Quand Blanquer et Véran deviennent nutritionnistes

Après avoir été chassés des écoles et lycées lorsqu'ils y vendaient des sodas, les industriels de l'agroalimentaire rejouent une mauvaise farce nutritionnelle avec la complicité du gouvernement. Quand Blanquer et Véran se mêlent de nutrition scolaire... on court à la catastrophe sanitaire.

Dispositif petit-déjeuner gratuit à l'école © Éducation France

Voici une offensive rondement menée par l’industrie agroalimentaire avec une étonnante complicité de l'Etat qui remet le couvert aujourd'hui. Il y eut en 2019 un plan "pauvreté" qui agite les bons sentiments d’une lutte contre l’indigence promis par Emmanuel Macron. Ministres et industriels ont imaginé servir des petits déjeuners gratuits dans les écoles. Échaudée par le fiasco des distributeurs automatiques de sodas dans les lycées qu’ils ont dû retirer devant la bronca des sénateurs en 2005, l’agro-industrie revient par la petite porte : il y a deux ans, dans huit académies, les petits déjeuners gratuits sont proposés aux écoles « volontaires » de territoires jugés « prioritaires ». Qui ne se féliciterait pas, comme la secrétaire d’État d'alors, Christelle Dubos, d’avoir touché plus de 100 000 enfants ? « Succès ! » applaudit-elle. Nous sommes priés de la croire, alors que nous devrions lui répondre : « Catastrophe ! » Ce n'est pas tout. 

Villiers-le-Bel, 16 mars 2021. Olivier Véran, Jean-Michel Blanquer ont présenté les modalités du redéploiement des petits-déjeuners à l’école. Au centre, des briques de lait et des croissants (dont il faut 40mn de jogging pour absorber les calories) Villiers-le-Bel, 16 mars 2021. Olivier Véran, Jean-Michel Blanquer ont présenté les modalités du redéploiement des petits-déjeuners à l’école. Au centre, des briques de lait et des croissants (dont il faut 40mn de jogging pour absorber les calories)
Ce 17 mars 2021, l'Etat-nounou remet le couvert : Voici les ministres Véran et Blanquer en guerre contre l'échec scolaire qui nous avertissent sans rougir dans leur masque que les "Anglo-Saxons" ont compris ce que nous ignorons encore (et on sait combien les Etats-Unis et l'Angleterre sont exemplaires en nutrition publique) qu'un enfant "gagne un mois d'apprentissage des maths, et deux mois d'apprentissage des lettres en une année scolaire" s'il mange le matin ! Avec l'intelligence artificielle, voici la nutrition industrielle contre l'échec scolaire. En nous montrant un gamin suçotant une boisson sucrée dans un emballage et une paille fustigés par les mouvements anti-gaspi, Jean-Michel Blanquer vante, sans rire, avec ces produits industriels "l'éducation au goût" et Adrien Taquet sous-ministre auprès de Véran, "l'équilibre nutritionnel"... De qui se moque-t-on ? 

En effet, cette obole de l’État à l’agro-industrie repose sur un grave malentendu. Le juriste Jean-Michel Blanquer s’émouvait déjà il y a quelque temps : « On sait qu’un enfant qui commence la journée le ventre vide ne va pas pouvoir apprendre dans de bonnes conditions. Or, dans les quartiers défavorisés, 13% peuvent être dans ce cas ». Ces belles paroles méritent examen. Que connaît un ministre de l’impact du « ventre vide » sur la capacité intellectuelle des élèves ? Sait-il que bien des médecins ne recommandent pas de petit déjeuner obligatoire. Comment ont été calculés ces 13% ? J'ai pu, dans des quartiers pas spécialement favorisés, constater que jusqu’à la moitié d’une classe pouvait arriver en cours le matin le ventre vide... sans baisse d’attention jusqu'à midi. 

Est-ce l'Etat en charge de la santé publique, qui doit relier le message catastrophiste de nutritionnistes prompts à recommander les solutions du prêt-à-manger industriel ? Les contribuables n’ont-ils leur mot à dire lorsque le ministre s’emballe à passer à la vitesse supérieure en annonçant consacrer 12 millions d’euros en 2020 à cette opération qui pourrait s’enliser dans les sables d’un énième scandale alimentaire ?

