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Billet de blog 15 juin 2021

Des forêts pour se soigner

Les forêts deviendraient-elles des lieux de soin et de développement personnel ? Les liens santé et environnement sont renouvelés par des pratiques japonaises de sylvothérapie. Quelles sont les pratiques pour ces « bains de forêt » ? Et leurs antécédents ? (Par Gilles Fumey)

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Toutes les époques ont manifesté la crainte de la disparition des forêts, du fait des agressions dont les humains se rendent coupables aussi bien dans l’Antiquité gréco-latine qu’en Chine ancienne, au Moyen Age jusqu’au 19e siècle. A son époque, Chateaubriand avertissait : « les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent ». La période actuelle est très agressive pour l’environnement et l’attention aux forêts redouble au fur et à mesure qu’on massacre des millions d’hectares d’écosystèmes irremplaçables. N’en déplaisent à ceux qui imaginent « compenser » par des forêts de plantation et autres « murailles vertes ».

Pourtant, partout dans le monde, les scientifiques accroissent le savoir sur les arbres et le grand public se passionne pour ce que les forêts apportent à la santé humaine : l’initiative de l'OMS « Un monde, une santé » (One Heath) promeut une approche unifiée de la santé humaine, animale et environnementale[1] incluant approche médicale et thérapie à l’échelle des forêts.

Alix Cosquer passe en revue la liste des bienfaits physiques recensés par les chercheurs, notamment la diminution des maladies inflammatoires et non infectieuses, la baisse de fréquence cardiaque et de la pression artérielle, la diminution de l’activité nerveuse, la réduction des douleurs, les bénéfices psychiques comme les troubles du sommeil, la dépression, la restauration de la capacité d’attention, notamment chez les enfants qui accroissent aussi leurs comportements pro-sociaux. Le contexte forestier est très immersif et multisensoriel. En outre, la fourniture de matériaux et la résilience de systèmes socio-écologiques sont telles qu’il n’est pas besoin de les nommer.

En pratique, la sylvothérapie s’inspire d’un modèle conceptuel décomposant les expériences en plusieurs étapes qui dépendent du type de forêt. Dans  l’un des modèles théoriques (celui de Kyung Hee Oh), au Japon, des forêts labellisées permettent d’accueillir des publics de tous âges. Au Danemark, on va jusqu’à créer des forêts thérapeutiques. Les pratiques sont physiques (allongement au sol, marche, gymnastique) et conduisent toujours à des formes d’introspection, inspirées de la Gestalt-thérapie ou de la pleine conscience. Mais la sylvothérapie emprunte trois voies en même temps : « l’environnement forestier, la relation aux autres, le développement psychique et physique individuels ». Les publics présentent des profils médicaux différents : personnes souffrant de stress, y compris les stress post-traumatiques, patients atteints de troubles affectifs et psychotiques, de troubles de l’alimentation…

Nombreuses sont les associations de praticiens à travers le monde. Elles s’appuient sur les résultats de la recherche scientifique médicale et sur les manières de se connecter au monde extérieur.

Qu’est-ce qui se joue dans ces frontières de la santé et de l’environnement ? R. Louv[2] évoque un syndrome de manque de nature chez les enfants, conduisant à des « déséquilibres » qui peuvent être remédiés, comme on le constate, par les « expériences de nature ». A moins qu’il ne s’agisse tout simplement de modes de vie trop artificialisés. Une autre voie, plus globale, rejoint la question de la transformation des liens entre les humains et le reste du vivant. On abandonne l’idée de santé, mais on travaille à une harmonie avec le vivant comme le prône l’écopsychologie.

