Revisitons le Néolithique!

Le Néolithique marque-t-il un tournant dans l’histoire de l’humanité ? L’heure est à la remise en question, au moins partielle, de ce récit consensuel. Les récents ouvrages de James C. Scott et Pierre Madelin synthétisent quelques avancées sur la question. (Par Renaud Duterme)

Dans l’imaginaire collectif, le Néolithique correspond à une rupture décisive. Grâce à la maîtrise de l’élevage et de l’agriculture, l’espèce humaine se sédentarise et bascule dans une nouvelle ère.

Imaginaire du Néolitithique (Wikimedia) Imaginaire du Néolitithique (Wikimedia)

Chasseurs-cueilleurs vs agriculteurs ?

Ce récit se fonde en grande partie sur l’opposition entre chasseurs-cueilleurs d’une part et agriculteurs-éleveurs de l’autre. La seconde catégorie serait la destinée naturelle de toute société, conformément à une vision évolutionniste. Si tout indique un passage d’une économie de la cueillette à un économie agricole il y a environ 11 500 ans au Proche-Orient et 10 000 ans en Chine et en Mésoamérique, rien ne permet pourtant d’affirmer que ces deux modes d’existences n’ont pas cohabité et ont suivi cette linéarité. De nombreux indices attestent l’idée selon laquelle des plantes, notamment des céréales, furent cultivées d’abord sous forme sauvage et non véritablement domestiquées. Dans certaines régions abondantes, il est également attesté que la sédentarité a précédé (au moins de plusieurs siècles) le passage à l’agriculture.

Il semble enfin que de nombreuses populations, suite à l’effondrement de la société agricole à laquelle elles appartenaient, rebasculaient dans un mode de vie basé davantage sur la chasse et la cueillette. Ces exemples brouillent la frontière entre ces deux modes de vie et réfutent tout fatalisme dans la destinée des sociétés de chasseurs cueilleurs.

Pourquoi pratiquer l’agriculture ?

Suivant ces interrogations, reste une question fondamentale : qu’est-ce qui a poussé des populations à pratiquer l’agriculture ? Contrairement à une autre idée reçue, il est peu probable que cela se fit pour la cherche d’une meilleure production alimentaire. De nombreuses découvertes témoignent du fait que le passage à une société agricole sédentaire va dans bien des cas s’accompagner de problèmes sanitaires et alimentaires plus importants que dans les sociétés préagricoles. Les dernières recherches en paléontologie font état de populations de chasseurs-cueilleurs en meilleure santé, bénéficiant d’un régime alimentaire plus varié et contraintes de travailler moins d’heures, et de sociétés moins vulnérables face aux calamités climatiques et aux épidémies.

De ce fait, et c’est la thèse de l’anthropologue étatsunien James Scott, la sédentarisation serait dans bien des cas le fruit de nouveaux rapports de domination. Selon lui, c’est la culture des céréales qui encouragerait la mise en place d’une nouvelle organisation, plus coercitive, et plus institutionnelle. En d’autres termes, un embryon d’État, rendu possible par le fait que les céréales étaient adaptées à la concentration de la production, au prélèvement fiscal, au stockage, au transport et au rationnement. Cela expliquerait pourquoi ce type d’autorité émergea principalement dans des zones propices à la culture céréalière.

On voit donc que selon Scott, le passage à une économie agricole fut avant tout provoqué par l’intégration forcée de populations à des régimes d’exploitation, ce qui serait encore attesté par le fait que les premiers endroits d’où l’État émergea furent souvent entourés de déserts, décourageant la fuite de populations exploitées par le pouvoir en place. A contrario, des milieux dans lesquels existait une diversité de moyens de subsistances (tels les deltas) se révélèrent moins propices à l’émergence de l’État en raison de la possibilité pour les populations de se nourrir en dehors des autorités. Scott poursuit sa logique en proposant un regard original sur un thème en vogue actuellement : l’effondrement des civilisations antiques. Selon lui, ce qu’on nomme effondrement n’était en réalité pas nécessairement une mauvaise chose en ce sens que l’écroulement de structures coercitives et esclavagistes signifiait souvent la fin d’une existence d’exploitation pour les populations concernées. Il rappelle ainsi que ces effondrements nous paraissent encore aujourd’hui comme des désastres avant tout parce que les sources et témoignages qui nous sont parvenus émanaient avant tout des classes dominantes et lettrées. Un raisonnement à rapprocher des sensibilités anarchistes de Scott.

Le Néolithique, début de la fin ?

Au-delà de ces hypothèse, d’aucuns considèrent le Néolithique comme le début de nos problèmes de civilisation, à savoir la montée des inégalités et l’exploitation inconsidérée de la nature. La sédentarisation et le passage à une économie agricole conduiraient, comme nous venons de le voir, à l’émergence d’un appareil d’État se fondant sur la domination d’une classe sur une autre, mais également, via l’agriculture et l’élevage, à une maîtrise et à une altération par l’être humain de son environnement. Certains allant jusqu’à dire que ce tournant marquerait le début de l’Anthropocène. Cette idée est séduisante et comporte une part de vérité : en analysant des sociétés de chasseurs-cueilleurs contemporaines, il est clair que ce mode d’existence encourage des relations d’autorité plus horizontales ainsi qu’une relation respectueuse et durable au milieu.

Mais comme le développe le philosophe Pierre Madelin dans son livre Faut-il en finir avec la civilisation ? il ne faudrait pas, à l’instar d’un courant « primitiviste », idéaliser ces sociétés qui, non seulement connaissaient les hiérarchies[1], les rapports de domination (en particulier des hommes sur les femmes, et des vieux sur les jeunes), et la violence (les guerres et les meurtres furent selon toute vraisemblance assez fréquents chez nombre de sociétés étudiées) ; mais pouvaient également altérer grandement l’environnement dans lequel elles se trouvaient. Pensons notamment aux nombreux paysages transformés à jamais à la suite de l’utilisation du feu ou à l’extinction de la mégafaune partout où l’être humain a migré après son départ du continent africain. Ce courant primitiviste s’appuie donc sur des réalités quelques peu simplifiées, qui plus est largement basées sur des hypothèses spéculatives étant donné l’antériorité et l’absence de sources écrites propres à l’époque concernée.

À noter que cette idéalisation n’est pas nouvelle et fut déjà à l’œuvre chez des anthropologues, souvent proches également des idées libertaires, cherchant chez des sociétés préagricoles un communisme primitif proche des idéaux révolutionnaires luttant contre les inégalités et l’État. Le classique La société contre l’État de Pierre Clastres mérite ainsi d’être relu, même si l’on peut y déceler certaines faiblesses et notamment celle que rappelle Pierre Madelin : « comment des sociétés pouvaient se prémunir de quelque chose qu’elles ne connaissaient pas ? » Il n’empêche que ces travaux ont le mérite de remettre en question une vision évolutionniste de l’histoire ancienne qui a été enseignée durant des siècles et qui perdure dans nos inconscients.

En définitive, plus d’hypothèses que de réponses sur un passé lointain dont nous ne sommes pas près (et le serons-nous un jour) d’avoir percé tous les mystères.

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Pierre Madelin, Faut-il en finir avec la civilisation ? Écosociété, 2021.

James C. Scott, Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, La Découverte, 2019.

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[1] Madelin voit dans l’apparition du stockage un marqueur historique plus pertinent pour comprendre l’émergence des inégalités. Stockage évidemment déjà pratiqué par des sociétés de chasseurs-cueilleurs.

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