Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

134 Billets

1 Éditions

Billet de blog 11 mai 2022

Chicago 1995, un avant-goût de l’avenir

Été 1995, la ville de Chicago subit une vague de chaleur inédite qui fera des centaines des victimes. Au-delà du phénomène climatique, les causes de cette catastrophe sont avant tout sociales, tels que la ségrégation spatiale, l’incapacité des pouvoirs publics à faire face à ce genre de situation ou encore le traitement médiatique de l’évènement. (Renaud Duterme)

Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comme dans de nombreux désastres, la catastrophe est moins l’événement en tant que tel que la façon dont une société y répond. L’épisode caniculaire survenu à Chicago en 1995 constitue un cas d’école des facteurs, et des manquements, ayant causé plus de 700 morts en quelques jours. Au travers d’un livre magistral, le sociologue étasunien Eric Klineberg en fait l’autopsie sociale. Comme il le suggère, revenir sur cet évènement, et en tirer les leçons, s’avère crucial au regard des prévisions du GIEC quant à la multiplication de phénomènes climatiques extrêmes à venir.

Le climat a bon dos !

L’histoire nous a montré que les catastrophes ne touchent pas les populations de la même façon. Elles révèlent au contraire les fractures (sociales, ethniques, territoriales) existant au sein d’une société. Pire encore, ces fractures constituent un ensemble de causes précisément à l’origine des conséquences humaines et matérielles de ladite catastrophe.

Chicago est une des villes les plus ségréguées des États-Unis. Cette ségrégation se manifeste autant dans l’espace que dans les divers indices socio-économiques (taux de chômage et de pauvreté, espérance de vie, niveau d’éducation, etc.), mais également au regard des conséquences de la canicule de 1995, très variables géographiquement.

Ainsi, parmi les quinze quartiers ayant comptabilisé le plus de victimes, la plupart concentrent une forte proportion de personnes vivant seules, des taux de criminalité élevés et une pauvreté supérieure à la moyenne. Plusieurs explications sont évidentes, telles qu’une offre de logements moins salubres et non climatisés, voire une incapacité à faire face aux coûts de l’électricité et ainsi utiliser son climatiseur.

Ce tragique évènement nous montre également combien l’isolement peut se révéler fatal dans pareilles circonstances. L’essentiel des personnes décédées durant ces quelques jours vivaient seules et n’avaient que peu de contact avec leur famille ou leur voisinage. Or, ce qu’Eric Klineberg démontre, c’est que cet isolement est notamment la conséquence de dynamiques démographiques et géographiques, telles que des décennies d’exode urbain et de périurbanisation ayant vidé des quartiers entiers de la ville, précipitant de nombreux habitants âgés dans la solitude extrême en raison de l’éloignement de leurs proches.

Cet isolement est, en outre, davantage marqué dans des zones urbaines dégradées, marquées par la violence et ayant subi de plein fouet la désindustrialisation, et ce en raison d’un surcroît de peur chez des habitants craignant de sortir de chez eux. Dans cette logique, de nombreux mécanismes participent à cet effet d’évitement de l’espace public, tels que « l’absence de commerces et de services susceptibles d’attirer des habitants dans les rues ; les obstacles à la mobilité physique, tels que les escaliers en mauvais état, les trottoirs en ruine et la faiblesse de l’éclairage public ; ou encore l’indifférence de services administratifs qui laissent les infrastructures locales à l’abandon ». En bref, un déclin annihilant peu à peu toute vie sociale et un urbanisme qui favorise les trafics tout en décourageant les réseaux d’entraide et de solidarité.

À l’inverse, certains quartiers, pourtant aux prises avec des difficultés socio-économiques similaires, ont significativement été moins meurtris par la canicule, et ce précisément en raison de l’existence « d’une vie collective extérieure, de rues fréquentées, de densité résidentielle, de voisinage familial et d’activité commerciale intense ». En d’autres termes, des conditions faisant que « les personnes âgées bénéficiaient de conditions écologiques favorables qui leur permettaient de sortir de chez elles et de profiter des infrastructures et des espaces publics locaux ».