Car nous sommes dans une vraie bataille géopolitique avec l'industrie dont les impacts environnementaux et sanitaires, si on en juge les dégâts de la pandémie du diabète, sont déjà considérables. Een France la prévalence du surpoids, obésité incluse, atteint déjà 17% pour la classe d’âge de six à dix-sept ans ? Près d’un enfant sur cinq !

Controverse, vraiment ?

Voici plus d’un siècle déjà, des médecins s’alarmaient sur le fait que le repas du matin, tel qu’il était conçu par l’industrie et considéré comme la norme était une hérésie. La bataille n’est pas perdue, mais elle prend ces tournures nouvelles dont le dérèglement climatique n’est qu’un aspect.

Comment nourrir le débat et pousser plus loin la contradiction ? La géographie offre un terrain d’études inattendu par la comparaison entre deux pays proches, l’Allemagne et l’Italie, mais appartenant à des cultures alimentaires radicalement différentes. Que disent la géographie et l’histoire culturelles ? Que ce repas matinal en Europe et dans le monde résulte grandement de l'urbanisation des sociétés contemporaines. Qu’il s’est diffusé dans de nombreuses régions du monde à la faveur de la colonisation britannique. Auparavant, l’on ne mangeait rien en se levant, mais seulement après plusieurs heures d’activité, le paysan cassait la croûte, le maçon ou le mineur prenait un en-cas arrosé d’un verre de vin ou d’une soupe, tout comme le bourgeois cherchait la distinction dans des pratiques qu’il jugeait plus délicates : les plus raffinés buvaient une tasse de ces nouveaux breuvages (le café, le thé, le chocolat) recommandés par la médecine et confortés par la mode. Dans les villes, loin des rythmes des saisons mais contraints par les horaires des industries naissantes, le rythme des prises alimentaires s’accélère au XIXe siècle avec quatre moments : le déjeuner, le dîner, le goûter et le souper. « Déjeuner » signifie « rompre le jeûne » (en anglais breakfast) et « dîner », « manger à dix heures ». On le voit, toute collation appartient à une culture et dispose de son rituel avec ses horaires qui évoluent au cours des siècles et dans tous les pays. Les Athéniens se contentaient d’un morceau de pain trempé dans un verre de vin pur, pris debout à peine réveillé, tout comme les Romains avec le jentaculum... La pureté du vin était indispensable pour garantir une bonne journée ! Dorénavant, les enfants (et bon nombre d’adultes) ingurgitent des produits aux origines inconnues, au kilométrage extravagant, à la saisonnalité détraquée...

Pourquoi les Italiens ne mangent pas le matin ? 

Alors, pour quelles raisons les Italiens, dans leur très grande majorité, ne s’adonnent-ils pas à ce rite matinal et se contentent, dans leur majorité, d’un minuscule ristretto accompagné d’un verre d’eau ? Que l’on sache, ils ne sont pas en si mauvaise santé et leur cuisine reste l’une des meilleures du monde, parmi celles qui se diffusent le mieux et qui cultivent un art des produits culinaires qu’on ne retrouve guère qu’au Japon. Nous avons mené l'enquête dans une étude publiée chez Terre Urbaine (voir plus loin). Il faut prendre en compte l'ensemble des prises alimentaires d'une journée et les pratiques sociales. Il faut surtout savoir que notre système hormonal sécrète du cortisol, connu comme l'hormone du stress, dès que nous mettons le pied par terre au réveil et que, pendant les trois heures qui suivent notre réveil, notre corps n'a besoin de rien. Ainsi, en Amazonie, les peuples autochtones ne mangent jamais immédiatement au lever, mais plusieurs heures après comme les Grecs, les Romains, les moines au Moyen-Age, les Européens jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. A cette époque, les Français ne prenaient que deux repas par jour : un déjeuner en cours de matinée et un dîner au plus tard à 17 heures. Après la Révolution française, les Parisiens se mettent à travailler, ou à recevoir, en soirée, et retardent le dîner. L’historien Alain Drouard précise qu’il y eut « une période de flottement où ils avaient faim en journée, ne sachant plus trop à quelle heure déjeuner ».  Ce nouveau désordre alimentaire a poussé l’industrie à avancer ses pions pendant plus d’un siècle et demi dans toute la France, grâce aux villes.