Un groupe d'une dizaine de personnes participe à un stage d'initiation de sylvothérapie en forêt de Fontainebleau, le 2 juillet 2018. © (OLIVIER CORSAN / MAXPPP)

La forêt « guérisseuse » détaillée par C. Barthod et D. Zmirou-Navier[3] trouve ses racines dans les comportements, relations et savoirs traditionnels dépassant de très loin la seule dimension de la pharmacopée. Pour l’instant, il y a peu de recherches sur les spécificités territoriales mais une géographie des milieux forestiers pourrait conduire à des programmes de protection et de développement des forêts. Car en Asie, les exemples japonais et coréens pourraient inspirer l’Europe. Les « bains de forêts » (shinrin yoku) sont vus comme des objectifs de santé publique, tant les taux de suicide sont élevés au Japon qui compte 69% de son territoire recouvert par la forêt. Imprégnés de shintoïsme et de bouddhisme, les Japonais considèrent l’humain comme faisant partie de la nature. Les arbres des temples, les cerisiers et les érables sont quasi sacrés. La forest therapy y est développée depuis quelques décennies tout comme en Corée du Sud où le Service forestier promeut la sylvothérapie. Alors qu’en Europe, les pratiques sont très variables d’un pays à l’autre. En Scandinavie, la freilutsliv (la vie à l’air libre) fait partie des valeurs locales, partagées à des degrés différents dans les pays baltes et alpins, voire l’Ecosse. Rousseau a évoqué dans Les rêveries du promeneur solitaire le bien-être de la connexion avec la nature et il a été lu par Henri David Thoreau et John Muir aux Etats-Unis.

On peut lire l'excellent article de Wikipedia sur l'école en plein air de Suresnes (Hautse-de-Seine) © Par Celette — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=70978479

Gesler[4] a proposé le terme de paysage thérapeutique pour évoquer les lieux qui ont « une réputation durable de guérison physique, mentale et spirituelle ». Cela suppose une bonne connaissance des plantes médicinales, des remèdes et la capacité à interpréter les signes d’une manifestation spirituelle et s’en faire l’interprète auprès d’un patient ou d’un groupe. Il rappelle qu’Hippocrate au IVe av. notre ère recommandait de s’intéresser à l’environnement par l’étude du climat, de l’air et de l’eau. Des thèmes repris par les hygiénistes du XIXe siècle aidés par la chimie de Lavoisier.

Cela pose la question de l’accès à la nature qui porte de lourds enjeux sociaux. Les forêts alentour des villes, les parcs ont été conçus aussi dans cette optique. La Finlande a lancé un programme « La nature pour tous » en 2015 associant recherche pluridisciplinaire (y compris santé publique) et aménagement du territoire. Tout comme en Ecosse, le projet GreenHealth vise les populations des zones urbaines défavorisées qui voient leur accès très amélioré à 250 forêts ! L’Australie et la Nouvelle-Zélande ont des programmes similaires. En Allemagne, ce sont des programmes d’école en forêt, sur un modèle suédois, qui ont séduit 700 jardins d’enfants…

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[1] E.P.J. Gibbs, « The Evolution of One Health : A decade of progress and challenges for the future » Veterinary Record, 174, 4, 2014, p. 85-91.

[2] R. Louv, Une enfance en liberté, Paris, Leduc, 2020.

[3] « Un tournant dans la prise en compte des arbres et des forêts en santé publique », Santé publique, vol. s1, n°HS1, 2019.

[4] « Therapeutic landscapes : Medical issues in light of the new cultural geography », Social Science & Medicine, vo. 34, n°7, 1992.

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Ecole en plein air : «La différence est très nette en termes de bien-être et de motivation»

Libération, Interview par Johan Maviert, 31 août 2020

Professeur émérite de l’université de Copenhague, aux manettes du projet de recherche «Teach Out», Erik Mygind détaille les bienfaits de l’école en plein air, adoptée par 20% des établissements publics au Danemark.

Comment avez-vous mené cette étude ?

Nous avons suivi 18 «Forest Schools» publiques au Danemark entre 2014 et 2018, faisant classe dehors à raison d’au moins cinq heures par semaine. Cela représente au total plus de 1000 élèves, âgés entre 9 et 12 ans. Nous avions aussi un «groupe contrôle», avec des élèves dans des classes classiques, en intérieur. Ce qui permet de comparer, et d’avoir les résultats les plus fiables possible. Mon équipe de chercheurs a beaucoup observé le comportement des enfants, nous avons aussi utilisé des accéléromètres pour mesurer de façon précise l’activité physique. Nous avons complété avec des entretiens d’élèves et de professeurs. L’objectif était à la fois de connaître les effets potentiels de la classe en plein air sur la pratique sportive des enfants, les savoirs académiques, mais aussi la motivation, le bien-être et leurs relations sociales.

