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Billet de blog 24 janv. 2022

Rocky, les gants de boxe de la droite américaine

Une biographie de Rocky Balboa, personnage de cinéma ? Et pourquoi pas. À travers le boxeur créé en 1976 par Sylvester Stallone, l’historien Loïc Artiaga nous plonge dans l’histoire de la boxe et celle de l’Amérique du dernier tiers du 20e siècle. Et explore la portée idéologique d’un héros mondialement célèbre. (Manouk Borzakian)

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Le 27 novembre 2019, Donal Trump publie sur Twitter un photomontage avec son visage sur l’affiche de Rocky 3 : L’Œil du tigre. Résultat : plus de 700 000 « j’aime » et des relais tour à tour outrés, amusés, conquis ou moqueurs dans la presse et sur les réseaux sociaux. Une manière de rappeler, plus de 40 ans après la sortie en 1976 de Rocky, les liens entre le héros créé par Sylvester Stallone et la New Right étatsunienne.

Rocky Trump Donald Balboa ?

Dans Rocky. La Revanche rêvée des blancs, Loïc Artiaga rappelle l’accueil pourtant positif du premier volet de la franchise, couronné par les Oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur montage. La critique – suivie par le public – avait alors applaudi la portée sociale d’une œuvre mettant en scène un héros issu de la classe ouvrière en proie aux difficultés de la désindustrialisation de la Rust Belt.

La fiction comme contrefaçon

Pour mieux saisir ce qu’incarne Rocky, le livre effectue un détour par l’histoire de la boxe. En 1976, Mohammed Ali est au sommet de sa carrière. Charismatique, chambreur, connu pour ses provocations politiques, « The Greatest » suscite l’admiration ou l’énervement. Surtout, il s’inscrit dans une lignée de champions afro-américains comme Floyd Patterson, Sonny Liston ou Joe Frazier, régnant sur la boxe mondiale depuis le début des années 1960.

Rocky, petit blanc modeste face au champion noir © (Rocky, 1976, réal. J. Avildsen)

Face à cette domination, Rocky opère une « effraction médiatisée » dans le réel : il crée une histoire alternative de l’Amérique, dans laquelle un petit blanc, contre toute attente, résiste – avant de le battre dans le deuxième film – à un champion noir arrogant, trop sûr de sa supériorité. Alors que les boxeurs afro-américains et cubains ont fait main-basse sur l’essentiel des titres de champion du monde, Sylvester Stallone permet au public blanc de prendre sa revanche à l’écran. Faisant dire à Ali lui-même : « J’ai été tellement génial qu’ils ont dû créer Rocky. »

Le ring, lieu de confrontation des races et des nations

Mais tout ça n’est pas qu’une affaire de boxe. À quelques années de l’accession au pouvoir de Reagan, icône de la New Right néolibérale et conservatrice, les premiers Rocky s’insèrent dans un cinéma d’action en plein travail de backlash idéologique.

Avec son corps musculeux, Stallone préfigure les « corps durs » des années 1980, étudiés par Susan Jeffords. L’Amérique, humiliée par la défaite vietnamienne, veut réaffirmer sa puissance. Des corps masculins aux biceps et aux pectoraux saillants vont incarner, une décennie durant, ce désir de reconquête. Stallone, bien sûr, puis Arnold Schwarzenegger ou Bruce Willis symboliseront à l’écran l’idéal reaganien de l’homme blanc courageux, honnête, volontaire et increvable, manifestation charnelle de cette Amérique « great again ».

Rocky Balboa, l’ouvrier italo-américain des quartiers pauvres de Philadelphie, concentre déjà, en 1976, les valeurs conservatrices d’individualisme, de piété et d’attachement à la famille et à la nation qui vont donner le ton des deux mandats du prochain président des États-Unis. Le personnage, souligne Loïc Artiaga, se construit non seulement en opposition à son concurrent afro-américain, mais aussi en miroir de la féminité incarnée par Adrian, reléguée au rôle d’épouse aimante et dévouée. Et ne manque pas une occasion de dénoncer le rôle néfaste des syndicats, des bureaucrates et des journalistes.

Rocky est musclé, se gave de viande rouge – souvenons-nous du « bifteck » des Mythologies de Roland Barthes – dont il tire sa force physique et morale, se montre dur à l’effort, supporte sans broncher la douleur… Bref, il préfigure la masculinité dominante qui accompagnera le reaganisme triomphant, fustigeant les intellectuels, les mauviettes et les hommes vendus aux femmes – comme Jimmy Carter.

Sur le ring, l’Amérique met la grosse brute soviétique au tapis © (Rocky 4, 1985, réal. S. Stallone)

Cette masculinité hégémonique nourrit l’image que l’Amérique veut donner d’elle-même sur la scène internationale et Rocky 4, plus gros succès de la franchise, enfonce le clou en 1985. Le boxeur, désormais champion du monde, s’en va défier le terrifiant Ivan Drago sur ses terres moscovites. Avec ses mensurations extrêmes, le boxeur soviétique évoque les grosses brutes qu’affronte Rambo, autre personnage joué par Stallone, ou celles dont James Bond croise parfois la route.

Le mâle dominant doit certes être musclé et endurant mais, même dans les années 1980, il y a des limites à la fétichisation du muscle : du haut de son 1,97 m et de ses 130 kg, Drago figure une masculinité déviante. En l’espèce, ajoute Loïc Artiaga, il personnifie une URSS « peinant à s’adapter au contexte alors mouvant de la Guerre froide », que Rocky mettra au tapis.

Les sciences sociales à l’épreuve de la fiction

Travailler à une biographie de Rocky, boxeur imaginaire mais bien présent dans les esprits, c’est rendre compte d’un air du temps, de représentations collectives du monde. C’est prendre la mesure du backlash politique de la charnière des années 1980, de la contre-offensive conservatrice contre les idéaux féministes, anti-racistes et de justice sociale qui avaient animé l’Occident des années 1960.

Pour Loïc Artiaga, travailler sur la fiction revient aussi à en souligner « les logiques puissantes d’occultation ». Parmi les modalités complexes de circulation entre la fiction et le réel, la première a la capacité de faire écran, de participer à un travail de dissimulation, de refoulement. Quand les boxeurs afro-américains gagnent sur le ring, Rocky assaille le réel pour le nier et en proposer un autre, plus satisfaisant, où les Blancs mettent les Noirs K.O. Quand l’heure est à la détente avec une Union soviétique exsangue, le boxeur de Philadelphie la peint en colosse à abattre.

À l’heure où l’on s’écharpe volontiers sur les questions de mémoire, ce n’est pas le moindre des intérêts de cette exploration du cinéma étatsunien que d’examiner comment les industries culturelles travaillent (aussi) à produire une « réalité alternative » à leur goût.

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Loïc Artiaga, Rocky. La revanche rêvée des Blancs, Les Prairies ordinaires, 2021.

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Sur le blog

« Zack Snyder et les (très) gros muscles de l’Amérique » (Manouk Borzakian)

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