Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

138 Billets

1 Éditions

Billet de blog 28 déc. 2020

La petite fabrique de la ségrégation sociospatiale

L’aménagement urbain est un outil privilégié de mise à distance des plus pauvres. De manière explicite ou plus sournoise, l’architecture urbaine regorge d’imagination pour tenir les indésirables à l’écart. Petit panorama de ce qui se fait de mieux/pire en la matière. (Par Renaud Duterme)

Géographies en mouvement
Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

- « Mais on ne va pas par-là, c’est au nord !

- Et alors Sherman ? Au moins tu sais ce que c’est ! au moins c’est la civilisation ! Il faut sortir de là ! »[1]

Depuis quelques mois, les enquêtes se multiplient et viennent confirmer combien l’épidémie de Covid-19 a été tributaire des fractures sociospatiales traversant les villes occidentales. Une étude a montré, dans le cas de la ville suisse de Bâle, que le virus s’était propagé plus rapidement dans les quartiers populaires, plus denses et dont la population a moins pu recourir au télétravail. Même constat en France : dans les « quartiers prioritaires de la politique de la ville », la densité, la plus grande proportion de ménages surpeuplés et les caractéristiques du milieu urbain ont pu être corrélées à la surmortalité liée au virus.

Cette logique de ségrégation sociospatiale – et ses conséquences sanitaires aujourd’hui sous les feux de la rampe – n’a rien d’accidentel. Elle découle d’un ensemble de stratégies de découpage visant à séparer les populations et à éviter les contacts.

Architecture carcérale

Dans bien des cas, les choses ont le mérite de la clarté : les dispositifs mis en place ne peuvent avoir d’autres objectifs que d’empêcher l’accès aux personnes visées. En est ainsi du mobilier « anti-sdf » : bancs sur lesquels il est impossible de se coucher ; pointes sur des appuis de fenêtres ou sous des viaducs ; systèmes d’arrosage aléatoire (notamment dans des entrées de parkings) ; traverses sur des bouches d’aérations ; boîtiers répulsifs émetteurs d’ultrasons ou de mauvaises odeurs ; enclos autour des poubelles, interdiction de la mendicité dans certains quartiers. Ces mécanismes qui furent déjà dénoncés par le sociologue Mike Davis au début des années1990, lequel considérait le Los Angeles de l’époque comme une « capitale du futur », dominent les politiques d’aménagement urbain aux quatre coins du monde.

Il existe également d’autres moyens plus discrets, moins connotés négativement et dont l’existence ne fait pas penser à une zone de guerre, qui peuplent le paysage urbain et aboutissent au même résultat. Diminution de la taille des trottoirs par-ci, mobilier décoratif avec préférence pour les cactus sur un espace abrité par-là, œuvres d’art post-modernes sur des lieux où s’asseoir.

En Belgique aujourd'hui... © Renaud Duterme


Aménagement et exclusion

De manière plus insidieuse, certaines infrastructures nécessaires au fonctionnement de la ville moderne jouent un rôle dans la ségrégation spatiale. Les routes et autoroutes constituent un obstacle infranchissable très pratique pour qui veut séparer des quartiers et/ou des populations. Dans les années 1950, la mairie de Chicago a ordonné de déplacer le projet d’autoroute Dan Ryan Expressway pour qu’elle suive la frontière entre les quartiers blancs et noirs dans le sud de la ville. Avec ses quatorze voies de circulation, « c’était l’obstacle le plus massif que la ville pouvait construire à défaut de construire un mur, pour séparer le South Side blanc de la Black Belt »[2].

Moins imposant, le boulevard de l’Acadie à Montréal sépare le quartier aisé de Mont-Royal de celui, plus modeste et multiculturel, de Parc-Extension. La municipalité a érigé une clôture métallique le long de la route, officiellement pour protéger les enfants du trafic automobile. Mais quand lesdits enfants ont trouvé portes closes le soir d’Halloween, les masques sont tombés et ont laissé entrevoir le véritable objectif de la barrière[3]. À la suite de protestations intenses, les portes rouvrirent à partir des années 2000, même si le boulevard lui, est toujours présent et marque bien une frontière entre les deux populations.

