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Billet de blog 23 nov. 2021

L'anti-modèle du sapin de Noël

Nous voici pile à un mois de Noël et déjà les sapins verdissent les trottoirs des villes. Ils reviennent aussi sur le tapis vert des élus écologistes qui tentent d'inverser la vapeur de pratiques délétères pour l'environnement. (Par Gilles Fumey)

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Monocultures de sapins dans le Morvan (Bourgogne)

Chaque année, la France coupe 20 millions de sapins, d’épicéas et tout ce qui fait office de résineux en vertu d’une «tradition» qui se perd dans la nuit des Celtes. Une histoire qui se serait confirmée en Alsace au 16e siècle. Ces millions de sapins sont brûlés au mois de janvier.

L'équivalent d'une forêt de Fontainebleau tous les deux ans

Cette opération de folklore représente en coupes d'arbres l’équivalent de la forêt domaniale de Fontainebleau tous les deux ans. Il reste à demander à l’Ademe quel est le coût carbone de ce dévergondage commercial qui veut que la moindre cage d’escalier dans les villes, les devantures des boutiques, les places, les parkings, les écoles et les administrations, les balcons des immeubles et des maisons individuelles, que tout lieu soit orné d’un sapin. Dans ce cas, pourquoi ne pas inventer un arbre pour chaque mois ? Ce qui ferait tourner le commerce des fleuristes et des supermarchés…

Face à la bronca essuyée par le maire écologiste de Bordeaux, Pierre Hurmic, qui a été, menacé de mort pour avoir refusé d'installer un "arbre mort avant Noël"  (et qui a installé un sapin de 11 m de haut "de verre et d'acier recyclé, façonné par des artisans locaux) personne n’ose s’offusquer qu’on brûle la moitié d'une forêt francilienne chaque année. N’y a-t-il pas d’autres moyens de fêter Noël ? En d’autres lieux, on décore les arbres sans les couper : palmiers, orangers et citronniers, eucalyptus portent des guirlandes…

Les ruches atteintes par les pesticides © Reporterre.net

Car le joli décor de décembre a un envers. Un sapin de Noël reçoit entre 80 et 100 traitements chimiques dans une durée de vie qui oscille entre huit et dix ans. Dans le Morvan qui fournit un arbre de Noël sur quatre, soit 1,2 million d’unités par an, les traitements phytosanitaires tuent les abeilles. Un apiculteur de Marigny-l’Eglise (Nièvre), âgé de 67 ans en 2019, s’est fait justice en perçant d’un coup de fusil la cuve de pesticides d’un planteur de résineux. Il a perdu la majeure partie de ses abeilles qui ne parviennent pas toujours à passer entre les épandages. Il s'estime victime d’un cancer qu’il lie à ces nuages de fongicides, herbicides et glyphosate passant « sous ses fenêtres ». Cette monoculture est installée – un comble – au cœur... d'un parc naturel, le Parc régional du Morvan. Les anciennes terres d’élevage de charolais ont été plantées de résineux, un business réputé aussi rentable que la vigne, soit 4000 euros l’hectare selon Reporterre. Les pentes drainent les effluents de pesticides dans les rivières et contaminent l’eau.

Chaque saison précédant Noël, à Planchez-en-Morvan, la ronde d’une soixantaine de camions qui alimentent les Bricorama, Carrefour, Truffaut et autres distributeurs n’en finit pas. Roger Prigent, l’apiculteur condamné à six mois de prison avec sursis et 6000 euros au titre des préjudices moral et matériel, n’a jamais été indemnisé pour les 170 000 euros de perte d’exploitation due à la mortalité des abeilles provoquée par les cultures chimiques.

Des arbres traités aux hormones

Ce n'est pas tout. L’agence régionale de santé a relevé des traces de dichlobénil, dans les captages d’eau potable à Champeau-en-Morvan il y a une dizaine d’années. Un herbicide interdit depuis, mais dont les molécules sont toujours présentes dans les nappes locales. L’artificialisation des pratiques de cultures va jusqu’à l’usage d’hormones de croissance destinées à donner du volume aux résineux ainsi qu’une forme conique obtenue par blocage des gibbérellines qui favorisent l’élongation cellulaire. « Du point de vue toxicologique, le daminozide est suspecté de cancérogenèse » dit-on à l’administration du Parc. Les habitants regrettent le faible nombre d’enquêtes sanitaires sur les sapins eux-mêmes qui peuvent exhaler des substances chimiques dangereuses à proximité des sources de chaleur dans les domiciles au moment des fêtes.  

Alors que les terriens sortent comme essorés de la COP de Glasgow, que le CO2 prolifère dans l’atmosphère, on peut réfléchir à ces pratiques débridées. Avec déjà 86% du « budget carbone » consommé (soit le volume d’émissions de CO2 permettant d’espérer un réchauffement inférieur à 1,5°C), nous nous acheminons déjà vers des étés « invivables » pour Daniel Cohen, des invasions de moustiques-tigres… Sans doute parce que des « traditions » comme celles des sapins de Noël perdurent sans qu’on n’ose les soustraire à la folle consommation inventée pendant les Trente Glorieuses.

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Sur le même sujet : Quand les Vosges flamberont comme une torche australienne

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