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Billet de blog 28 janvier 2024

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Dry January : une solution contre l'alcoolisme ?

Comme le Black Friday, depuis 2010, une autre lubie du monde anglo-américain a traversé la Manche en 2013: un mois sans alcool. Pour arrêter les automatismes. Pour cesser de croire qu’une fête est réussie avec de l’alcool. Ou de penser qu’on est mieux ensemble avec un verre à la main. Du coup, les moralistes de la santé s’en donnent à cœur joie. (Gilles Fumey)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

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On se demande si Santé publique France n’est pas encline à tout mélanger. Clamer haut et fort que la consommation d'alcool est le premier facteur de risque de mortalité prématurée est-il le bon message? L’alcool serait dangereux pour la santé, parce qu’il y a 41 000 décès par an imputables à l’alcool, l'info a-t-elle un impact quelconque chez les jeunes (les plus concernés?) dont la perception du risque est très faible?

Posons-nous la question: qui sont «les morts de l’alcool»? Ceux qui prennent une coupe de champagne pour un pot de départ? Les œnologues? Les dégustateurs? Les sommeliers? Les vignerons? Les alcooliers, toutes boissons confondues? Des étudiants qui ont un accident après un binge drinking? Les conducteurs en état d’ivresse? Les victimes de violence familiales avec des adultes alcoolisés? Les alcooliques chroniques? Voire ceux qui meurent d’un cancer du foie lié à l’excès d’alcool comme ceux qui disparaissent à cause d’un diabète lié à l’excès de sucre? 41 000 morts qui auraient bu du vin, de la bière, une rasade de whisky, vraiment?

Pour un humain, il y a mille manières d’être exposé à l’alcool, y compris dès sa conception.

Distinguons les produits alcooliques des consommations alcooliques. Un produit culturel comme le vin peut être mal consommé, être à l’origine d’abus, d’addictions qui conduisent à la déchéance physique, la violence sociale, la mort. Mais comment partir en guerre contre sa consommation? Les accidents de la route ont coûté depuis cinquante ans dans le monde plus de vies que durant la Seconde Guerre mondiale. A-t-on banni l’automobile? On a réduit la vitesse, mais dans la dernière décennie en France, ce sont plus de 30 000 morts (soit l’équivalent des habitants d’une ville comme Villefranche-sur-Saône) qui ont fait les frais de la violence routière. A-t-on jamais vu un gouvernement demander aux constructeurs de brider les moteurs à 120 km/h?

Revenons aux alcools. Comme pour tous les produits addictifs, il y a d'un côté des firmes multinationales qui poussent constamment à la consommation et des personnes souffrant d’alcoolisme qui se plaignent de cette surexposition. L’État laisse très souvent le monde publicitaire raconter des bobards incitant à boire. Depuis la loi Evin, on entend les alcooliers plaider : "Et les emplois? Et le commerce extérieur?"  Lors des fins d’année et des grands raouts sportifs, la folie consumériste est à son maximum. Nos sociétés repues se vautrent dans l’abondance en fin d'année et pendant les coupes sportives et, patatras, les Anglosaxons lèvent le pouce. On serait sommé de les suivre. Les campagnes de soutien au Dry January fourrent tout dans le même panier: lutte contre les cancers, accidents de la route, violences intra-familiales…

Illustration 2

Prenons le cas des jeunes remarquablement étudié par Marie Choquet et Christophe Moreau[1]. Comment la jeunesse franchit la frontière entre l’ivresse festive et le boire conjuratoire ? Comment devient-elle consommatrice d’alcool? Des milliers d’étudiants, notamment dans les écoles d’ingénieurs et de commerce, ont dénoncé l’alcoolisation dont ils étaient l’objet, nécessitant une batterie de lois, très inégalement suivies, pour encadrer les pratiques. Sur le plateau de Saclay (Yvelines), les étudiants d’HEC ont vu se construire il y a une dizaine d'années aux portes de ce campus de type américain isolé une supérette dont l’essentiel du chiffre d’affaires est lié à la vente d’alcool. Laisser faire le business. Et demander à la collectivité de payer les dégâts. Demander aux associations de s’occuper de ceux qui sont tombés, qui souffrent. Telle est la politique de gribouille qui nous vaut d’être suivis par les missionnaires anglo-américains.

A  leur décharge, ces apôtres du Dry ont la fibre associative comme Al-Anon pour accompagner les personnes ayant des troubles liés à l’alcool. Le groupe a été fondé en 1951 pour aider les familles et les collatéraux (une personne alcoolique fait souffrir en moyenne cinq personnes dans son entourage). Il faut donc des neuropsychiatres pour soigner ces pertes de contrôle des alcooliques, user de ce qu’on appelle l’éducation thérapeutique des patients en impliquant les proches, en discutant de la stigmatisation et des soins. D'où l'idée qui serait de faire financer les soins par ceux qui provoquent les maux? Sur le principe du pollueur/payeur.

Illustration 3
Des consommations culturelles (bières, vins) ? © Santé publique France

Une autre issue? En Europe continentale, pourrait-on moins taxer les filières de production artisanales, les vins natures, les bières locales ? En optant pour des tentatives vertueuses de diffuser une «culture» du boire plutôt que de l’alcool? En France et dans l’Europe latine, le vin, la bière, le cidre, le whisky ne sont, en effet, pas que de l’alcool. Ils sont faits de culture, de saveurs et de savoir. Château Petrus, Haut Brion et Romanée Conti ne sont pas que de l’alcool. Les cognacs Ferrand et le champagne Krug ne sont pas que de l’alcool. Tout comme les grandes bières belges, les whiskies écossais ou japonais, les eaux-de-vie alsaciennes, la vodka polonaise qui sont des produits culturels que certains activistes de la santé publique voudraient réduire à de l’alcool.

À force de pousser à la surconsommation, notamment dans les pays du nord de l’Europe, on dénature les rites du boire ensemble que des associations conjurent d’abandonner en stigmatisant l’un des composants qu’est l’éthanol. La question est d’autant plus compliquée, que boire ensemble dans chaque aire culturelle n'a pas le même sens. Dans les pays de la bière, le breuvage est pensé comme un aliment (comme en France où la soupe, mets liquide, n'est pas une boisson). Dans les pays du vin, le vin est intégré aux repas à l'exception du champagne qui est le vin de la fête des Français, mondialisé dès le 19e siècle. 

Santé publique ne peut pas laisser Dry January placer les amateurs de vin et de bière entre le marteau publicitaire et l’enclume sanitaire.

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[1] Les jeunes face à l’alcool, Ed. Eres, 2019.

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Sur le blog

«Avec l’alcool, un monde qui cogne» (Gilles Fumey)

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