Comment nous dévorons la forêt tropicale

Nos modes de vie nous poussent à importer la dévastation de la forêt tropicale. Voici comment nous aussi, Européens, sommes responsables de cette crise environnementale en Amazonie, en Afrique et en Asie.

Bienvenue sur notre blog Géographies en mouvement qui était actif sur Liberation.fr jusqu’à ce 1er décembre 2020, au cours duquel nous rejoignons Médiapart. Notre idée de la géographie est bien celle d’une discipline scientifique mais nous voulons la sortir des laboratoires pour la rendre engagée et la sortir de sa posture de surplomb, de sa tour d’ivoire. Au risque de déplaire, d’être parfois partiaux, voire de se tromper mais de faire de la géographie une science vivante, parce qu’engagée. Pourquoi faire de jolies cartes ou de belles histoires sur les migrations des virus au Moyen-Age si ce n’est pas pour impliquer la géographie dans les débats contemporains ? Pourquoi des géographes européens écouteraient-ils de la musique congolaise chez eux sans s’interroger sur ce qui franchit les frontières et ce qui y résiste ? Pourquoi enseigneraient-ils la déforestation sans aller plus loin dans l’action ?

Notre premier post est consacré à la déforestation tropicale pour dire que nous sommes, en Europe et dans le reste du monde, en partie responsables de ce qui se passe au Brésil, en Indonésie, en République démocratique du Congo. Lorsque nous choisissons du poulet au restaurant, certains fromages ou certains bois, certaines marques de pneus, etc., nous dévorons des forêts, nous spolions des populations autochtones, nous polluons des rivières.

L’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a compté 178 millions d’hectares de forêt perdus dans le monde depuis 1990, avec un rythme de cette dévastation qui s’est un peu ralenti (2 millions d’hectares détruits par an depuis 2015, contre le double auparavant). Le modèle agricole dont la FNSEA est si fier est responsable de l’achat de 2 millions de tonnes de soja brésilien qui nourrit des volailles, des porcs, des poissons d’élevage et, pire, des vaches. Et sur la conscience des vertueux Européens, plane la responsabilité de la destruction d’un tiers (36%) de la forêt tropicale, à cause de ses achats de soja, huile de palme, cacao, viande de bœuf, cuir, caoutchouc, bois, pâte à papier.

La France s’était engagée en 2018 à mettre fin à cette politique environnementale de gribouille consistant à encourager l’élevage industriel, l’achat de bois tropicaux et de papier, de caoutchouc, d’huile de palme. Elle avait fait signer par plusieurs ministres un texte définissant la stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI). Bilan des courses deux ans plus tard : presque rien. Bérangère Abba, secrétaire d’Etat chargée de la biodiversité au ministère de la transition écologique reconnaît : « Ces deux dernières années, nous avons perdu un peu le rythme. Ce 18 novembre est un moment de remobilisation, nous rentrons dans le dur avec des annonces de nouveaux outils concrets (…). L’opinion a vu la déforestation entrer dans les foyers via les médias et il y a aujourd’hui une vraie prise de conscience du lien, bien documenté, entre la perturbation des écosystèmes et la pandémie »

Après ces belles paroles, la secrétaire d’Etat présente un guide pour les 130 000 acheteurs publics, leur offrant de quoi parvenir à l’objectif « zéro déforestation ». Ce n’est pas rien, si on sait que les collectivités publiques et locales comptent avec leurs approvisionnements pour 10% du PIB. Plate-forme, traçabilité, veille publique : tout est assuré par l’Etat. Les douanes fourniront des données anonymisées, ainsi que les satellites de l’institut de recherche indépendant Trase (Transparency for Sustainable Economies).

Le soja bientôt blacklisté ?

Comment se débarrasser du soja brésilien ? En le cultivant en France, répond le ministre de l’agriculture. Un plan pour les protéines végétales financé à hauteur de 100 millions d’euros est présenté d’ici la fin de l’année. Mais le plus difficile sera de convaincre les distributeurs de lutter aussi contre la déforestation en refusant les produits au soja. Comme pour l’huile de palme… Cela dit, où est le négoce, notamment Bunge et Cargill, gros importateurs ?

De son côté, la Commission de Bruxelles et le Parlement européen s’activent, ayant aux trousses près de 140 ONG qui ont lancé des consultations publiques qui risquent de peser. On ne luttera pas contre la déforestation sans bannir les produits agricoles venant de terres qui en sont issues. A  vos fourchettes !

Les forêts menacées par la déforestation Les forêts menacées par la déforestation

 

 Pour nous suivre sur Facebook: https://www.facebook.com/geographiesenmouvement

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.