Bons sentiments

Cette campagne est une énième entourloupe de l’industrie agroalimentaire. Une industrie née des travaux d’application de la chimie au début du XIXe siècle avec, notamment, Justus Liebig (1803-1873), avec de multiples inventions techniques de conservation, de fabrication de nouvelles ressources comme le sucre de betterave (Chaptal et Delessert, 1811), de conservation comme la conserve (Appert, 1795), le frigo à ammoniac (Carré, 1859), dopée par la publicité et la « spectacularisation »[1] des marchandises, les marchés de masse dans les villes, puis les campagnes) et le déclassement des tâches culinaires domestiques aux Etats-Unis.  L’industrie a fabriqué de toutes pièces un discours nutritionnel constamment démenti[2] sur l’obligation de manger le matin. Récemment, en France, c’est en culpabilisant les parents qui laissent partir leurs enfants à l’école le ventre vide, elle a pu proposer dans le cadre de la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté énoncée le 13 septembre 2018 par le président de la République en personne, de lancer au printemps 2019, une offre gratuite de petit déjeuner à l’école qui se poursuit actuellement. Avec un objectif qu’aucune littérature scientifique n’a validé !

Alors même que cette pratique d’un repas de produits industriels, ultra-transformés, contenant de nombreux conservateurs et autres produits chimiques, peut réellement aggraver l’obésité infantile. Les enseignants ont bonne mine de conforter ceux qui se plaindraient d’avoir en classe des enfants fatigués (tout simplement, parce qu’ils ne dorment pas assez), distraits (une difficulté qui n’a rien avoir avec le ventre vide) et peu attentionnés, notamment en fin de matinée (ce qui se comprend tout à fait, mais là encore, une situation qui pose la sempiternelle question des rythmes scolaires et surtout des temporalités  propres aux classes, sans avoir un quelconque lien direct avec l’alimentation). Le gouvernement d’Édouard Philippe a adressé un communiqué de presse enjoignant de servir des petits déjeuners « équilibrés et de qualité », servis dans le respect des règles d’hygiène, ouverts à tous et accompagnés d’une action éducative à l’alimentation. On sourira aux recommandations des nutritionnistes devenus soudain les conseillers du ministre de l’éducation. Ce qui est contestable, c’est que rien n’est précisé sur ce qu’est l’« équilibre » et la « qualité ». On ne les atteindra sans doute pas avec des produits qui ne passent pas le cap de la qualité définie par le Nutriscore.

En outre, est-il moral en offrant un repas pour tous à l’école, de tenter ceux qui en ont déjà pris un à la maison ? On sait déjà, et pas seulement en France, que les petits déjeuners offerts dans les zones défavorisées ont des effets catastrophiques : l’obésité aurait été multipliée par quatre dans les écoles témoins[3]. Et les premiers bilans de cette expérimentation ne sont pas encourageants[4], les mairies mettent en avant le coût, l’encadrement pour un bénéfice au final on ne peut plus aléatoire, sauf pour les enfants en sous-nutrition et l’accentuation des prévalences de l’obésité. Voici donc un bénéfice de santé publique loin d’être gagné.

Esprits troublés et orientés

Comment se fait-il que de plus en plus d’Européens, mais aussi de Japonais, de Chinois, d’Israéliens, de Péruviens boudent le petit déjeuner, tel qu’il est présenté comme un repas obligatoire pour être en bonne forme physique dans la journée ?

Est-ce une disposition hormonale ? Génétique ? Pour certains nutritionnistes, ce serait l’habitude, liée à la qualité des nuits et du sommeil, qui peut être médiocre et pousse à se lever tard. Pour d’autres, le lien avec le repas de la veille est évident. Mais tous donnent des conseils pour trouver l’appétit, par exemple, un verre d’eau « qui ouvre l’estomac » (sic). Avec toujours en ligne de mire, le fait que manger tôt le matin permet d’être moins gourmand dans la journée. Ce qui a été démenti par une étude randomisée de l’université de Bath (Royaume-Uni)[5], la même démentant aussi le fait que l’on brûlerait davantage de calories le matin que l’après-midi.

