Chasse à l'homme

Avec cet ancien militaire recherché à Lardin-Saint-Lazare, télés et radios ont abondamment titré sur « Chasse à l'homme ». Depuis quelques années, l'actualité n'offre-t-elle pas à la vindicte publique les noms, visages et portraits de délinquants, de criminels, de suspects ? Est-il encore temps d'y regarder à deux fois en considérant la logique mise en place ?

Avec cet ancien militaire recherché à Lardin-Saint-Lazare en Dordogne les télés et radios ont abondamment titré sur « Chasse à l'homme » quand, dans le même temps, sur France-Info*, l'ancien négociateur du GIGN et le général en charge de cette recherche précisaient bien que le but était d'arrêter cet homme sans verser le sang, y compris pour l'homme recherché qu'ils savaient être dans une logique suicidaire cherchant les tirs de riposte des gendarmes.

« Chasse à l'homme » est  ce raccourci tapageur et racoleur que ces medias ont mis en avant comme si véritablement il s'agissait d'une chasse de cet homme pour le tuer comme le renvoie cette expression, en dépit cette fois des déclarations des interviewés.
Voilà la énième affaire de violences armées qui ces jours-ci occupent le devant de l'actualité comme avant lui, à La Chapelle sur Erdre et les nombreux précédents qui alimentent bien trop souvent cette actualité avec ou sans mort mais toujours avec armes, policiers ou citoyen.nes pris pour cible.

L'opinion publique s'est lassée de la politique ? Servons-lui de quoi l'indigner prestement, un visage chassant l'autre, indéfiniment. Les réseaux sociaux, honnis et plus encore adulés par ceux-là mêmes qui vitupèrent contre la consommation effrénée et son rôle dans le dérèglement climatique sont une formidable caisse de résonance planétaire dont « La fabrique du mensonge : terroristes en réseaux » diffusé sur France 5 le 30 mai nous donne à comprendre l'enchaînement pour aboutir au meurtre de Samuel Paty.

Depuis quelques années, l'actualité n'offre-t-elle pas à la vindicte publique, pour toute sortes de raisons, y compris les « meilleures » - si je puis dire - les noms, visages et portraits de délinquants, de criminels, de suspects ou au contraire, pour soutenir, compatir, parfois surenchérir sur les récits de victimes réelles, possibles, supposées ?

Qu'est-ce qui est évacué dans cette centration sur l'individu ? les libertés qui partent en quenouille avec l'amoncellement de dispositions législatives ou réglementaires sécuritaires et liberticides, la misère et le désespoir qui s'étend, les inégalités qui ne cessent de se creuser, le fric que s'accaparent toujours plus les plus friqués de la planète, planète qui chavire à bout de ressources, de diversité et de chaleur, les frontières fermées aux migrants qui disparaissent en Méditerranée, gardés par des pays qui s'en chargent pour exercer un chantage à l'UE, l'expulsion des mineurs intégrés dès qu'ils sont devenus majeurs... tant d'autres évolutions dramatiques... mais on offre des visages, des profils à rejeter, haïr, justifiant le châtiment et l'opprobre.

Finalement, une bonne façon de détourner l'attention sur des individus – le libéralisme aussi renvoie toujours à l'individu et l'individuel pour ne considérer que sa seule responsabilité - en évacuant les dimensions institutionnelles, sociales, économiques, historiques, la critique du pouvoir, de son idéologie et de ses décisions qui préparent le terrain à un nouveau fascisme qui gangrène déjà de larges parts de l'opinion publique et des forces politiques.

Est-il encore temps d'y regarder à deux fois en toute responsabilité en considérant la logique mise en place ?

Cette galerie de portraits a un goût de Far-West, de chasseurs de prime et de justicier.es pour animer le théâtre de l'émotionnel et du manichéisme confortable, venger les élans insatisfaits. Il me semble accompagner cette société fascisante où toute parole se veut extrémiste, radicale et grossière façonnant une nouvelle normalité de langage et « d'échanges », violences verbales devenues normes (dans nombre de commentaires ici même, dans nombre de médias avec néofascistes invité·es ou permanent·es, dans les échanges sur les réseaux sociaux), accompagner cette société fascisante où la supposée dangerosité prend le pas sur la preuve de culpabilité quand la Police prédictive est à notre porte, si attirante, déjà en œuvre outre-atlantique...notre probable avenir ?

Livrer des visages choisis à la vindicte publique en oubliant les empoisonneurs, pollueurs et criminels de bien des firmes (qui mettent dans la nature ou en vente des produits dangereux ou toxiques, produisent en sacrifiant ressources, travailleurs.euses et environnement) et gouvernements (qui prennent les dispositions pour favoriser cette marchandisation quel qu'en soit le prix pour la planète et les populations) met le projecteur vers les seuls individus sur les épaules desquels repose toute la responsabilité, réelle, partielle ou supposée, parfois chimérique.

Cette évolution écarte de fait les responsabilités plus vastes et complexes des pouvoirs économiques et politiques, difficile pour beaucoup à cerner dans ce fast-food culturel d’instantanés successifs qui sévit. Elle remplace la Justice. Une Justice certes contestable, faillible, parfois de classe, manifestement à réformer, pas dans le sens unique de plus de peines ou de détention au prétexte d'un faux-laxisme fantasmé, mais irremplaçable pour ne pas sombrer dans le lynchage sans retour, la condamnation publique sans appel, dead or alive.

* chaîne télé que je connais bien pour la regarder, n'est pourtant ni une télé people ni poubelle comme celle que vous connaissez bien pour la dénoncer régulièrement.

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