Les routes permettent aussi à ceux qui les empruntent de traverser un quartier en évitant tout contact avec ses habitants. Évoquant le cas de Miami, la géographe Violaine Jolivet soutient que la construction d’axes de transports sur pilotis permettait de relier le centre-ville à ses périphéries entraînant une déconnexion profonde entre les navetteurs et les populations des zones survolées[4]. L’automobile constitue ainsi un outil de ségrégation puisque l’usager, bien à l’abri au sein de son habitacle, est séparé de son environnement immédiat. Cette raison explique sans doute la focalisation de nombreuses municipalités sur le tout voiture au détriment d’espaces piétons et de réseaux efficaces de transports en commun, quand ceux-ci ne sont pas purement et simplement démantelés. L’absence de transports en commun constitue chez les propriétaires un gage de stabilité et de standing de leur quartier. À Bruxelles, le sud de la ville, plus aisé, n’est toujours pas desservi par le métro, ce qui s’explique en grande partie par le refus d’une partie de la population craignant une atteinte à sa tranquillité.

L’espace public va-t-il disparaître ?

La réduction de l’espace public encourage l’idée d’une ville morcelée dans laquelle les différentes parties ont de moins en moins de liens entre elles. Les toilettes publiques furent les premières délocalisées dans les galeries marchandes ou les établissements privés, à savoir des endroits semi-publics où la population est filtrée et surveillée…

Des entreprises instaurent une séparation encore plus nette entre leurs travailleurs et le quartier dans lequel elles se situent, par des parkings souterrains ou des systèmes de passerelles en vase clos permettant de rejoindre un immeuble voisin sans risquer de passer par la rue et se mêler aux classes populaires toujours plus dangereuses.

Et quand bien même certains endroits resteraient officiellement accessibles à tout le monde, un certain nombre de restrictions empêchent malgré tout d’y faire ce qu’on veut. Pour l’urbaniste Élisabeth Pélégrin-Genel, « théoriquement ouverts, les espaces publics sont aussi des espaces d’interdiction, conçus pour intercepter, rejeter ou filtrer toux ceux qui prétendent y séjourner trop longtemps ou s’y comporter autrement »[5].

Et même la ségrégation résidentielle

Le logement constitue un autre terrain d’expérimentation pour mettre à l’écart des indésirables. Certaines communes font tout pour contrer tout projet de logements sociaux. À Paris, ce sont les arrondissements les plus aisés qui en comportent le plus faible pourcentage[6]. Certains quartiers de Los Angeles interdisent la construction de maisons en-dessous d’un certain montant, s’assurant un entre-soi bien préservé.

Le meilleur moyen d’éloigner les plus pauvres reste le prix élevé des habitations. Laisser le secteur du logement au marché constitue un parfait outil pour tenir à l’écart les classes populaires et rend de facto de nombreux endroits inaccessibles. Cette tendance est accentuée par la concentration de logements dans les mains d’un petit nombre d’acteurs (grosses fortunes et/ou fonds d’investissements) considérant le logement comme un investissement et privilégiant de ce fait la location à des personnes de passage plus rentables que les habitants du quartier.

Bien qu’à des échelles différentes, tout ce qui précède fait donc partie du quotidien de l’ensemble des mégapoles modernes. Et à moins de politiques plus redistributrices et d’un contrôle des loyers, l’exclusion restera l’ADN urbain du XXIe siècle.

 ------------------

[1] Dialogue entre deux des principaux protagonistes du Bûcher des vanités, célèbre roman de Tom Wolfe, égarés dans le Bronx après avoir emprunté une mauvaise sortie d’autoroute.

[2] Andrew Diamond et Pap Ndiaye, Histoire de Chicago, Paris, Fayard, 2013, p259.

[3] Marcello Di Cintio, Un monde enclavé. Voyages à l’ombre des murs, Montréal, Lux Éditeur, 2017, pp421-422.

