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Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
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Billet de blog 10 nov. 2022

Géographies en mouvement
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Annie Ernaux, Nobel de géographie

Le 10 décembre, Annie Ernaux prononcera son discours devant l’académie Nobel. Depuis 1974, l’auteure française explore les fractures de la société à l’aune de sa trajectoire. La critique a souligné la dimension sociologique de son œuvre, moins la manière dont elle met en lumière les ressorts spatiaux des stratifications sociales. (Manouk Borzakian)

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« Dans le quartier Clopart ? C’est où ça ? C’est pas dans le centre ? » Humiliation en trois questions. La petite Denise des Armoires vides (1974), scolarisée dans une école privée, se voit renvoyée à son statut social par la géographie. Loin du centre en pleine reconstruction après les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, loin des immeubles neufs et des rues « bordées de grandes boutiques avec des glaces toutes lisses », Denise et ses parents appartiennent à un autre monde que celui des filles de l’école « libre ». Un monde peuplé d’ouvriers et de petits employés, à la périphérie de la petite ville normande d’Yvetot.

« Monde », le mot ponctue l’œuvre d’Annie Ernaux. Évoquant, dans Une Femme (1987), le décès de sa mère, elle sent qu’elle vient de perdre « le dernier lien avec le monde dont [elle] est issue ». Dans ce monde, au sens d’un espace clos, avec sa cohérence interne et hors duquel se dresse l’inconnu, émergent les enjeux géographiques de l’enquête d’Ernaux. Depuis un demi-siècle, cette dernière explore la manière dont elle s’est extraite, justement, du monde qui l’a vue naître.

D’autres mots récurrents, « milieu », « place », « lieu », « territoire », rappellent combien les découpages entre classes, genres et races se matérialisent dans des limites spatiales à toutes les échelles, qui participent en retour à les structurer. Si les écrits d’Ernaux « transpirent la sociologie », comme le dit l’écrivain Nicolas Mathieu dans un récent hommage, le champ lexical spatial transpire aussi la relégation et la ségrégation. Ce n’est pas pour rien que le livre consacré par Ernaux à son père, initialement intitulé Éléments pour une ethnographie familiale, s’est appelé La Place (1983).

Paysages de l’exclusion

Les récits de la nouvelle prix Nobel, souvent inspirés de son enfance et de la vie de ses parents, décrivent de manière chirurgicale un monde saturé de frontières rappelant aux classes populaires leur place. La rue Clopart, à laquelle la petite Denise est renvoyée par sa camarade et où se trouve le café-épicerie de ses parents, est « loin du centre, presque à la campagne », au cœur d’un paysage urbain matérialisant la pauvreté : « Rues de travers, sans trottoirs, avec des choses qui traînent au pied des murs… » D’un quartier à l’autre, la forme des habitations, la voirie, la propreté ou les types de commerce traduisent l’appartenance sociale des habitants. Pas si loin de la rue Clopart, il y a la rue de la République : villas calmes dont on ne voit jamais les habitants, pelouses propres… Un autre monde.

L’imaginaire collectif redouble ces différences visuelles, assignant une valeur aux espaces. Et, dans ce jeu de « séparations […] inscrites subtilement dans les territoires et dans les têtes », il y a pire que les quartiers pauvres des marges urbaines : la campagne. Insulte suprême dans l’école privée prisée par les familles bourgeoises du centre : « Tu te crois dans une ferme ! » La « cambrousse » occupe les derniers échelons d’une échelle économique autant que mentale, au sein de laquelle la population ouvrière, largement issue de familles paysannes, entend se distinguer. Même dans une petite ville encore peu urbanisée au milieu du 20e siècle, même dans des quartiers « à mi-chemin entre la vile et la campagne », personne ne veut avoir l’air de « sortir de la campagne ». Fierté de la mère : « Je ne suis pas née à la campagne », où vivent les « sauvages, les filles […] restées derrière les vaches ».

