La mondialisation dans un flacon

Pour espérer sortir enfin de la pandémie de Covid-19, c’est parti pour la vaccination de masse en Europe et en Amérique du Nord. L’occasion de suivre la chaîne de production du vaccin produit par Moderna, de la Suisse au Massachusetts en passant par l’Allemagne et l’Espagne. Une organisation complexe représentative du mode de production post-fordiste. (Par Manouk Borzakian)

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En train, la vue est spectaculaire : après avoir longé le lac Léman vers l’est, on voit s’ouvrir sur plusieurs kilomètres de large la vallée du Rhône, creusée lors des deux dernières glaciations. Formation naturelle impressionnante, l’axe traversant le Valais sert aussi de vitrine à la réussite de ce canton suisse longtemps sous-industrialisé. Une suite de viaducs et de tunnels mène au Simplon ou, si l’on préfère l’air des hauteurs, à Saas-Fee, Zermatt et quelques autres hauts lieux de villégiature de la bourgeoisie européenne.

Viège/Visp © Wikipedia Viège/Visp © Wikipedia
À l’approche de la frontière italienne, si vous demandez votre chemin, on risque de ne plus vous répondre en français mais en haut-valaisan, dialecte alémanique incompréhensible du reste de l’humanité – y compris suisse. La vallée se rétrécit et, à l’embouchure de la Vispa, un affluent du Rhône, on tombe sur Viège et ses quelque 8 000 habitants. Sur la droite se dresse depuis le Moyen-Âge la vieille ville, avec son église baroque, tradition catholique oblige. Sur la gauche s’offre un tout autre spectacle, fait de petits immeubles et de complexes industriels.

Le Valais, centre du monde ?

Parmi ce dédale de hangars, d’usines et de parkings se trouvent les bâtiments de Lonza. Il n’y a pas si longtemps, l’entreprise valaisanne faisait la une de la presse helvétique pour une sombre histoire de pollution des eaux. Entre 1930 et 1970, elle aurait déversé plusieurs dizaines, voire centaines de tonnes de mercure dans le Grossgrundkanal et donc le Rhône. Sans que l’État s’en émeuve.

Mais tout cela est heureusement oublié, ou presque. En mai 2020, la société Lonza Group, fraîchement recentrée sur ses activités de sous-traitance pharmaceutique, a passé avec Moderna un accord pour la production, sur dix ans, d’un milliard (!) de doses de vaccin contre le Covid-19. La modeste Viège – Visp en suisse allemand – est devenue l’un des centres névralgiques du monde.

On a assez rappelé les liens entre pandémie et mondialisation, à commencer par le rôle du transport aérien dans la diffusion du virus de la Chine vers les États-Unis et l’Europe occidentale. La conception, la confection et la distribution de vaccins, chaîne complexe dont Lonza constitue un (important) maillon, révèle d’autres aspects de l’économie mondiale et de son évolution.

Concentration et technopoles

Depuis la fin du 19e siècle, la tendance à la concentration oriente l’évolution du capitalisme. La Standard Oil Company fournit un exemple fondateur : d’abord à la tête d’une entreprise de raffinerie, Rockefeller fonde en à peine vingt ans un empire, rachetant ou écrasant ses concurrents, puis ses clients et ses fournisseurs, jusqu’à contrôler l’ensemble de la chaîne de production du pétrole sur l’essentiel du territoire nord-américain. Durant le 20e siècle, en dépit des incantations et de timides lois censées garantir la concurrence, le capital se concentre sous l’effet de la loi des rendements croissants : plus on est gros, plus on est rentable. Et plus les produits se complexifient, plus les économies d’échelle sont importantes, la concentration accompagne donc le progrès technologique. Le phénomène met en péril la sacro-sainte concurrence « libre et non faussée », inquiète jusqu’aux éditorialistes des Échos et contraint la théorie libérale à quelques contorsions.

La concentration est d’autant plus marquée pour les secteurs à forte valeur ajoutée, où les investissements de départ sont élevés et les coûts ne dépendent pas ou peu de la quantité produite – avec un domaine emblématique, les technologies de l’information et de la communication (TIC) : concevoir un programme informatique coûte cher, le produire à des millions d’exemplaires presque rien. Les vaccins aussi impliquent de longues et coûteuses recherches en amont de la production. Pour se lancer dans le développement clinique du vaccin contre le Covid-19, Moderna a levé un milliard de dollars en bourse début 2020… et touché des aides publiques de près d’un demi-milliard de dollars de la part de la Barda, une agence du ministère étatsunien de la santé – à quoi il faut ajouter le financement indirect que représentent les résultats de la recherche publique. En un an, Moderna a vu tripler sa capitalisation boursière, pour atteindre 65 milliards de dollars, de quoi rechigner face à l’idée d’une levée des brevets – dont la seule évocation fait frémir les marchés.