Les résultats sont-ils probants ?

La différence est très nette en termes de bien-être des élèves et de motivation à venir en classe. Avec des effets encore plus marqués pour les enfants hyperactifs ou ayant des difficultés d’attention, et ceux venant de milieux défavorisés. Etre dans la nature ou en forêt permet de créer de nouveaux liens entre élèves. Ils sont plus sociables, développent plus d’empathie. D’entraide aussi lors des activités pédagogiques. Parce qu’ils jouent davantage entre eux, l’environnement social dans lequel ils baignent est meilleur, et cela crée une situation plus propice aux apprentissages.

Qu’en est-il en termes d’apprentissage des savoirs académiques ?

On a découvert que les enfants avaient de meilleurs résultats en lecture lors de la classe en plein air. En mathématiques, en revanche, rien ne prouve que l’on obtient de meilleurs résultats dehors. Pour l’activité physique, la différence est très nette comme on pouvait s’y attendre : les élèves, filles ou garçons, font beaucoup plus de sport lors de la classe à l’extérieur. Enfin, tous les enseignants interrogés disent parvenir à transmettre plus de compétences à leurs élèves.

Même sous la pluie ou quand il fait froid ?

Oui. Les élèves apprennent à s’adapter à l’environnement, à se couvrir. Chez nous, au Danemark, on trouve des abris dans les forêts, qui sont conçus pour les Forest Schools. Ils font aussi des feux. Ensuite, on adapte les apprentissages en fonction du temps qu’il fait. Pa exemple, la géologie et l’activité physique quand il fait froid. Tout est possible dehors, quelle que soit la météo.

Les effets sont-ils les mêmes quand on fait classe dans la cour de récréation ? Ou faut-il être dans un environnement naturel, avec arbres et insectes ?

En réalité, peu importe. Beaucoup d’enseignants vont dans la nature environnante, près de l’école, mais il peut également s’agir de sorties dans des musées, de visites d’usine. Ou la cour de récréation, qui peut aussi être un lieu où l’on apprend beaucoup de choses. Tout dépend du projet de l’enseignant. Ce qui est primordial, en revanche, et qui ressort très clairement de nos travaux, c’est la régularité des sorties. Certains enseignants optent pour deux demi-journées chaque semaine, d’autres choisissent un jour par semaine. D’autres encore passent trois mois à l’extérieur pendant toute une saison. L’important, c’est que ce soit ritualisé.

Des professeurs voient la classe en plein air comme un plan B à cette épidémie, qu’en pensez-vous ?

Le coronavirus pousse les écoles à trouver une solution pour continuer d’enseigner. Il est plus facile de mettre une distance entre les enfants à l’extérieur qu’à l’intérieur, c’est évident. Nous avons mis en ligne des fiches pédagogiques pour aider les enseignants à se lancer. Jusqu’ici, environ 20 % des écoles primaires publiques du Danemark pratiquent les cours en plein air. Peut-être que ce sera plus demain. J’étais récemment en Suisse, beaucoup d’enseignants s’y mettent. C’est positif. Tout va dépendre maintenant de la façon dont les chefs d’établissement et les politiques soutiennent ces programmes.

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Pour aller plus loin

Depuis septembre 2018, une école maternelle en forêt, unique en France, accueille douze élèves de 2 à 6 ans au sein du domaine de Chantemerle, à Marsac (Creuse). (Photo Théophile Trossat)

Le 28 août 2020 à Rochefort (Charente-Maritime). Préparation de «l’école du dehors» dans une peupleraie où les maternelles de Nadia Lienhard passeront leurs matinées. © (Photo Théophile Trossat)

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