Beaucoup d’autres questions troublantes demeurent sur les liens entre le fait de manger au petit déjeuner et la faiblesse assurée de son indice de masse corporelle. C’est tout l’inverse que se passe… Trop d’études sont financées par les entreprises agro-alimentaires multinationales[6], ce qui les rendent bien discutables ! Ces publications orientées nourrissent la publicité de Nestlé et Kellogg’s. «Quelle est la source principale d’information des Français en matière de nutrition ? C’est la publicité. Qui détient les budgets publicitaires les plus importants ? Les groupes alimentaires. Il y a encore quelques années, ça dépassait le milliard d’euros», s’indigne l’historien Alain Drouard (CNRS).

feu
Quand la géographie parle

Lorsque la nutrition est orientée, lorsque la physiologie est imparable sur la question du cortisol le matin, la géographie apporte sa part au débat. Elle prend l’histoire à témoin dans la construction que les sociétés ont fait de ce repas du matin en brouillant les temporalités pour ouvrir grand un espace dont l’industrie s’est emparée dans la cuisine domestique au XIXe siècle. Le breakfast a bien été inventé par les Britanniques au moment où le soleil ne se couchait pas sur leur empire colonial. Il a bien phagocyté les prises alimentaires qui avaient lieu le matin, à des horaires qui n’étaient pas ceux du nouveau monde industriel, en en fixant un rituel au saut du lit, au moment où nos capacités de décision sont les moins fortes, les plus lentes. Le breakfast a tenté d’avaler tous les repas du matin en les synthétisant dans la trilogie nutritionnelle (glucides, lipides, protides) et en installant les vitamines comme un mantra. Et en en excluant ce qui n’était pas dans le modèle.

La géographie a, en effet, sa part au débat lorsqu’elle signale l’existence de pratiques différentes dans des pays comme l’Italie et tous ceux qui en Europe du Sud, France comprise, ont des pans entiers de populations dédaignant le breakfast. Les arguments culturels pèsent lourd, plus lourd que des injonctions nutritionnelles venues de l’extérieur, dans la mesure où une société définit ses standards alimentaires en rapport avec son agriculture, sa médecine, son environnement physique, ses habitudes alimentaires, ses canons esthétiques, ses goûts et ses désirs, son âge moyen, son sexe… Et encore, tout cela ne dit rien de la manière avec laquelle dans chaque pays, comment chaque individu réagit face aux propositions alimentaires qui lui sont faites par la société dans laquelle il vit.

Si…

Si d’emblée nous avions décidé que ce moment du matin est très précieux, que nous y tenons parce qu’il est loin des contraintes sociales, parce que nous y apprécions la solitude, la liberté de manger ce que nous voulons sans avoir de comptes à rendre à quiconque, que la forme de buffet (datant de la fin du XIXe siècle dans les Palaces à l’intention des touristes aisés venus d’Amérique) nous donne le sentiment qu’enfin nous sommes maîtres de notre destin alimentaire, si ce moment donc, nous décidions qu’il est le meilleur, que pour rien au monde, nous y renoncerions, qu’au moins nous respections l’idée qu’il n’est pas indispensable, que nos corps ne sont pas faits pour avoir faim le matin au réveil, qu’en écoutant la nature, notre nature physique, nous pouvons nous en passer si le corps nous en dit, si nous voulions mettre un terme à ces dépendances pathologiques vis-à-vis des nourritures créées par la société industrielle. Car son coût en termes de santé publique est exorbitant. Nos corps, parfois lourds le matin, patauds d’avoir trop mangé la veille, réclament des moments de détoxination que le jeûne offre de multiples façons. Du reste, déjeuner est bien rompre un jeûne que notre corps avait entamé dans la nuit. C’est ainsi que certains d’entre nous ne rompent pas ce jeûne, que les enfants n’ont souvent pas faim le matin et que les enseignants qui ont des classes d’adolescents majoritairement à jeun n’ont aucun signal de fatigue à lier au jeûne puisque les nutriments de la veille, assimilés, nous donnent l’énergie dont nous avons besoin tout comme les sportifs qui ne mangent pas avant l’effort.

Comment les villes nous façonnent

Le coup d’arrêt de l’économie liée à la pandémie du Covid-19, en mars-avril-mai 2020, a mis en lumière le fait que nos rythmes sociaux s’étaient emballés. Les systèmes alimentaires des régions d’abondance de la planète nous entraînent dans un gaspillage très coûteux pour l’environnement, pour l’économie et pour notre santé. L’un de ces gaspillages, c’est le surpoids que l’Organisation Mondiale de la Santé a chiffré à des milliards de dollars de dépenses, sans compter les souffrances morales liées à l’obésité et ses conséquences pour le diabète et toutes les maladies neurodégénératives.

