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Billet de blog 24 mars 2021

Les vies brisées du numérique

Distanciel, visioconférences, télétravail, tracing, 5G : des concepts qui, depuis un an, ont pris une place considérable dans notre quotidien. Ils traduisent une emprise croissante du numérique sur nos existences. Mais dans les débats, de grands absents demeurent : les travailleurs derrière l’industrie du numérique. Deux ouvrages récents jettent un peu de lumière sur le sujet.

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Si le numérique fait incontestablement partie des gagnants de la pandémie de covid-19, les petites mains qui le font tourner continuent à rester dans l’ombre et, à l’instar des impacts négatifs du capitalisme mondialisé, leurs conditions de travail sont toujours considérées comme des « externalités ».

Le voile commence enfin à être levé sur la soi-disant immatérialité d’internet : derrière les installations que nous utilisons tous les jours et qui nous plongent dans le monde virtuel, il existe des infrastructures destructrices pour la nature à tous les échelons de la production (extraction des matières premières, transports, fabrication et assemblages, traitement des déchets) et de la consommation (utilisation de courant électrique, envoi et stockage des données, refroidissement des data centers).

Mais force est de constater que l’accent est rarement mis sur l’exploitation des travailleurs, sans doute parce qu’une majorité se trouvent loin des grands centres économiques prospères et hyper connectés. Le livre de la chercheuse étasunienne Sarah T. Roberts, Derrières les écrans, arrive donc à point nommé.

Nettoyer les égouts du Web

On sait que la nature humaine est capable du meilleur comme du pire. Internet amplifie ces deux tendances. Or, pour être certain que cet outil reste populaire, il faut à tout prix préserver les usagers de tout contenu désagréable non désiré. De ce fait, les sites les plus connus (Youtube, Facebook, Instagram, Google, etc.) sont quotidiennement passés au crible par les modérateurs du Web. Derrière cette expression se cachent des travailleuses et des travailleurs chargés de visionner et d’analyser toute nouvelle publication, essentiellement des photos, des vidéos et des commentaires, avant de décider de les supprimer ou non. Véritable travail d’usine, ces tâches très répétitives doivent s’effectuer 24 heures sur 24 (permis notamment via de la sous-traitance dans des régions localisées sur des fuseaux horaires différents tels que l’Inde ou les Philippines[1]) et selon des cadences infernales (300 notifications par heure dans certains centres de modération philippins).

Les conséquences psychologiques sur les modérateurs sont terribles : exposition quotidienne à des images difficilement soutenables (meurtres, torture, pédophilie, maltraitance animale, zoophilie, pornographie, etc.) et à des commentaires haineux, stress post-traumatique, isolement d’avec leur famille et leurs amis (ils signent une clause de confidentialité et se retrouvent donc seuls avec le contenu qu’ils ont vu), consommation excessive d’alcool, tendances suicidaires.

Ces impacts sont encore amplifiés par l’omniprésence du statut de sous-traitant (main d’œuvre moins considérée et dépourvue des avantages dont bénéficient les autres travailleurs) chez ceux qu’on nomme parfois les éboueurs du Web. Comme de nombreux emplois auquel on ne pense pas spontanément (caissiers, travailleurs agricoles, personnel d’entretien, ramassage d’ordures, livreurs, etc.), ils sont souvent mal considérés et se trouvent au bas de l’échelle sociale et des salaires, alors que leur travail est fondamental. Qui plus est, la nature de la tâche, qui ne nécessite pas de qualifications particulières, la rend facile à être délocalisée, ce qui encourage un nivellement par le bas des conditions de travail causé par la mise en concurrence des travailleurs. Il n’est pas exagéré de dire que le Web repose in fine sur une main d’œuvre corvéable et jetable.

