géographes, terme emprunté par les collectivités depuis la loi Pasqua, certains se transformant en PETR[4], au nombre de 30 regroupant des intercommunalités coopérant parfois avec des métropoles. Ils deviennent des territoires de projet, ou d’industrie (146 en 2020) désignant des bassins d’activités de spécialité.

Roger Brunet à qui on doit aussi un dictionnaire[5] revient sur des fétiches géographiques comme les zones (et leur cortège de ZUP, ZUS, ZAC, ZRU, ZFU, ZAC, ZAD, ZPIU, ZRR, ZEP, ZNIEFF, ZICO, ZPS, ZSC…), les bassins, les parcs, les sites (« à protéger ou séduire »), les réserves écologiques, les stations,  sans oublier les camps, certains hérités des colonies pénitentiaires, d’autres des guerres et aujourd’hui des mouvements migratoires (Sangatte, etc.) jusqu’au centres de rétention administrative (24 en 2020, retenant environ 50 000 migrants, dont 5000 à Mayotte).

Cette promenade de santé toponymique s’achève sur le feu d’artifices des territoires de projet abondant en périmètres, schémas, plans de toutes sortes. Ici à Barthenay, on y restaure le bocage à coup de subventions pendant qu’on le détricote en Bourgogne et dans le Jura ; là, on parie avec un SRADDET[6] sur de nouveaux modes de gestion, sur de la « cohésion », de la « prévention », sans toujours faire la part entre le rêve généreux et les réalités efficientes (comme certains territoires zéro chômeur).

« De l’aménagement du territoire aux soins palliatifs », telle est la question finale que pose Brunet sur les thérapies territoriales évoquées par les médias. La toile de fond est la faiblesse d’une politique des territoires brouillonne, où « cohésion », « compétitivité », « égalité » et autres fétiches politiques tiennent lieu de médication dont le « scintillement des noms nouveaux » en est la « canopée ». Un livre aussi passionnant que brillant.

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[1] Trésor du terroir. Les noms de lieux en France, CNRS Editions, 2016

[2] Loi d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire, 1995

[3] Réforme des collectivités territoriales, 2010.

[4] Pôles d’équilibre territorial et rural, 2014.

[5] Les mots de la géographie, Reclus-La Documentation française, 2005.

[6] Schéma régional d’aménagement de développement durable et d’égalité des territoires.

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Une carte semblable pour la France avait été publiée et commentée par E. Le Roy Ladurie. La voici, étendue au champ européen de la chrétienté. Une telle carte prend appui sur les communes et leur histoire médiévale, puisque les bornes référentielles sont surtout 10e-13e siècles. Quelques points forts émergent, hors de France, comme Compostelle, la Catalogne, la Crète, la Transdanubie hongroise. (R. B.)

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