Géo topo à l'encaustique

Est-il bien vrai qu’un médecin voit en tout être humain un « patient » ? Qu’un astronome a la tête dans les étoiles ? Si oui, à quoi pensent les géographes ? Obsédés par ce qui fait l’espace ? Jusqu’à s’amuser du pittoresque des noms de lieux, du cocasse des situations, des trouvailles géolittéraires de Jacques Drillon… Petite promenade de santé pour un hiver joyeux. (Par Gilles Fumey)

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Pour ouvrir l’appétit, Roger Brunet dans Trésor du terroir[1] consacre quelques paragraphes à la « créativité » des Français pour nommer les lieux qu’ils habitent. S’arrêtant sur les surnoms moqueurs de certains toponymes, il ôte le voile sur ce à quoi on ne comprend pas grand chose, sauf à s’amuser de ces mots-devinettes : voici Badecon-les-Pins (Indre), une douzaine de Montre-Cul interprétés comme des versants raides durs à gravir, le bois de Casse-Bouteille, Villemalnommée (Vienne), sept lieux nommés Sans Nom, ou encore Pieds Pourris (Orne), Bourg Cocu (Indre-et-Loire), Le Boudin Froid (Orne), Repose Pucelle (Charente Maritime), plusieurs Pissette nom commun des chutes d’eau, et autres Cul Secoué, Longcochon, Gode Chaud, Prés-de-la-Conne, Couille, Cosnardières, Turlurette ou, moins triviale, la référence aux moulins avec Quiquengrogne… On a écrit jadis sur St. Corona, village autrichien de 400 âmes sorti de l’anonymat en mars 2020, hommage aux reliques d’une martyre syrienne de 17 ans vers l’an 160.

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Voici une autre balade avec un écrivain, Jacques Drillon, le talentueux motcroisiste de L’Obs, homme au grand cœur et autobiographe[2] génial qui vient de publier Le cul rose d’Awa[3]. Dans ce merveilleux recueil au titre calembouré dédié aux amateurs des films nippons, Drillon nous conduit à la manière d’un Léautaud en des lieux qui sonnent la géopolitique d’Yves Lacoste, la géo sensible d’Armand Frémont, la géohistoire de Christian Grataloup, la géomilitaire de Philippe Boulanger, la géoculturelle de Jean-François Staszak ou de Rachele Borghi, celle de Jean-Bernard Racine qui aime le cinéaste Alain Tanner, ou celle d’un Guy Chemla sur les conséquences d’une inégalité alimentaire, voire celle triviale, du Jeu des mille euros…

Voici quelques perles géo de ces notes dont l’auteur nous dit qu’il ne faut « préjuger de ce qui peut être élevé à la dignité de pensée gravée dans le marbre, et de ce qui doit demeurer dans les caves de l’esprit, ou les dessous de la parole. De ce qui passera, et de ce qui restera. Notons ce qui est. Notons sans noter, sans juger. Posons les choses sous la lampe. Si possible sans verge, sans action, sans intention. Faisons des tas ».

Ci-dessous, ce petit tas de géo glané dans ce délicieux livre.

Les instituts américains pour jeunes aveugles, où l’on séparait les Noirs et les Blancs. 

Littré, qui vivait rue Champollion.

Napoléon, signant devant Moscou en flammes, le décret par lequel il réorganise complètement la Comédie française.

Les femmes du métro qui parlent fort à leur enfant, pour que tout le monde entende.

Les dictatures militaires que les Etats-Unis ont « soutenues et, dans bien des cas, engendrées » depuis la guerre, d’après la liste qui a été dressée par Harold Pinter dans son discours de réception du prix Nobel de littérature : le Nicaragua, l’Indonésie, la Grèce, l’Uruguay, le Brésil, le Paraguay, Haïti, la Turquie, les Philippines, le Guatemala, le Salvador et, bien sûr, le Chili.

Le goût immodéré pour la médiocrité (spécialité suisse, Tanner dixit).