In place/out of place

Dans cette « mise en ordre géographique de la société », selon l’expression du géographe britannique Tim Cresswell, aux quartiers correspondent aussi des modes d’être : personnes et comportements y sont « à leur place ». D’où la nécessité de changer de tenue vestimentaire lorsqu’on traverse certaines frontières : « le centre, c’est là où on ne va pas faire ses courses en chaussons ou en bleu de travail ». D’où la honte d’Ernaux enfant, lorsque ses camarades d’école découvrent, entre gêne et dégoût, sa mère en chemise de nuit, tenue trahissant son appartenance à un milieu dans lequel robe de chambre et peignoir sont « des accessoires de luxe, incongrus ». D’où, encore, ce sentiment d’être étranger lorsqu’on visite d’autres lieux, plus urbanisés, plus « modernes » : sentiment d’être « en retard » quand la mère et la fille se rendent à Rouen, malaise persistant du père lors d’un voyage en car à Lourdes.

La langue révèle, plus encore, l’ancrage dans un milieu social. Une frontière sépare « un espace où l’on parle bien français » de « celui où l’on parle mal », où subsistent « les drôles de mots de la campagne », où le langage du quotidien est « pire qu’une langue étrangère ». Un ensemble de mots et d’expressions « prescrivent ce qu’il faut faire de son corps et des choses », liant la langue à des gestes, des postures, des manières d’interagir avec l’environnement, bref un habitus : la classe sociale est littéralement incorporée. Symétriquement, dans les surboums des jeunes filles de l’école libre, « la seule condition d’accès, mais si difficile, consiste à ne pas être cucul » : un terme anodin mais lourd du mépris des classes inférieures et d’une infinité de prescriptions visant à ne pas leur ressembler. Et à faire ressentir à leurs membres une constante « peur d’être déplacé, d’avoir honte ».

La région, espace subi

Le fait, par la tenue vestimentaire, la maîtrise de la langue légitime ou l’aisance à effectuer certains gestes, de se sentir – ou non – à sa place soumet certains groupes sociaux à une véritable assignation à résidence. Pour l’entourage d’Ernaux enfant existe un « territoire », le pays de Caux, sur la rive droite de la Seine, que ses habitants appellent « par chez nous ». Au sein de cet ensemble géographique, les déplacements sont possibles : une journée par an à Étretat, à la mer, une autre à Lisieux en pèlerinage, avant un passage à Deauville et Trouville… Les deux grandes villes, Rouen et Le Havre, ne relèvent pas du familier mais font tout de même « partie du langage de toute mémoire familiale, de l’ordinaire de la conversation » : on les connaît et on les visite occasionnellement pour aller chez l’opticien ou pour des achats exceptionnels. Bref, elles font partie, avec le reste, d’un espace approprié par l’esprit et par les actes. Par opposition à un au-delà appelé « par là-bas », espace de l’« incertain », de l’inconcevable, derrière l’horizon, hors du monde connu.

C’est à peu près ce que le géographe Armand Frémont a appelé l’« espace vécu » : une portion d’espace à mi-chemin entre le quotidien et des ailleurs inconnus, chargée de symboles et de repères, et faisant l’objet d’une identification et d’une appropriation par l’individu et le groupe. L’expérience décrite par Ernaux rappelle combien ces limites régionales relèvent de la contrainte, variable selon la classe sociale. La distance n’est pas kilométrique mais se mesure à la manière dont les uns et les autres se déplacent ou se projettent mentalement. Dans le pays de Caux des années 1950, Ernaux fait partie de « ceux qui ne vont jamais nulle part », ni physiquement ni en pensée, ceux pour qui il n’y a pas « d’autre monde », ceux dont « tous les propos contiennent Y[vetot] », générant une « insaisissable pesanteur », une « impression de clôture ».

