Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

148 Billets

1 Éditions

Billet de blog 26 juin 2022

Le monde qui rétrécit

Comment bascule le monde lorsqu’avec l’âge, des dizaines de milliers de personnes âgées tombent chaque année ? Pour décéder dans les mois qui suivent. Cela représente trois fois plus de morts que les accidents de la route. Quand les forces manquent, le monde rétrécit. (Gilles Fumey)

Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour ceux qui ne vont pas à l’hôpital voir des malades, le cinéma rend compte de ces vies allongées, dépendantes, souffrantes. On y voit des femmes et des hommes confinés, condamnés à l’immobilité. Quelle est leur monde, leur vision du monde ?

L’accroissement du grand âge dans les pays riches pousse les services de gériatrie à observer comment on est mis à l’écart du monde, souvent avant de le quitter. Chez soi ou à l’hôpital. Pour le médecin François Puisieux cité par Henri Rouillier[1], « la moitié des 80 ans chutant dans une année », ce n’est pas un détail. Sans compter ceux que la malchance, l’accident rattrapent bien avant. Certes, avec le verglas, les escaliers, les bords de trottoir, une herbe trop fournie, l’eau sur le carrelage, un obstacle quelconque, tout peut basculer. Mais ce peut être sans obstacle objectif : un affaiblissement musculaire lié à la sédentarité, des pathologies comme l’arthrose ou l’ostéoporose, tout peut pousser à la chute.

Sachant que les chutes de personnes âgées représentent plus de 100 000 hospitalisations et 10 000 décès, soit la première cause de mort accidentelle chez les plus de 65 ans en 2021 selon le ministère chargé de l’Autonomie, l’Etat met en place un plan de sensibilisation et d’accompagnement des personnes âgées pour éviter les chutes. En améliorant la prévention, en aménageant les logements, en les équipant de télésurveillance, on pourrait économiser une partie des 2 milliards d’euros dépensés par an.

Avec 75 000 fractures du col du fémur qui causent la mort du quart de ceux qui chutent, on devrait pouvoir apprendre à marcher au fur et à mesure que l’âge avance. D’autant qu’avec plus de 8 millions de personnes âgées supplémentaires d’ici 2050, rien ne peut s’arranger.

Pascal Picq, paléoanthropologue (Collège de France), rappelle qu’aux Etats-Unis, le corps osseux était vu comme un « capital » à protéger la vie durant. Prévalait alors une vision énergétique des corps amenés à s’épuiser comme le font les piles.  « Cela a été une erreur terrifiante », soupire Pascal Picq qui, comme François Puisieux, prône l’exercice physique régulier tout au long de la vie. « On s’est aperçu que l’os était en perpétuelle adaptation et qu’il a une physiologie liée au régime de contraintes auquel il est soumis. Lorsque vous êtes dans un régime d’activité physique régulière, l’os se structure en déplaçant de la matière de sorte à se trouver dans un régime de contrainte équilibré. »

N'a-t-on pas remarqué que les jeunes recrues de l’armée se blessent au trentième jour de leur entraînement. Si on intensifie le sport, la résorption de l’os est plus rapide que le temps de restructuration des os. Pascal Picq parle de militaires fracturés par la fatigue rien qu’en s’asseyant sur un tabouret

Les vieilles personnes mourant après une chute ont, généralement, des muscles écrasés ou comprimés, insuffisamment irrigués, dégradés, libérant du potassium avec la reprise de la circulation sanguine, à l’origine d’une insuffisance rénale aiguë.

Et ceux qui chutent tombent dans ce qu’on appelle une « cascade gériatrique ». Comme un château de cartes, les pathologies s’enchaînent les unes les autres jusqu’à la dénutrition à l’hôpital. Cela étant, la « cascade » commence parfois à la prise de la retraite : moindres sorties du fait d’un plus grand sentiment d’insécurité, d’une fatigue qui arrive plus vite, l’ensemble conduisant à la perte d’équilibre.

Ce rétrécissement du monde et de la vie sociale est aussi lié au fait que ceux qui tombent ne sont pas toujours pris en charge. De ce fait, les corps font moins d’exercices, ce qui accroît la solitude. Les efforts pour marcher sont plus grands, car il faut éviter les pièges : tapis, meubles, seuils, éclairages, sonneries qui provoquent des gestes non contrôlés…

Pour Pascal Picq, dire que la vieillesse est un naufrage est un non-sens. L’espérance de vie a fait des bonds : vingt-cinq ans, en moyenne, dans les pays riches. Et si certains ne manquent pas leurs séances de gymnastique, de taï-chi, de natation, alors selon le paléoanthropologue, il faudrait plutôt s’inquiéter non pas des personnes âgées, mais des jeunes trop sédentaires et dont la prévalence de l’obésité est inquiétante. Les « boomers » sportifs ont fait croître l’espérance de vie dont il n’est pas sûr qu’elle reste à ce (haut) niveau longtemps.

