La bonne affaire des frontières

Vilipendées ou glorifiées, les frontières font partie du fonctionnement de notre monde, sans doute pour longtemps. Objets géographiques par excellence, elles prennent du poids avec la prolifération de dispositifs de contrôle aux limites des États. Elles sont un outil du capitalisme mondialisé. (Par Renaud Duterme)

 © R. Duterme © R. Duterme
Derrière l’aspect sécuritaire, les frontières représentent une aubaine pour une série d’acteurs locaux profitant des différences persistantes entre les deux côtés. Parler d’aubaine aux frontières fait penser aux réseaux mafieux et leurs rentrées d’argent sur l’économie du passage,  monnayant le franchissement d’une frontière à des personnes, souvent des migrants en situation irrégulières, et/ou à des marchandises illicites comme la drogue. Ceci est encouragé par la multiplication des murs[1] érigés aux quatre coins du monde.

Il existe d’autres façons de profiter des frontières, légales et, donc, plus avouées puisque reposant sur la différence des règles entre deux États voisins.

Emplettes frontalières

Dans de nombreuses régions frontalières persiste un différentiel de taxation et de prix entre des pays limitrophes. Les frontières sont le théâtre d’un afflux journalier de consommateurs cherchant à profiter de produits moins chers. De nombreux Français passent la frontière belge pour se procurer des cigarettes, moins chères que dans l’Hexagone, et les Belges font la même chose au Luxembourg, réputé pour ses accises moins élevées. Les produits nicotiniques font l’objet de tels flux dans d’autres régions, notamment entre l’Ukraine et la Slovaquie[2]. En Estonie, c’est l’alcool meilleur marché qui attire des hordes de Finlandais chaque week-end pour « faire le plein ».

Le carburant moins cher tente aussi les automobilistes consommateurs. Le Luxembourg, encore, est réputé pour offrir un carburant meilleur marché moins taxé que celui de l’Allemagne, la Belgique ou la France. Sur les 226 stations-service que compte le pays, 137 se trouvent aux frontières[3].  Le comble est atteint dans la commune de Martelange (à cheval sur la frontière belgo-luxembourgeoise), avec pas moins de 13 pompes à essence pour 1934 habitants.

Jusqu’il y a peu, l’enclave espagnole de Ceuta, petit territoire jouxtant le Maroc, donnait lieu à des allées et venues quotidiennes de Marocains intéressés par l’électroménager, les vêtements, les produits alimentaires et cosmétiques. Des produits revendus dans des souks marocains, bénéficiaient de taxes moins élevées, faisant de l’enclave espagnole une véritable « zone franche ». Depuis février 2020, les autorités marocaines ont  fermé le principal poste-frontière dévolu aux porteuses de marchandises [4].

Autres lieux, autres échanges : la frontière entre l’Inde et le Bangladesh est le théâtre d’un trafic de bovins durant les fêtes de l’Aïd en raison de l’interdiction par l’Inde du commerce de bétail[5].

Travailler de l’autre côté

Avec le capitalisme, le travail est aussi une marchandise. Les frontières constituent un important lieu de passage pour des hommes et femmes offrant leurs services dans le pays voisin. De nouveau, le Luxembourg a une fiscalité avantageuse pour les entreprises qui profitent à plein de la situation centrale du pays. Elle a transformé le pays en un centre économico-financier employant des milliers de personnes résidant dans les pays limitrophes. Aux heures de pointe, plus de 200.000 travailleurs traversent les poste-frontières, ce qui représente près de 45% de l’ensemble de la main-d’œuvre luxembourgeoise. La Suisse se situe dans une position similaire, plusieurs cantons totalisant 25% de frontaliers français, italiens ou allemands parmi leurs travailleurs.

Les maquiladoras, ces usines sous-traitantes d’entreprises étasuniennes basées dans le nord du Mexique, constituent un autre exemple d’aubaine frontalière, basée sur un différentiel de salaire entre les deux rives du Rio Grande. Tout comme Israël profite d’une main d’œuvre palestinienne meilleure marché et avide d’emplois en raison de la situation économique difficile en Cisjordanie, main-d’œuvre qui plus est contrainte de subir des temps d’attentes considérables pour traverser les check-points du mur de sécurité.

Checkpoint à Bethléem (4h30 du matin) © R. Duterme Checkpoint à Bethléem (4h30 du matin) © R. Duterme

Des lois à géométrie variable

Avec l’épidémie de Covid-19 et l’absence de mesures communes, de nombreux imbroglios ont fait la une de l’actualité en raison de citoyens profitant de règles moins strictes dans le territoire voisin pour aller faire ce qui était interdit chez eux : restaurants, commerces, salons de coiffure, voire... loisirs en stations de ski.

Les frontières n’ont pas attendu le Covid-19. Les Pays-Bas attirent des milliers de « narco-touristes » profitant de la tolérance des autorités vis-à-vis de certains psychotropes. Durant la prohibition, des zones canadiennes proches des États-Unis s’étaient spécialisées dans la production et l’exportation d’alcool vers le voisin du Sud. Et jusqu’en 2018 avant la légalisation de l’avortement par l’Irlande, c’était chaque jour en moyenne neuf Irlandaises qui se rendaient dans les cliniques du Royaume-Uni. Jusqu’en 2015, le Danemark était quant à lui une destination privilégiée pour… les zoophiles, la loi étant suffisamment vague sur le sujet pour tolérer ces pratiques. Les frontières sont utilisées aussi pour échapper à des poursuites judiciaires, comme Julian Assange l'a pratiqué dans l’ambassade équatorienne à Londres.

Ces faits illustrent l’artificialité des frontières et, dans bien des cas, leur caractère protocolaire, bien que pouvant avoir des implications concrètes voire dramatiques.

Capitalisme et frontières

Les frontières sont une nécessité pour le capitalisme qui a besoin de régions inégalement riches non seulement pour palier sa tendance à la surproduction et écouler ses surplus sur d’autres territoires ; mais aussi pour mettre ces territoires en concurrence et encourager un nivellement par le bas des normes, salaires et réglementations cloisonnant le marché aux valeurs d’une société.

Le cas luxembourgeois est emblématique à cet égard, le « succès » de son modèle ne repose in fine que sur des recettes non reproductibles puisque se faisant au détriment de ses voisins (impôts faibles, opacité bancaire, concentration de sièges d’entreprises …). Si l’ensemble des pays d’Europe adoptaient les mêmes recettes que le Luxembourg, celui-ci perdrait de facto ses avantages. On constate le même dilemme au regard du « modèle allemand », souvent considéré comme un exemple alors que la politique salariale est défavorable aux travailleurs et constitue un avantage comparatif peu imaginable à transposer dans les pays voisins.

Un capitalisme sans frontières, comme le prônent certains thuriféraires du libre-échange est impensable puisque c’est la fragmentation et  la hiérarchisation des territoires qui est à l’origine de l’accumulation du capital[6].

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[1] Érection par ailleurs également profitable à maints égards (construction, surveillance, entretien, etc.).

[2] Rosière Stéphane, Frontières de fer. Le cloisonnement du monde, Paris, Syllepse, 2020, p139. L’expression "aubaine frontalière" est tirée de cet ouvrage.

[3] Statistiques

[4] Les femmes mulets (Le Monde)

[5] Rosière Stéphane, op. cit., p156.

[6] Pour en savoir plus sur les liens entre frontières et capitalisme, se référer à mon dernier ouvrage Petit manuel pour une géographie de combat, paru en 2020 à La Découverte. Voir aussi les travaux de David Harvey, dont les éditions Amsterdam ont publié une traduction longtemps attendue des Limites du capital.

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