Migration de classe

Sortir de son milieu social passe alors, pour commencer, par une capacité à se projeter mentalement ailleurs, hors des limites matérielles imposées par une condition sociale. Cette géographie imaginaire se nourrit d’abord de l’école et des livres, interfaces décisives. Dans les manuels scolaires, il y a « des noms de villes, de fleuves », qui nourrissent des rêves de voyage, avec Paris – pourtant proche physiquement – comme destination ultime. « Paris, le grand rêve », se souvient Ernaux dans Le vrai Lieu (2014). Avant des études à Rouen, puis un séjour à Londres, l’adolescence est l’occasion de fantasmes, puis d’escapades bien réelles et décisives « au bout de la rue Clopart, dans le centre », où « s’agitent la vie et les garçons ». Autant de transgressions, au sens de traversées de limites sociales autant que spatiales.

Échapper à sa condition, c’est sortir d’un quartier, d’une région. C’est, littéralement, « émigrer dans un milieu différent ». Où l’on peut entendre milieu au sens de la relation complexe d’un groupe humain à l’espace qui l’entoure, mélange de réalité physique et de représentations mentales. Émigrer, avec ce que cela comporte comme déchirements, comme perte violente du lien avec son milieu d’origine, rendant celui-ci inhabitable : « quel jour la peinture des murs est-elle devenue moche, le pot de chambre s’est mis à puer, les bonshommes sont-ils devenus des soûlographes ».

Monde dont on ne sort jamais entièrement, parce qu’il laisse forcément en nous une « empreinte ». Ernaux se rend compte à 45 ans, en dépit de 25 ans d’« acculturation », de sa « persistance à claquer les portes, à jeter les objets avec une forme de violence », au lieu de la discrétion corporelle attendue dans un milieu petit bourgeois. Et, dans certains quartiers parisiens, persiste un sentiment d’étrangeté et d’hostilité, une impression « d’être là par effraction ».

Le réel sans fard

Par son évocation des classes populaires, l’écriture d’Ernaux soulève une question qui traverse les sciences sociales : comment évoquer la réalité sociale depuis la posture de l’universitaire, le plus souvent issu des franges privilégiées de la population ? Comment échapper à un ethnocentrisme de classe, une attitude de surplomb parfois donneuse de leçons ? Comment décrire l’expérience de la domination économique et culturelle autrement que sur un ton misérabiliste, en ne la réduisant pas à un manque, à une privation ? Inversement, comment ne pas tomber, comme ont pu le faire les cultural studies dans les années 1980, dans une glorification béate des classes populaires et de leurs pratiques ?

Faisant écho à un texte publié en 1989 par les sociologues Jean-Claude Passeron et Claude Grignon, Le Savant et le Populaire, Ernaux se fraie un chemin entre misérabilisme et populisme : « je voudrais dire à la fois le bonheur et l’aliénation », explique-t-elle dans La Place, et ne pas « ajouter la domination par l’écriture à la domination – réelle – subie ».

Prenant la suite du Jules Vallès de L’Enfant ou du Paul Nizan d’Antoine Bloyé, elle propose « quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire ». Elle mobilise ses souvenirs pour révéler le réel sans fard, quand bien même cela doit passer par un désenchantement. Elle fuit l’abstraction, le style et les métaphores au profit, selon les mots de la journaliste Claire Devarrieux, d’une « écriture blanche, simple, factuelle, destinée à affronter le réel, fût-il dur, violent ». Ce qui explique au passage le mélange de mépris et de haine d’une critique bourgeoise, friande d’un grand style qui, entre autres choses, maintient le réel à distance. Car, au même titre que les sciences humaines, et quoiqu’avec des outils différents, la littérature « est ou devrait être l’éclaircissement de l’opacité de la vie ».


Les citations sont extraites des livres suivants, tous publiés chez Gallimard :

Les Armoires vides (1974)

La Place (1983)

Une Femme (1987)

Journal du dehors (1993)

La Honte (1997)

Le vrai Lieu (2014)


Sur le blog

« Tom Wolfe : un géographe qui s’ignore ? » (Renaud Duterme)


À lire

« Le Nobel couronne Annie Ernaux et son œuvre intime et percutante » (Mediapart)

« Nicolas Mathieu : "Annie Ernaux arrive à faire des phrases chargées, au sens chargées d’explosifs" » (Libération)

« Prix Nobel de littérature : Annie Ernaux, femme de l’être » (Libération)


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