[4] Violaine Jolivet, Miami la cubaine. Géographie d’une ville-carrefour entre les Amériques, Rennes, PUR, 2015, p117.

[5] Élisabeth Pélegrin-Genel, Des souris dans un labyrinthe. Décrypter les ruses et manipulations de nos espaces quotidiens, Paris, La Découverte, 2012, p45.

[6] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de Paris, Paris, La Découverte, 2014, pp98-99.

Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Affaire Abad : une élue centriste dépose plainte pour tentative de viol
Selon nos informations, Laëtitia*, l’élue centriste qui avait accusé, dans Mediapart, le ministre des solidarités d’avoir tenté de la violer en 2010, a porté plainte lundi 27 juin. Damien Abad conteste « avec la plus grande fermeté » les accusations et annonce une plainte en dénonciation calomnieuse.
par Marine Turchi
Journal — France
Opération intox : une société française au service des dictateurs et du CAC 40
Une enquête de Mediapart raconte l’une des plus grandes entreprises de manipulation de l’information intervenue en France ces dernières années. Plusieurs sites participatifs, dont Le Club de Mediapart, en ont été victimes. Au cœur de l’histoire : une société privée, Avisa Partners, qui travaille pour le compte d’États étrangers, de multinationales mais aussi d’institutions publiques.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget, Tomas Madlenak et Lukas Diko (ICJK)
Journal
Le procès des attentats du 13-Novembre
Le procès des attentats du 13-Novembre a débuté mercredi 8 septembre à Paris. Durant neuf mois, vingt accusés vont devoir répondre du rôle qu’ils ont joué dans cette tuerie de masse. Retrouvez ici tous nos articles, reportages, enquêtes et entretiens, et les chroniques de sept victimes des attentats.
par La rédaction de Mediapart
Journal — International
Tragédie aux portes de l’Europe : des politiques migratoires plus mortelles que jamais
Vendredi 24 juin, des migrants subsahariens ont tenté de gagner l’Espagne depuis Nador, au Maroc, où des tentatives de passage se font régulièrement. Mais cette fois, ce qui s’apparente à un mouvement de foule a causé la mort d’au moins 23 personnes aux portes de l’Europe.
par Nejma Brahim et Rachida El Azzouzi

La sélection du Club

Billet de blog
Melilla : violences aux frontières de l'Europe, de plus en plus inhumaines
C'était il y a deux jours et le comportement inhumain des autorités européennes aux portes de l'Europe reste dans beaucoup de médias passé sous silence. Vendredi 24 juin plus de 2000 personnes ont essayé de franchir les murs de Melilla, enclave espagnole au Maroc, des dizaines de personnes ont perdu la vie, tuées par les autorités ou laissées, agonisantes, mourir aux suites de leurs blessures.
par Clementine Seraut
Billet de blog
Frontières intérieures, morts en série et illégalités
Chacun des garçons qui s'est noyé après avoir voulu passer la frontière à la nage ou d’une autre manière dangereuse, a fait l’objet de plusieurs refoulements. Leurs camarades en témoignent.
par marie cosnay
Billet de blog
Exilés morts en Méditerranée : Frontex complice d’un crime contre l’humanité
Par son adhésion aux accords de Schengen, la Suisse soutient l'agence Frontex qui interdit l'accès des pays de l'UE aux personnes en situation d'exil. Par référendum, les Helvètes doivent se prononcer le 15 mai prochain sur une forte augmentation de la contribution de la Confédération à une agence complice d'un crime contre l'humanité à l'égard des exilé-es.
par Claude Calame
Billet de blog
Pays basque : le corps d’un migrant retrouvé dans le fleuve frontière
Le corps d’un jeune migrant d’origine subsaharienne a été retrouvé samedi matin dans la Bidassoa, le fleuve séparant l’Espagne et la France, ont annoncé les autorités espagnoles et les pompiers français des Pyrénées-Atlantiques.
par Roland RICHA