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Billet de blog 16 janv. 2022

On a mis Molière dans un atlas !

Un auteur de théâtre dans un atlas ? Certes, Molière est génial. Parce qu'il n'a laissé quasiment aucune correspondance, un trio éditorial imagine comment Jean-Baptiste Poquelin a enfanté "Molière" dans un atlas aussi génial que son objet. (Par Gilles Fumey)

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Sait-on qu’il y a quatre cents ans, Jean-Baptiste Poquelin, « né avec une cuillère en argent dans la bouche » pour Christophe Schuwey ne doit pas grand-chose à ses origines. Certes, à Paris, non loin du Louvre, lorsqu’il naît, le théâtre se développe tout comme dans les villes du royaume, « devient un loisir régulier, et plus seulement un événement accompagnant les fêtes ou le passage des troupes itinérantes »[1]. Mais cela ne saurait suffire. Molière se serait lancé dans le théâtre parce que « le métier de comédien n’est plus seulement une passion ou une vocation, c’est un choix de carrière presque raisonnable ». L’Atlas Molière en témoigne.

Car Molière mène sa carrière au pas de charge avec Madeleine Béjart, une étonnante « femme d’affaires hors pair, intellectuelle, poétesse, actrice, sachant aussi bien danser que jouer » qui va sans doute encourager Jean-Baptiste à abandonner sa charge de tapissier-valet de chambre du roi pour le théâtre. Christophe Schuwey parvient avec Clara Dealberto et Jules Grandin, cartographes et infographistes, à tramer un récit palpitant – avec un style très décalé – de la vie de Molière, entrepreneur qui échoue lorsqu’il crée l’Illustre Théâtre en 1643, affaire qui coule en moins d’un an et qui le conduit… en prison pour dettes.

Molière itinérant

On voit alors Molière s’engager dans un tour de France de 1645 à 1658 qui le mène à Nantes, Toulouse, Lyon avant un retour à Paris où sa troupe devient celle de Monsieur, frère de Louis XIII «l’aristocrate le plus riche du royaume ». La salle qu’il met à la disposition de Molière est celle du Petit-Bourbon, scène immense et décors enchanteurs, ciels qui s’ouvrent, etc. La troupe y joue surtout des comédies «certainement parce qu’elle ne sait pas jouer la tragédie», et qu’il y a l’Hôtel de Bourgogne pour cela.

Deux ans plus tard, nous dit l’Atlas, en 1660, avec les Précieuses ridicules, c’est «le premier blockbuster» : «Molière devient un phénomène de société » à la pleine fleur de l’âge (37 ans). Les recettes de la troupe sont multipliées par dix. L’Atlas ouvre une parenthèse sur le monde de l’édition à Paris à cette époque. Rien n’est laissé au hasard sur les pratiques de Molière : publicité, gazettes, « buzz », plans des fêtes à Versailles, situation politique «tendue» pour le Tartuffe qui passe mal…

Molière du monde

Les auteurs nous donnent une « saison avec Molière » (1665-1666) qui « développe sa marque tout en valorisant son portefeuille de talents ». On y découvre l’emploi du temps d’une journée : il travaille comme un forcené ! Chez Molière, on joue aussi du Corneille, du Racine, des pièces de Mme de Villedieu. Avec le Misanthrope, on découvre dans l’Atlas le « moteur, les pièces et le mécanicien ». Dans le premier, Molière fait le «portrait du monde», une sociologie de l’époque, les pièces étant un «jeu de construction» de situations avec des personnages destinés à créer des situations inattendues. Il faut mériter les gratifications royales (un peu de publicité, par conséquent, pour le roi).

L’Atlas se hasarde sur Molière tirant «profit de la mondialisation» (bigre). A l'époque, l'immigration est encouragée (pour les besoins, y compris pour les «dizaines de milliers de musulmans  établis dans toute la France  qui circulent, travaillent, vivent, font partie du tissu de la population» en plus des Européens… Avec plus de quinze compagnies de commerce, des dizaines de récits de voyage publiés au 17e siècle, la France a de l’influence. Une infographie montre que pour un spectateur du 17e siècle, Madagascar, le Pérou, le Brésil, la Chine et la Turquie sans oublier l’actuel Canada, toutes ces contrées « parlent » d'un lointain pas ignoré, même si l'essentiel des pièces de Molière, cartographie à l’appui, se déroulent en Europe.

Molière invente Broadway

En 1671, Molière se lance « dans le grand spectacle avec des mises en scène nouvelle génération » que l’Atlas appelle « Broadway ». Un chapitre passionnant sur l’envers du décor, les machineries (avec plan du théâtre des Tuileries), machines à nuage, chars et personnages volants, palais dans le ciel… On apprend de quel écho les pièces vivent dans les médias d’alors. Et d’où viennent tous les spécialistes des effets spéciaux. En 1672, voici notre génial auteur aux prises avec « les rapports de genre ». Comment les femmes se répartissent les rôles des pièces ? Les Femmes savantes qui précèdent la mort de Madeleine Béjart de quelques semaines, traitent de l’instruction féminine qui était « à la mode » à l’époque. Molière y mêle à l’intrigue des références à l’actualité (statut des femmes, actualités scientifique et littéraire), sans oublier la question de la fille des Poquelin, Esprit-Madeleine, qui n’a pas embrassé le métier de ses parents et qui, peut-être, à ce titre, « était une femme de son temps ».

Molière après Molière (en 1673), c’est dans l’Atlas l’inventaire, les mouvements dans les troupes. On y consigne, pour l’exemple, le nombre de pièces annoncées à Saint-Domingue entre 1765 et 1791, le très grand nombre de parutions (bio, « fan fictions », hommages, scandales), la manière dont Molière prend place dans les premiers manuels de littérature française, selon les époques jusqu’à la III° République. « Molière est partout » dans la recherche scientifique, l’odonymie, évidemment chez lui à la Comédie-Française (l’auteur « le plus joué depuis 1976 »), sur Google, Le Bon Coin…

Sans lettres ni archives personnelles, Molière apparaît tel qu’il est dans des centaines de documents administratifs qui permettent d’imaginer la vie de ce génie du théâtre. Avec des thématiques très contemporaines comme le développement de la marque, le portefeuille de talents, les superproductions telle Psyché pour le carnaval de 1671. Grâce aux 150 cartes et infographies, Molière-comédien a aussi sa géographie. Il fallait y penser. Et s’y coller. Le résultat est bluffant. 

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1] Toutes les citations en italique sont de L’Atlas Molière.

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Clara Dealberto, Jules Grandin et Christophe Schuwey. Editions Les Arènes, 272 pages, 24,90 euros.

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