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L’ouvrage Jouir de l’exotisme de Julie Roguet (La Découverte) s’inscrit dans un champ de recherche déjà structuré par les études féministes, postcoloniales et les analyses critiques du tourisme. En s’appuyant sur une enquête qualitative menée auprès de femmes européennes ayant entretenu des relations intimes avec des bricheros au Pérou, l’autrice veut renouveler l’approche de ce qu’on appelle communément le tourisme sexuel en mettant l’accent sur les subjectivités féminines et sur la complexité des interactions observées. Mais ce n'est pas sans difficulté.
Ce que l’autrice nomme les « échanges économico-sexuels » est bien le point de tension de l’ouvrage. Or, Denise Brennan sur la République dominicaine ou Kamala Kempadoo ont travaillé sur les économies sexuelles transnationales, et ce tourisme qui aboutit, parfois, à des échanges sexuels ne se réduit ni à la prostitution explicite ni à l’existence d’une organisation marchande formalisée. Il désigne aussi un ensemble de relations intimes structurées par des asymétries de mobilité, de ressources économiques et de capital symbolique, dans lesquelles le désir est indissociable de rapports de pouvoir globaux.
La focalisation sur l’initiative des bricheros à l'égard des touristes relève d’une approche interactionniste qui invisibilise ce que Bourdieu a théorisé dans la capacité à séduire, à mobiliser les codes de l’exotisme (incas, Pachamama) ou à produire un discours spirituel attractif. Ce n’est pas là une preuve d’autonomie pleine et entière, mais une stratégie de survie ou d’adaptation dans un espace social profondément inégal.
Ce n'est pas tout. Juliette Roguet travaille sur les destinations latino-américaines en n’évoquant pas celles d’Asie du Sud-Est ou d’Afrique de l’Est. Cela pose un problème théorique récurrent dans les études postcoloniales : celui de la hiérarchisation morale des espaces et des pratiques. Chandra Talpade Mohanty a montré comment certaines figures féminines occidentales sont spontanément construites en certains lieux comme sujettes émancipées, tandis que d’autres femmes racisées sont assignées à la victimisation ou à l’exploitation. Cette logique semble ici inversée mais non déconstruite : les femmes européennes pourraient être pensées comme vulnérables sur le plan affectif, tandis que les hommes locaux seraient décrits comme détenteurs d’un pouvoir de manipulation symbolique.
Cette dissymétrie conduirait à une atténuation de la responsabilité morale des enquêtées. Or, comme l’a souligné Joan Tronto dans ses travaux sur l’éthique du care, la vulnérabilité subjective ne dispense pas de responsabilité politique, surtout si l’on bénéficie de positions structurellement dominantes. Les analyses de Michel Foucault sur la sexualité comme dispositif de pouvoir montraient que le sexe n’est jamais un simple espace de liberté individuelle ; il est un lieu de production et de reproduction des normes sociales. En ce sens, les récits de «libération sexuelle» rapportés par les enquêtées ne sauraient être isolés de ce qui valorise en Occident l’expérience, l’authenticité et la transgression.
L’argument selon lequel l’absence d’une économie explicitement marchande distinguerait ces relations du tourisme sexuel apparaît fragile. Pour Marcel Mauss, le don n’est jamais gratuit; il crée des obligations, des attentes et des formes de dépendance réciproque qui peuvent être d’autant plus contraignantes qu’elles sont implicites. Dans les économies sexuelles touristiques, cette logique du don — cadeaux, invitations, soutien financier diffus — constitue précisément un mécanisme central de légitimation sociale et morale.
Les critiques féministes matérialistes, notamment celles de Silvia Federici, rappellent que le travail affectif et sexuel ne disparaît pas lorsqu’il est enveloppé de discours amoureux ou spirituels. Le fait que ces relations soient vécues comme «authentiques» par certaines actrices n’annule pas leur inscription dans une économie globale du désir, où les corps du Sud sont des ressources — émotionnelles, sexuelles, symboliques — au bénéfice du Nord.
En définitive, Jouir de l’exotisme ne résoud pas ce qui oppose la prise au sérieux des subjectivités et la nécessité de maintenir une critique des rapports de domination. Juliette Roguet dépolitise le désir alors même que celui-ci constitue un lieu central de reproduction des inégalités postcoloniales.
La décolonisation, pour Frantz Fanon et les théoricien·nes du postcolonial et du décolonial, ne peut se limiter aux institutions ou aux discours explicites. Elle engage également les imaginaires, les pratiques intimes et les justifications morales par lesquelles les rapports Nord-Sud continuent d’être vécus comme naturels, désirables ou émancipateurs.
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Pour en savoir plus :
Etude d'un film : "Vers le Sud", de Laurent Cantet
L'exotisme, un étrange regard sur le monde
"Le monde rincé de son exotisme" (Michaux)
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