Le management du désastre

Dans l’étude en question, l’auteur pointe également la responsabilité de plusieurs années de politiques néolibérales prônant le désengagement de l’État, la privatisation rampante des services publics et l’hégémonie d’une logique managériale au sein des administrations. Cela s’est traduit par une réduction des coûts au détriment de la préservation de la vie humaine, principale cause du manque de personnel d’urgence déployé sur le terrain lors des premiers jours de la canicule. Chose d’autant plus regrettable que de nombreux autres services destinés aux personnes âgées avaient déjà subi une diminution des subventions fédérales et locales, les obligeant à réduire une partie de leur propre personnel et à recourir à des travailleurs temporaires moins coûteux.

En parallèle, les administrations municipales avaient depuis longtemps sous-traité une gamme de services sociaux à des entités privées, encourageant une société à deux vitesses comme c’est devenu la norme dans de nombreux endroits depuis.

Sans oublier, chose bien connue depuis, les méandres bureaucratiques à franchir pour pouvoir bénéficier de prestations sociales, lesquels nécessitent bien souvent un ensemble de compétences techniques et organisationnelles qui manquent à de nombreuses personnes précarisées.

La société du spectacle dans toute sa splendeur

Les grands médias se délectent des catastrophes. Mais bien que les vagues de chaleur fassent de nombreuses victimes, elles font moins la une que d’autres évènements naturels plus spectaculaires (ouragans, séismes, inondations, etc.). Et il est vrai que, contrairement à ces dernières, l’essentiel des victimes sont dissimulées derrière les murs de leur habitation.

Si, dans un premier temps, les médias ont d’abord diffusé des images de personnes accablées par la chaleur ou d’enfants se rafraichissant autour de bouches d’incendies, la saturation de la morgue va leur donner leur spectacle tant attendu, à savoir « des centaines de corps en attente, un parking occupé par des camions frigorifiques eux-mêmes remplis de cadavres et le personnel débordé qui essayait de gérer la situation ». Là où le bât blesse, c’est que ces images sensationnelles focalisent l’attention sur l’évènement en lui-même « au détriment des caractéristiques sociales et politiques sous-jacentes à l’évènement ».

Cette naturalisation de la catastrophe a comme principal effet d’invisibiliser le profil des victimes. On sait que la façon dont sont organisées les villes américaines contribue à cette invisibilisation des plus pauvres. Mais la ségrégation s’opère également dans les médias, notamment à travers des unes différenciées en fonction des populations ciblées comme ce fut le cas lors de ces journées suffocantes. Le Chicago Tribune a ainsi, dans son édition à destination des zones suburbaines majoritairement blanches et plus aisées, remplacé plusieurs planches consacrées aux déboires des victimes urbaines (d’avantages noires) de la canicule par d’autres reportages mettant en évidence le quotidien de populations blanches, voire n’ayant aucun rapport avec l’évènement en cours.

En définitive, cette catastrophe trouve ses origines autant, sinon davantage, dans les (dys)fonctionnements de nos sociétés que dans des variables purement climatiques. Elle constitue un sévère avertissement quant à nos choix de société et nos capacités à faire face à des aléas (climatiques ou autre) amenés à s’aggraver dans les années à venir.

---

Eric Klineberg, Canicule. Chicago, été 1995 : autopsie sociale d’une catastrophe, éditions 205 et École urbaine de Lyon, 2022.

---

À lire sur le blog

« La petite fabrique de la ségrégation sociospatiale » (Renaud Duterme)

« Quand les Vosges flamberont comme une torche australienne » (Gilles Fumey)

----

Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement/

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
La condition raciale made in USA
William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.
par Christophe PATILLON
Billet de blog
Attaques racistes : l'impossible défense de Pap Ndiaye
L'extrême droite et la droite extrême ont eu le réflexe pavlovien attendu après la nomination de M. Pap Ndiaye au gouvernement. La réponse de la Première ministre est loin d'être satisfaisante. Voici pourquoi.
par Jean-Claude Bourdin
Billet de blog
Racisme systémique
Parler de « racisme systémique » c’est reconnaître que le racisme n’est pas uniquement le fait d’actes individuels, pris isolément. Non seulement le racisme n’est pas un fait exceptionnel mais quotidien, ordinaire : systématique, donc. Une définition proposée par Nadia Yala Kisukidi.
par Abécédaire des savoirs critiques
Billet de blog
L'extrême droite déchaînée contre Pap Ndiaye
Le violence des propos Pap Ndiaye, homme noir, annonce une campagne de criminalisation dangereuse, alors que les groupes et militants armés d'extrême droite multiplient les menaces et les crimes.
par albert herszkowicz