Cet emballement est le fait de ces terres urbaines, déconnectées des rythmes et des cycles de la nature. On ne blâmera pas les humains d’avoir tenté de maîtriser les sécheresses et les inondations, de s’être adaptés à des climats très rudes, d’avoir inventé la polyculture pour ne pas dépendre d’une seule rente qui pourrait manquer, d’avoir créé les villes que les Grecs, les Étrusques et les Romains ont pensé comme des lieux de civilisation, où l’on devient citoyens, nonobstant la présence de nombreux esclaves à leur service. On ne reprochera pas aux sociétés néolithiques d’avoir cherché à constituer des stocks de plantes faciles à conserver comme les céréales. On n’en voudra pas à tous ceux qui ont tenté d’améliorer l’ordinaire et l’extraordinaire en assurant la sécurité alimentaire pour chaque famille, chaque nation. Mais on peut qualifier ce système agro-industriel, relayé par la plupart des dirigeants politiques, de prédateur qui a grandi avec les villes et transformé les êtres humains en mangeurs insatiables, les exposant à toutes sortes de non-dits, brouillant les cartes du savoir scientifique, instillant le doute dans les plus intimes décisions.

Le breakfast peut être vu comme une machine diabolique, dessinant ce que pourrait être un monde où les humains auraient délégué leur alimentation à l’industrie. Il dénature notre rapport au monde. Comme l’écrit Olivier Assouly[7], il prend « en otage le fait alimentaire ». Un otage qu’il nous faut libérer de toute urgence sans verser la moindre rançon ! Il en va de notre santé, de la maitrise de notre chronobiologie et plus largement du bien-être de chacune et chacun sur une Terre, enfin reposée de la productivité à l’hectare... « La vie est faite de matins » disait avec sagesse Stendhal. De matins sans contrainte alimentaire. Qu’on se le dise !

[1] A. Galluzzo, La fabrique du consommateur, Paris, Zones, 2020

[2] Sur ce lien du Journal of Nutrition, on trouvera quantité de publications critiques sur le breakfast : https://doi.org/10.3945/jn.109.114405

[3] Heather M PolonskyKatherine W BauerJennifer O FisherAdam Davey  Sandra ShermanMichelle L AbelAlexandra HanlonKaren J RuthLauren C DaleGary D Foster, (2009), Effect of a Breakfast in the Classroom Initiative on Obesity in Urban School-aged Children: A Cluster Randomized Clinical Trial, JAM Pediatr . Apr 1;173(4):326-333. 2019.

[4] Iovino, I, Stuff J, Liu Y., Brwton, C., Dovi, A., Kleinman, R. & Nicklas, T. (2016), Breakfast consumption has no effet on neuropsychological functioning in children : a repeated-measures clinical trial. The American Journal of clinical Nutrition, 104 (3), 715-721.

[5] Betts, J., Richardson J.R., Chowdhury E.A., Holman G.D., Tsintzas K.,Thompson D. , (2014), « The causal role of breakfast in energy balance and health: a randomized controlled trial in lean adults », The American Journal of Clinical Nutrition, Volume 100, Issue 2, pp. 539–547

[6] Le Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) a publié une étude citée par Sabrina Champenois (Libération, 20 octobre 2017) financée par Kellogg’s. Ce n’est pas la seule.

[7] L’organisation criminelle de la faim, Actes Sud, 2013, rééd. Pocket, 2019.

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Pour en savoir plus : entretien avec F. Jarraud, Le Café pédagogique

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Extrait du livre Feu sur le breakfast ! Un retour sur l'expérience du lait à l'école par Mendès France (à partir de 1954) 