La concentration peut aussi être spatiale : en se rassemblant, les entreprises d’un même secteur ou de secteurs connexes bénéficient d’externalités positives. On appelle économies d’agglomération ces avantages de nature géographique, comme la proximité de fournisseurs, d’investisseurs et de certains services, ou encore l’accès à divers équipements et aménités – universités, aéroports, etc. Au début du 20e siècle, l’économiste britannique Alfred Marshall a théorisé les « districts industriels » et on parle aujourd’hui de « technopoles » à propos de régions urbaines où se concentrent des entreprises de haute technologie pour bénéficier d’un environnement favorable.

Moderna, en toute logique, est née à Cambridge, dans le Massachussetts : avec Harvard et le MIT à proximité pour y recruter des têtes pensantes et un tissu d’entreprises spécialisées dans l’informatique ou la biotechnologie le long de la « route 128 », l’entreprise spécialiste de l’ARN messager profite du dynamisme intellectuel et économique de la région.

Coûts de transports et flexibilité

Mais alors, que vient faire Lonza, avec ses usines valaisannes, dans cette histoire ? La multinationale suisse, avec un chiffre d’affaires de « seulement » 4,5 milliards de francs en 2020 et près de 15 000 employés à travers le monde, fait partie de la constellation de sous-traitants devenus indispensables à l’industrie pharmaceutique. Moderna assure certes la conception du vaccin, mais mandate d’autres sociétés à travers le monde pour les nombreuses étapes menant de sa fabrication à sa distribution.

Lonza, bonne élève, assure la fabrication du principe actif du vaccin Moderna, mais aussi de sa purification et de sa formulation, pour lesquelles le vaccin Pfizer doit traverser une partie de l’Europe occidentale. Il faut ensuite faire appel à d’autres sous-traitants : l’entreprise allemande Schott, spécialiste depuis plus d’un siècle du verre borosilicate – capable de résister aux températures extrêmes – produit chaque année des millions de flacons ; elle en envoie une partie à la jeune PME fribourgeoise Medistri, chargée de leur stérilisation ; enfin, les usines madrilènes de l’entreprise espagnole Rovi reçoivent le vaccin et les flacons et assurent le conditionnement, avant de fournir les marchés européen, canadien, japonais et sud-coréen.

On le voit, la concentration a ses limites, au moins pour des biens complexes nécessitant une diversité de savoir-faire. La (très) grosse entreprise, symbole de l’époque fordiste, a laissé la place à de grands groupes déléguant les tâches d’exécution à des sous-traitants. Hollywood, étudiée par le géographe Allen Scott, a montré la voie à la fin du 20e siècle : les majors ont compressé leurs coûts en externalisant certaines étapes de la production des films, tout en gardant la main sur les décisions clés. Pareil dans l’industrie pharmaceutique, où les grands groupes se concentrent sur la conception et mobilisent des sous-traitants pour les tâches d’exécution.

Maître-mot de ce mode de production « post-fordiste », la flexibilité : chaque unité doit être capable de s’adapter rapidement à une demande changeante – une logique du projet qui, soit dit en passant, a colonisé la recherche scientifique pour le pire. Dans cette optique, et alors que le vaccin Moderna n’était pas encore homologué, Lonza a construit en quelques mois deux nouvelles chaînes de production, sortes de blocs modulables susceptibles d’être adaptés à la production de n’importe quel vaccin ou médicament. Même principe chez Medistri, dont les installations tournent 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 en vue de stériliser 220 millions de fioles en 2021.

Tout cela est très impressionnant mais, on s’en doute, a un coût humain : en bout de course, la flexibilité signifie que ce sont les salariés qui servent de variable d’ajustement et doivent s’adapter… et les caisses d’assurance-chômage financeront les périodes de ralentissement de la demande.

Les installations Lonza à Portsmouth (lonza.com) Les installations Lonza à Portsmouth (lonza.com)
L’espace n’est pas transparent

Mais pourquoi Viège ? Et pourquoi Portsmouth, petite ville du New Hampshire où une autre usine Lonza doit produire le vaccin Moderna ? Entre autres raisons, l’espace n’est pas devenu transparent malgré les progrès des moyens de transports depuis un demi-siècle. Les coûts de transports peuvent demeurer de sérieux obstacles à la concentration spatiale et inciter à disperser la production.

Quant à produire des vaccins dans les pays les plus pauvres, en particulier en Afrique, il faudra encore patienter. Le continent ne dispose que de quelques producteurs, concentrés surtout sur les étapes finales (étiquetage et emballage). L’espace n’est pas devenu transparent, encore moins homogène sur le plan économique, et les inégalités face à la santé entre Nord et Sud ne sont pas près de disparaître.

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