Cette main-d’œuvre est d’ailleurs le plus souvent employée dans des zones en fortes difficultés économiques (Inde, Philippines, zones rurales étasuniennes, Espagne et Grèce après la crise de la dette, etc.). Cela conforte un principe fondamental du capitalisme mondialisé : la mise en distance entre la consommation et la production, ce qui a comme résultat d’invisibiliser les impacts sociaux et environnementaux de notre société d’hyper consommation. Les modérateurs n’ont donc pas un rôle marginal mais sont au cœur du fonctionnement du Web (très peu d’usagers accepteraient de prendre le risque permanent de se retrouver face à des images dérangeantes).

Les écrans, voleurs d’enfance

Si les modérateurs protègent les utilisateurs (et notamment les enfants) du pire, l’hyperprésence du numérique n’est cependant pas sans effets, en particulier chez les plus jeunes.

Troubles sanitaires (myopie, moindre développement du langage et des facultés intellectuelles, problèmes d’attention, incapacité à se concentrer et à effectuer une tâche longue, sédentarité) et psychologiques (dépendance à la pornographie, accès à des images traumatisantes, insatisfaction permanente, égocentrisme exacerbé, cyberharcèlement, addiction aux écrans, manque d’empathie) font dorénavant partie du quotidien de millions d’enfants et risquent fort de s’aggraver dans les années qui viennent. Le sociologue Fabien Lebrun, dans On achève bien les enfants. Écrans et barbarie numérique, n’hésite pas à parler de destruction de l’enfance au regard des impacts déjà observables dans des dizaines de pays. Ces impacts commencent à être évoqués, bien que trop timidement.

Mais de nouveau, d’autres quotidiens ravagés par l’industrie numérique restent peu visibles parce que sous des latitudes lointaines. Il n’y a en effet pas une étape du cycle de production d’un appareil numérique qui ne soit pas basée sur l’exploitation, voire la destruction d’enfants. L’extraction des minerais a lieu en particulier dans l’est du Congo, où une guerre mêlant milices armées, mineurs clandestins et trafiquants à la solde de multinationales a déjà fait plusieurs millions de morts dans l’indifférence générale. Il n’est pas exagéré de parler de destruction d’enfants au regard du nombre de corps massacrés, violés et mutilés avec des conséquences pour le restant de leurs jours. Comme le rappelle l’auteur, ce chaos doit régner pour continuer à s’approvisionner dans cette région devenue une « bijouterie à ciel ouvert ».

Direction l’Asie où ces minerais seront intégrés dans des composants fabriqués par de petites mains dans des conditions dignes de l’Europe industrielle de Zola.

Et une fois qu’ils auront perverti l’esprit de nos chère têtes blondes en Europe, de nombreux appareils finiront dans des décharges à ciel ouvert (Ghana, Nigéria, Chine, etc.) dans lesquels ils seront dépecés par d’autres petites mains toutes aussi privées de leur innocence que leurs homologues chinoises.

Ce petit panorama et ces deux livres qui font froid dans le dos, visent à prendre conscience des réalités sociales qui se cachent derrière un simple clic. Réalités évacuées de nos esprits par l’éloignement géographique et virtuel. S’il est probablement impossible de se passer dorénavant d’internet, ces éléments doivent malgré tout questionner de nombreux choix individuels (achat d’un nouveau smartphone, visionnage intempestif, publications ostensibles, commentaires inutiles) et surtout politiques (numérisation de l’enseignement et des services publics, multiplication des écrans, déploiement de la 5G, smart city, etc.). Comme le rappelle Fabien Lebrun, « c’est la dose qui fait le poison ». À méditer avec le bond en avant qu’a fait la numérisation de nos vies cette dernière année.


[1] Pays prisé pour la modération d’entreprises occidentales en raison de la colonisation du pays par les États-Unis et de sa supposée adhésion aux valeurs du pays de l’Oncle Sam.


Sarah T. Roberts, Derrière les écrans. Les nettoyeurs du Web à l’ombre des réseaux sociaux, La Découverte, 2020.

Fabien Lebrun, On achève bien les enfants. Écrans et barbarie numérique, Le bord de l’eau, 2020.


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