Pierre Mendès France et le lait à l’école

La patrie, qui materne ses enfants, et la République, soucieuse d’égalité, trouvent en l’école un champ d’application idéal de leur générosité, aujourd’hui comme hier. La belle histoire du verre de lait offert aux enfants par un prince éclairé17 ressemble à un conte. Investi à Matignon après la chute de Diên Biên Phu (au Vietnam), le député de l’Eure Pierre Mendès France devient ambassadeur du lait, ce breuvage que Roland Barthes, en 1957, dans Mythologies analyse comme « un anti-vin : et non seulement en raison des initiatives de M. Mendès France (d'allure volontairement mythologique : lait bu à la tribune comme le spinach de Mathurin18), mais aussi parce que, dans la grande morphologie des substances, le lait est contraire au feu par toute sa densité moléculaire, par la nature crémeuse, et donc sopitive, de sa nappe ; le vin est mutilant, chirurgical, il transmute et accouche ; le lait est cosmétique, il lie, recouvre, restaure. Sa pureté, associée à l’innocence enfantine, est un gage de force, d'une force non révulsive, non congestive, mais calme, blanche, lucide, tout égale au réel. »

La comparaison du lait et du vin peut surprendre aujourd’hui, mais au milieu du XXe siècle, les enfants pouvaient boire du vin ou de la bière, alors perçus comme un moyen de lutter contre les microbes. L’interdiction de l’alcool pour les moins de 14 ans n’est déclarée qu’en 1956 et officialisée par une circulaire en 1981. Offrir du lait était l’un des moyens de lutter contre l’alcoolisme des enfants.

À l’époque, le chef du gouvernement Pierre Mendès France a été accusé par Pierre Poujade, à la tête d’un mouvement syndical (Union de défense des commerçants et artisans) et d’un groupe de députés qui défendait les lobbies de l’alcool chez les viticulteurs, débitants de boissons et bouilleurs de cru. Le vin bénéficiait d’une belle image hygiéniste face à l’eau dont la qualité était toujours suspecte. « Le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons », avait soutenu Pasteur devant la qualité microbienne plus qu’aléatoire de l’eau.

Un combat qui tourne à la farce

L’histoire de la santé publique à l’école est un combat politique qui prend des tournures peu conformes à l’idéal qui les a fait adopter. Le souci de l’État de bien nourrir les enfants démarre avec les premières cantines scolaires. Les premières distributions de lait pour en améliorer la restauration ont lieu en 1914 à Brive, en Corrèze. Elles tournent court avec la première guerre mondiale. En 1934, des « journées du lait » sont organisées à Troyes pour prouver les bienfaits de cette boisson. Pendant l’hiver 1937-1938, la commune d’Évreux se mobilise pour faire boire du lait aux enfants, une opération dont l’Union laitière de l’Eure (un département qui en regorge) est partenaire. Le projet est porté par le maire de la ville, l’ancien ministre Georges Chauvin, et un tout jeune député, Pierre Mendès-France. Ce parlementaire faisait mener, en cette année 1938, une étude sur l’effet de la consommation journalière de lait par les enfants. Des effets qui furent jugés bénéfiques notamment du fait, dans leur jargon, d’un « meilleur développement staturo-pondéral ».

À peine promu à Matignon, Pierre Mendès France va se faire l’ambassadeur du lait. Aux États-Unis, lors d’un grand banquet offert à cinq cents journalistes de la presse internationale, où thon et pommes de terre sont accompagnés d’eau plate en carafe, le chef du gouvernement se fait servir un verre de lait. Frissons, photos qui font bouillir la France de la vigne et des betteraves. L’industrie du gros rouge et les 450 000 débits de boissons de l’Hexagone sonnent le tocsin et appellent à « l’action directe » avec barrages, manifestations et grèves. Les dégâts de l’alcoolisme (17 000 cirrhoses et delirium tremens par an), il n’y a que le gouvernement pour les dénoncer. Le 18 septembre 1954, Mendès France s’adresse à la radio aux cinq millions d’enfants : « Je vous vois assis à vos bancs, mes petits amis, encore un peu intimidés par la rentrée. Il se peut qu’un rayon de soleil, pénétrant par la fenêtre, vous rappelle les moments de liberté dans les bois ou dans les champs et que, tout naturellement, vous vous posiez la question : pourquoi donc faut-il aller à l’école ? Je vais vous le dire… » Le chef du gouvernement rêve d’enfants forts dont le verre de lait sera le rédempteur. Son slogan : « Pour être studieux, solides, forts et vigoureux, buvez du lait ! » Il est dans la lignée des Quakers du xviiie siècle qui aimaient les enfants et luttaient contre l’alcoolisme. Mendès France ne veut pas voir qu’un véritable maquis de l’alcool s’est levé dans les campagnes, organisé par les élus qui n’aiment pas ce communicant passant par-dessus le parlement pour s’adresser au peuple.