Car vieillir en mauvaise santé, ni les médecins ni les personnes âgées le souhaitent. L’hôpital universitaire des Bâteliers de Lille a doublé le nombre des patients recevant une formation spéciale anti-chute dans un appartement témoin. Gériatre, rééducateur, ergothérapeute, diététicien, neurologue, tous expliquent les facteurs de risques aux patients : habitudes, traitements, équipements dans la salle de bains, prises de psychotropes ou hypertenseurs qui augmentent les risques de chute. François Puisieux rappelle qu’on peut rire d’une chute, mais quand on reste plusieurs heures à attendre un secours, « c’est, d’une certaine façon, vivre sa propre mort ». De fait, des études suisses montrent qu’une prise de conscience s’enclenche chez les personnes âgées, certaines le vivant comme un traumatisme qui accroît le sentiment fort du déclin. Pour François Puisieux, la majorité des personnes âgées ont tendance à se sentir plus jeunes qu’elles ne le sont réellement. Et n’aiment pas les « aides techniques » (cannes, déambulateurs) vues comme stigmatisantes.

Ainsi, on voit que le regard « âgiste » sur les personnes âgées joue un rôle dans la construction de soi lorsqu’on est vieux. La gériatrie y peut-elle quelque chose ? Peut-être, pour François Puisieux, cesser de voir la chute comme une fatalité. En général, on le consulte lorsqu’on est tombé plusieurs fois. Après la consultation, la moitié ne retombe pas dans les six mois qui suivent. Des gériatres offrent des applications pour évaluer ses capacités physiques au fil du temps.

Dans un monde qui vante les « conquêtes », l’énergie, la force, la vitalité, tomber reste un point de bascule qui rend le futur angoissant. Une géographie gériatrique aurait-elle du sens ?

 ----------------

[1] La moitié des plus de 80 ans va chuter dans l’année » : et soudain, le monde rapetisse par Henri Rouillier

L'Obs, 26 mai 2022

 Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement/

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
Kenya : le pays suspendu à des élections à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Proche-Orient
L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël
Le débat sur l’existence ou non d’un système d’apartheid en Israël et dans les territoires palestiniens occupés est dépassé. L’apartheid israélien est un fait. Comme le confirme l’escalade des frappes et des représailles autour de la bande de Gaza, il est urgent désormais de mettre un terme à l’impunité d’Israël et de contraindre son gouvernement à reprendre les négociations.
par René Backmann
Journal — Proche-Orient
Quarante-quatre morts à Gaza depuis le début de l’offensive israélienne
Parmi les victimes des frappes visant la bande de Gaza figureraient quinze enfants et des dirigeants du groupe armé palestinien Djihad islamique. Une trêve entre les deux parties serait entrée en vigueur dimanche soir.
par La rédaction de Mediapart (avec AFP)
Journal — Amériques
Au Pérou, l’union du président de gauche et de la droite déclenche une déferlante conservatrice
Sur fond de crise politique profonde, les femmes, les enfants et les personnes LGBT du Pérou voient leurs droits reculer, sacrifiés sur l’autel des alliances nécessaires à l’entretien d’un semblant de stabilité institutionnelle. Les féministes sont vent debout.
par Sarah Benichou

La sélection du Club

Billet de blog
Réponse au billet de Pierre Daum sur l’exposition Abd el-Kader au Mucem à Marseille
Au Mucem jusqu’au 22 août une exposition porte sur l’émir Abd el-Kader. Le journaliste Pierre Daum lui a reproché sur son blog personnel hébergé par Mediapart de donner « une vision coloniale de l’Émir ». Un membre du Mrap qui milite pour la création d'un Musée national du colonialisme lui répond. Une exposition itinérante diffusée par le site histoirecoloniale.net et l’association Ancrages complète et prolonge celle du Mucem.
par Histoire coloniale et postcoloniale
Billet de blog
A la beauté ou la cupidité des profiteurs de crise
Alors que le débat sur l'inflation et les profiteurs de la crise fait rage et que nous assistons au grand retour de l'orthodoxie monétaire néolibérale, qui en appelle plus que jamais à la rigueur salariale et budgétaire, relire les tableaux d'Otto Dix dans le contexte de l'Allemagne années 20 invite à certains rapprochements idéologiques entre la période de Weimar et la crise en Europe aujourd'hui.
par jean noviel
Billet de blog
Michael Rakowitz, le musée comme lieu de réparation
À Metz, Michael Rakowitz interroge le rôle du musée afin de mettre en place des dynamiques de réparation et de responsabilisation face aux pillages et destructions. Pour sa première exposition personnelle en France, l’artiste irako-américain présente un ensemble de pièces issues de la série « The invisible enemy should not exist » commencée en 2007, l’œuvre d’une vie.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Deux expos qui refusent d'explorer les réels possibles d'une histoire judéo-arabe
[REDIFFUSION] De l’automne 2021 à l’été 2022, deux expositions se sont succédées : « Juifs d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe et « Juifs et Musulmans – de la France coloniale à nos jours » au Musée de l’Histoire de l’Immigration. Alors que la deuxième est sur le point de se terminer, prenons le temps de revenir sur ces deux propositions nous ont particulièrement mises mal à l'aise.
par Judith Abensour et Sadia Agsous