Les pauvres qui sont gros dans les pays riches et maigres dans les pays pauvres.

Personne ne sait la différence entre Monaco et Monte-Carlo.

Jean Starobinski qui n’avait jamais vu la Méditerranée (et soit-dit en passant, l’Anglais Newton qui n’a jamais vu la mer).

Les camps américains de Haute-Normandie, où se regroupaient les soldats américains avant d’être rapatriés, entre 1944 et 1946, et qui portaient des noms de cigarettes : Old Glod, Lucky Strike, Pull Mall, Philip Morris, Wings, Home Run…

Savoureuses pensées sur le monde, qui nous enchante. A déguster comme un vieux vin.

 

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Suite à la publication du livre, Jacques Drillon nous adresse des lettres reçues de ceux qui ont aimé Le cul rose d’Awa (sur commande chez dulerot.fr):

« Je l’emporte toujours dans mon bain » (Cléopâtre).

« Je ne parviendrai jamais à cette concision oblique, tintinnabulante, mordorée » (Marcel Proust).

«  J’ai attendu de l’avoir lu pour aller me pendre » (Judas Iscariote).

«  C’est un bouquin que je veux apprendre à lire dedans » (Frank Ribéry).

«  Je l’ai emporté en croisade, je le lis sur les aires d’autoroute » (Louis IX).

«  Voilà un livre de conquérant, qui devrait prendre en tenaille l’arrière-garde des romanciers actuels » (Napoléon Bonaparte).

«  Je l’emporte toujours dans mon bain » (Marilyn Monroe).

«  Le cul rose d’Awa est la plus grande merde qu’on puisse imaginer, je lui pisse à la raie, et je pèse mes mots [I mean it] » (Donald Trump).

« Ça me change, si vous voyez ce que je veux dire ! » (Arielle Dombasle).

« Ce Drillon me rend jaloux » (Félix Fénéon, Peter Handke, Frédéric Nietzsche, Georges Christophe Lichtenberg ).

« Un pareil don d’observation me laisse pantois » (Jean-Henri Fabre).

« C’est bien, mais je ne comprends pas le titre » (Akira Kurosawa).

« C’est bien, mais je ne comprends pas le titre » (Kiyoshi Kurosawa).

« Je l’emporte toujours dans mon bain » (Colette).

« Ceux qui lisent le Traité de la ponctuation française et pas Le cul rose d’Awa sont des cons » (Professeur Choron).

« Quand je pense que j’ai refusé ce manuscrit ! Je ne m’en remettrai jamais » (André Gide).

« C’est un livre dangereux, sans aucune morale » (François de La Rochefoucauld).

« Puisqu’on ne le trouve pas sur Amazon, ni sur Fnac.com, je l’ai commandé directement chez l’éditeur, qui ne fournit pas le coupe-papier, je le précise. Mais j’en suis content » (Pierre Bellemarre).

« Je l’emporte - hic !- toujours dans mon - hic !- bain » (Françoise Verny).

« On y apprend mille choses » (Agnan).

« Ça ne vaut rien, je n’y ai pas trouvé la moindre idée reçue » (Gustave Flaubert).

« Il danse avec la langue ! » (Jacques Chazot).

« Écrit sur un PC intel i5, par un homme d’1,82 m, porté sur le tabac blond de Virginie, affecté d’une verrue plantaire au pied gauche, hétérosexuel de type 4b, et auquel il ne reste plus que trois bouteilles de pommard 2015 » (Sherlock Holmes).

 « Vous croyez qu’on peut l’emporter dans son bain ? En même temps il est un peu jeune… Il faut respecter les gestes barrière ?» (Brigitte Macron).

 

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[1] CNRS Editions, 2016. Un travail de titan pour un livre magique.

[2] Cadence, Gallimard, 2018.

[3] Editions Du Lérot, 2020.

Pour aller plus loin :

Un lien vers une toponymie "drôle"

 

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