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La vie de Brigitte Bardot n’a jamais rien laissé indemne. Là où elle passe, ça explose : le cinéma, la morale sexuelle, la cause animale, la politique — et Saint-Tropez. Rien, absolument rien, ne prédestinait cette petite cité corsaire dominée par une citadelle du XVIᵉ siècle à devenir l’un des temples mondiaux du luxe tapageur et du surtourisme obscène. Et pourtant, Bardot est passée par là.
En 1956, lorsqu’elle débarque à Saint-Tropez pour tourner Et Dieu… créa la femme sous la direction de Vadim, elle n’est encore qu’une starlette de 22 ans, qualifiée par le Jardin des modes de « minette érotique ». Le scénario est banal, presque ridicule — une intrigue de promotion immobilière, déjà, à Saint-Tropez même. Les Français boudent le film. Mais à l’international, surtout aux États-Unis, c’est un séisme culturel. Bardot devient un mythe, et Saint-Tropez sort brutalement de l’anonymat. La France ne deviendra bardolâtre qu’un an plus tard, après que le phénomène a irradié l’Europe entière.
L’endroit est très peu connu même si l’écrivaine Colette y a acquis une maison dans le même quartier. Est-ce que Marcel Pagnol, René Clair, Marcel Cachin, Léon Blum qui y possèdent des villas fuient déjà les mondanités de Cannes et Juan-les-Pins ? Dans ces années 1950, «le tout Saint-Germain-des-Prés y prend ses habitudes d’été»[1], on y croise Boris Vian qui y a tourné un film en 1952 et Françoise Sagan. Et Bardot a adoré tourner avec Vadim durant l’été 1956 dans le village.
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À partir de là, tout s’emballe. Bardot fuit. Les paparazzi traquent. Les refuges se succèdent. Mettons de côté le71 avenue Paul-Doumer à Paris et la bergerie de Bazoches-sur-Guyonne à 40 km à l’ouest de Paris, proche de Rambouillet où elle se remet d’une grossesse vécue comme un traumatisme. On se moque de ses maisons, de ses animaux, de son décor jugé trop «Marie-Antoinette». Mais La Madrague change tout. Ce simple hangar à bateaux (rappel du film Et Dieu... créa la femme?), devenu maison de pêcheurs, acheté en 1958 pour 24 millions de francs, devient le centre névralgique de sa vie — et un symbole. La chanson écrite par Jean-Max Rivière achève de sacraliser le lieu en 1962. La star cherche la paix, mais crée malgré elle un lieu de pèlerinage.
Car très vite, le refuge devient une prison. Les foules défilent sous ses fenêtres. La star se replie, achète ailleurs, vit cachée. Elle ne s’installera définitivement à La Madrague qu’en 1992, léguant ensuite la propriété à sa Fondation. Usufruitière, elle aimait dire qu’elle «habitait chez ses animaux» qui y ont leur cimetière au fond du jardin. Saint-Tropez, lui, n’aura plus jamais de refuge.
Bingo pour Saint Trop’
En quelques décennies, les six plages, du golfe à la presqu’île, sont grignotées, privatisées, bétonnées parfois en douce, malgré une loi Littoral que plus personne ne semble vraiment appliquer. La cité qui fut république, port marchand, bastion contre les Turcs et les Espagnols, devient un décor. Un décor rentable. Un décor vidé de ses habitants.
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Le village aurait-il échappé à ce destin sans Maupassant, sans Signac, sans Matisse ? Peut-être. Mais l’arrivée de Bardot agit comme un accélérateur brutal : Saint-Tropez n’est plus un lieu, c’est une marque. Aujourd’hui, onze hôtels, plusieurs cinq étoiles, un Byblos transformé en palace. Une ville copiée, clonée, exportée. Des « Saint-Tropez » fleurissent à Cadaquès (Catalogne), Búzios (Brésil), Cascais (Portugal), Taormine et Portofino (Italie). Demain ailleurs. Après Bardot, le mode d’emploi est connu.
Et pourtant, paradoxe cruel : la population s’effondre. De 5 660 habitants en 1968 à à peine 3 500 aujourd’hui. Que s’est-il passé ? Le succès a-t-il tout simplement tué son objet ?
Avec plus de 100 000 visiteurs par jour l’été, le surtourisme a-t-il tout bonnement asphyxié la ville comme il le fait à Barcelone, Amsterdam, Paris? Par quoi sont aguichés ceux qui déambulent dans les ruelles de l’ancien village? Comme toutes les victimes du tourisme de masse, Saint-Tropez croule sous les images que le cinéma a fabriqué de la ville. Pas moins de quarante films - avec des vedettes dont L. de Funès - ont été tournés dans le port et les collines du golfe, sans compter les feuilletons télévisés. La presse people feuilletonne les vacances des stars du show biz auxquelles se mêlent les hommes d’affaires qui y ont des propriétés (Mohamed Al-Fayed, Stéphane Courbit, Albert Frère, Vincent Bolloré, Gérard Mulliez, François Pinault), des animateurs de radio et télévision. Sans oublier le plus célèbre d’entre eux : Bernard Arnault.
Saint-Tropez-du-Luxe
La journaliste Khedidja Zerouali a documenté sur ce site une véritable «invasion» du territoire tropézien par le magnat du luxe. En 2020, le port est aménagé par 380 tonnes de béton dans la mer pour amarrer le Symphony, yacht personnel de Bernard Arnault de plus de 100 mètres de long, sans que le préfet lève le petit doigt. La Bouillabaisse, célèbre plage, est grignotée par les transats privés en regard du restaurant éponyme, et la Résidence de la Pinède à 15 km de Saint-Tropez complète le portefeuille hôtelier du Cheval Blanc appartenant à LVMH. Rue François-Sibilli, voici «l’avenue Montaigne» locale avec Fendi, Bulgari, Louis Vuitton, Hublot, Dior, Loewe, Rimova, Fred et, non loin de là, le White 1921 et ses dîners (premier menu à 185 euros) et, au-delà, Céline, à nouveau Vuitton et une boutique éphémère d’Acqua di Parma. Résultat : les prix de l’immobilier flambent, les services publics s’en vont. L’enquête de Khedidja Zerouali montre comment la modification du PLU (plan local d’urbanisme) en juin 2025 fait fuir les habitants. Plus curieux sont les dons de LVMH et de Rodolphe Saadé, armateur milliardaire de CMA-CGM et BFM, aux associations de commerçants ou à la mairie. L’opposition y voit une «aliénation des biens communaux»…
L’histoire de l’urbanisme est celle d’une prédation organisée : le capital s’empare de l’espace, le hiérarchise et le met en rente. Les lieux dits d’exception ne sont pas des miracles culturels, mais des machines à valoriser et à exclure. Saint-Tropez s’inscrit pleinement dans cette logique, en offrant une version tardive et cynique de la ville-capitale : une ville produite par l’image avant même d’être aménagée. BB n’y est ni muse ni héroïne, mais une fonction médiatique, un corps surexposé dont la circulation permet la marchandisation du lieu. La «femme-objet» n’est pas ici une provocation individuelle, mais un rouage structurel : elle rend possible l’objectivation simultanée des désirs, des paysages et de l’espace urbain. Saint-Tropez cesse alors d’être un lieu pour devenir une marchandise totale, une marque territoriale où le capital transforme l’imaginaire en rente et l’habitat en décor. Saint-Tropez, ville inhabitable ?
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[1] De Baecque, Bardot, Les Pérégrines, 2024.
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Sur le blog
Lieux de Funès : la France en folie (G. Fumey)
«Saint Tom Cruise, priez pour nous» (Manouk Borzakian)
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