Bruxelles s’en mêle

Dans les écoles, le verre de lait de Pierre Mendès France va être distribué au petit bonheur, selon le bon vouloir des enseignants et des directeurs. Il est perçu dans les années 1970, par les technocrates de Bruxelles et du ministère de l’agriculture, comme une solution à la surproduction laitière. Les « de lait » poussent la Communauté européenne à subventionner des distributions. Les industriels s’en mêlent en recommandant par les publicités la consommation de « produits laitiers », donc des yaourts et fromages blancs, pour faire prendre aux familles des habitudes alimentaires nouvelles. La France, dès lors, devient le pays qui consomme le plus de produits laitiers au monde. Leurs rayonnages dans les supermarchés sont éloquents : aucun pays n’en propose une telle diversité. Progressivement, une très grande partie des fromages deviennent des produits industriels. Les commerçants du lait communiquent constamment auprès des publics scolaires, accueillent les enfants comme des rois au Salon de l’agriculture. Plus tard, des concours seront organisés pour combattre les suspicions d’une opinion de mieux en mieux formée et qui contesteront les bienfaits du lait, notamment sur les réseaux sociaux.

. L’idée d’utiliser les écoles comme lieux d’éducation alimentaire est reprise régulièrement. Ainsi, en 2008, Michel Barnier, ministre de l’Agriculture, fait distribuer des fruits frais dans les écoles.

Car entre-temps, les gâteaux et les gâteries industriels se sont fait leur place dans les collations du matin ou du soir. Dans de nombreuses écoles, cette collation s’est glissée l’après-midi avec, notamment, du cacao dans des bouteilles en verre de 25 centilitres.

Une industrie intrusive

Les collations sont remises en cause par l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) dans un avis du 23 janvier 2004. Dans le cadre d’un programme Nutrition Prévention Santé des enfants et adolescents à l’école, on recommande un verre d’eau plutôt qu’un soda, ou des fruits frais. Notamment parce que 93 % des enfants de 3 à 5 ans prennent des petits-déjeuners et n’ont pas de déficience calcique. La recommandation du verre de lait demi-écrémé vaudrait pour les enfants qui n’en ont pas bu avant d’arriver à l’école. Pour l’AFSSA, les collations participent au conditionnement des comportements alimentaires. En d’autres termes, cela revient à dire à l’écolier : « Mange, même si tu n’as pas faim. » Le Dr Ambroise Martin, directeur de l’évaluation des risques nutritionnels et sanitaires à l’AFSSA, explique que ce contre-message nutritionnel ne permet pas aux enfants de porter attention aux signaux internes de la faim et de la satiété. D’autant qu’en famille, les jours de congé, les enfants ne prennent pas de collation matinale.

L’AFSSA craint que l’école n’incite les parents à supprimer le petit-déjeuner. L’agence considère que la collation du matin crée un déséquilibre alimentaire du fait qu’elle est prise à 10 heures et représente un excès calorique, source d’obésité. Le lait était distribué en briques, aromatisé à la fraise pour la maternelle et le CP. Mais les industriels sont généreux en promotion et, au fil du temps, le lait a souvent été remplacé par des sodas, des biscuits, des gâteaux, des céréales, des viennoiseries… Les pédiatres ont dû tirer la sonnette d’alarme en déplorant que 16 % des enfants soient en surcharge pondérale.

Malgré tout, l’AFSSA propose de ne pas supprimer la collation et le lait mais de distribuer un petit-déjeuner équilibré aux seuls enfants qui ne l’auraient pas pris et ce, avant le début du cours. Un casse-tête chronophage pour les directeurs d’école qui peinent à suivre les injonctions ministérielles. Pourtant, bien que le ministère de l’Éducation nationale recommande une offre alimentaire excluant les produits à forte densité énergétique comme les biscuits ou les céréales sucrées, la collation résiste dans de nombreuses écoles maternelles. Avec de nouveaux arguments, poussés par les lobbies nutritionnistes de l’agroalimentaire : l’hypoglycémie de fin de matinée serait responsable d’une baisse de la performance scolaire, la compensation par l’école des supposées carences parentales,

Que de générosité bien intentionnée pour nos enfants…

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