Redessiner les territoires avec les biorégions

Quelle est la bonne enveloppe géographique pour des collectifs efficaces dans leurs décisions ? A quelques semaines des élections régionales, les scientifiques tentent de faire valoir les biorégions. La Révolution française n'avait-elle pas été pionnière avec les départements nommés par les fleuves ?

Une géographie de la France par les bassins-versants qui ne serait pas absurde. Une géographie de la France par les bassins-versants qui ne serait pas absurde.
Armand Frémont est mort trop tôt. Le grand géographe qu’il fut de la région avec son best seller, La région espace vécu[1] aurait aimé confronter ses idées avec celles qui surgissent, ici et là avec insistance, depuis quelques années, autour de ce qu’on appelle aujourd’hui la biorégion. Une idée pourtant pas nouvelle, qui apparaît aux Etats-Unis au moment même où Frémont publie son analyse des perceptions de l’espace. Dans les faits, la première région pensée « biorégion » aurait été la Californie en 1977. Pas pour l’écosystème technologique qu’on appelle la Silicon Valley, mais bien pour un périmètre physique entre océan Pacifique et montagnes Rocheuses et, donc, biologique.

Parenthèse pour rappeler qu'en 1789 l'écheveau administratif de l'Ancien régime avait été rayé de la carte par les départements nommés par des fleuves et des montagnes. Une idée où l'organisation de l'espace par les eaux courantes n'était pas totalement absente, même si, de fait, les villes ont commandé la trame administrative de cette époque. 

Chez Peter Berg, on retrouve l’idée d’un ensemble « naturel homogène » (sols, eau, faune et flore, climat) avec une population « en harmonie » qui en tire sa subsistance. Déjà pointe l’idée d’une ré-habitation, autrement dit un mode de vie qui n’est pas prédateur comme celui du capitalisme, le tout avec un fort sentiment communautaire pensé par les habitants. Cela implique de bien connaître les relations écologiques et d’avoir fabriqué une certaine conscience territoriale sur les limites écologiques fixées par les sociétés. On est finalement assez proche de l’espace vécu d’Armand Frémont.

La nature trace les biorégions

Parmi les biorégions les plus évidentes à identifier, les bassins-versants permettent une gestion des ressources en eau en phase avec des besoins qui peuvent être satisfaits sur place. On bannit les grands espaces d’agriculture mécanisée. On refuse les frontières administratives comme les lignes droites. On se plie aux caprices de la nature.

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Matthias Rollot, architecte et Marin Schaffner, ethnologue s’étonnent dans leur excellent petit livre Qu’est-ce qu’une biorégion ? (éd. Wildproject) que les habitants des pays riches ne connaissent pas l’origine de l’eau qu’ils consomment, ni la destination des déchets qu’ils déposent dans la rue, ni même le sol qu’ils ont sous leurs pieds. Pour eux, la pleine lune est une idée exotique, les légumes juste des nourritures qui viennent d’un commerce et le chant des oiseaux même pas perçu dans le bruit ambiant. « Parler de biorégion, c’est se demander où et avec qui nous vivons en ce sens large, pour réapprendre de ces lieux où nous sommes – et pour cohabiter avec d’autres vivants ». Ce sont des lieux de vie pensés comme des ensembles où tous les êtres vivants et non vivants définissent les territoires de cohabitation.

Les fleuves, chemins terrestres

Veut-on des exemples ? Voici quatre biorégions : Cascadia, en Californie, la plaine du Pô entre Alpes et Apennins, l’espace écotone du Puy de Sancy (dont le critère est surtout topographique) et la biorégion des oliviers sur le pourtour méditerranéen, tel qu’il fut défini par le botaniste Charles Flahaut (1852-1935). Complémentaire est l’anthologie des deux mêmes auteurs sur les bassins-versants. On y suit l’émergence des premiers êtres terrestres, depuis les littoraux jusqu’aux sources, remontant les courants permettant de faire corps avec les sols. La conscience des bassins-versants, on la doit au géographe Elisée Reclus, à la militante indienne Vandana Shiva, l’ostréiculteur japonais Hatakeyama Shigatsu sans oublier le théoricien américain déjà cité, Peter Berg.

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Dans Les veines de la Terre, l’éditeur Wildproject rassemble des textes épars d’Elisée Reclus, Patrick Geddes[2], Kirkpatrick Sale (à qui on doit L’art d’habiter la Terre - voir plus bas). Les imaginaires des bassins-versants chez Bachelard ou Peter Berg (Réhabiter la Californie) précèdent des exemples de politiques des bassins-versants, notamment le texte désormais célèbre de Ailton Krenak (« Chaque rivière est une personne »).[3]

« Ca va se déglinguer »

Signalons l’excellent dialogue entre la philosophe Isabelle Stengers et Marin Schaffner, auteur d’Un sol commun (Wildproject, 2019). « Ce qui nous attend n’est pas un big flash, une fin du monde instantanée. Non, quoi qu’il arrive, ça va se déglinguer pendant des siècles. Alors ma question est : que peut-on fabriquer aujourd’hui qui puisse être ressource pour ceux qui viennent ? »

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[1] Flammarion, 1974, rééd.  plusieurs fois depuis.

[2] Peu connu en France, Patrick Geddes (1854-1932) est d’origine écossaise. Biologiste, botaniste, zoologue, fondateur des universités d’été, créateur des expositions urbaines, inventeur du mot Civics (ce qui se rapporte à la vie et l’environnement de chaque citoyen). Il a influencé L. Mumford, G. P. Marsh. Voir T. Paquot, Mesure et démesure des villes, CNRS Ed., 2020, pp. 188-190/

[3] Ce livre permet d’échapper aux récupérations politiques par l’extrême-droite du concept qui est habillé, alors, de revendications identitaires absentes du concept d’origine.

 

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