En ce samedi soir de juin, dès 19h30, place Louise-Bourgeois à Clermont-Ferrand, il était possible de déguster des tartines - dont une vegane - et boire au choix parmi des boissons sous un barnum comme de profiter du mobilier, tables, chaises et parasols, prêtés par la cave à vin de la place, fermée à cette heure. Cette place n'a pas été choisie par hasard, témoin d'événements festifs et revendicatifs nombreux. Elle réunit dans un petit périmètre le tiers-lieu « LieUtopie », l'Ecole d'art qui a massivement manifesté durant ce printemps en cortège-retraite et feue-la maison de la Résistance et de la Résilience d'avant Covid dont il ne reste qu'un écriteau sur une fenêtre rigoureusement clôturée.
Agrandissement : Illustration 1
Vous me direz « Quoi de plus ordinaire en cette saison ? » Pas ordinaire en fait. Préparées par les mains expertes de ces jeunes venu·es de Poitiers, ces tartines précèdent un spectacle de rue donné par la compagnie « Cortège de tête » créée en 2017 qui propose « Le grand soir sous les étoiles », un temps festif, convivial et original sur des thématiques sociales, écologiques, féministes, résolument intergénérationnelles.
« Ce spectacle nous entraîne dans l’histoire de Lila, 25 ans en 2019, qui s’engage dans les luttes écologiques suite à la mort de sa petite sœur. Au deuil personnel qu’elle traverse se mêle le deuil d’une génération qui voit disparaître jour après jour la perspective d’un avenir radieux. Grâce à un objet mystérieux, elle rencontre deux militantes de deux générations différentes [Ambre et Françoise]. En écoutant ces femmes lui raconter leurs engagements, elle comprend qu’il n’y a pas de place pour la résignation, et qu’elle vit à une époque où tout pourrait bien basculer. »
Agrandissement : Illustration 2
C'est au festival du théâtre de rue d'Aurillac l'an dernier que la rencontre a eu lieu. La compagnie a contacté Greenpeace qui a accepté volontiers son organisation. Elle a réclamé l'accord de la Mairie, la mise à disposition du LieUtopie pour les préparations culinaires, la participation de bénévoles de Greenpeace.
Avec les cinq de « Cortège de tête » et dix personnes chargées de la sécurité pour ce spectacle ambulatoire dans le quartier où deux-roues et véhicules circulent, la déambulation ponctuée de moments de spectacle a pu débuter vers 21h30 avec soixante à soixante-dix personnes bien accrochées par ce théâtre de rue qui amène à s'identifier avec ces luttes.
Agrandissement : Illustration 3
Chaque scène organisée à chaque arrêt dans ce quartier Kessler-Rabanesse a abordé une question, une problématique, une émotion parmi toutes celles qui traversent cette génération qui verra la deuxième moitié de ce siècle et son état du monde. Pour dire vrai, à travers ce spectacle, il était possible de ressentir désarroi, questionnements, sentiment d'impuissance relative, désir ardent de luttes pour changer de destin sans l'illusion du grand soir. Une performance et une écriture (elle s'inspire de témoignages véritables) qui prend peu à peu de la densité dramatique.
L'éco-anxiété, la question de faire des enfants avec ce futur sombre, la pollution, le patriarcat - « On suffoque » a t-elle collé, lettre par lettre sur ce mur blanc – s'engager même si les chemins se séparent, les violences policières... sont quelques-uns des thèmes abordés, portés par Elisa Beuchet (« accompagnée par des silhouettes ») une comédienne totalement engagée dans cette performance où s'enchevêtrent espoirs, rage, craintes et tristesses.
Vers la fin du spectacle, la comédienne devenue Françoise, accuse les années et affiche soixante-dix ans, se rappelant cette manifestation anti-nucléaire contre le surgénérateur démentiel de Creys-malville (qui sera abandonné faute de tenir ses promesses) où Vital Michalon a trouvé la mort, tué par une grenade le 31 juillet 1977 à l'âge de 31 ans et auquel justice ne fut jamais rendue. Combien sont morts depuis sous des violences inutiles et niées ? Combien de mutilés, de traumatisé·es ? Entre surgénérateurs d'hier et EPR2 d'aujourd'hui, quand celui de Flamanville n'est même pas en marche après tant de temps et de surcoût, n'est-ce pas quelque chose de la même histoire qui se répète ?
La comédienne s'adresse alors à une plus jeune pour lui transmettre le flambeau de la lutte avec cette flamme qui ne peut pas mourir, l'espoir d'un monde meilleur : « L'urgence climatique appelle la convergence des luttes sociales et écologiques... Le grand soir, on ne l'attend pas, on le prépare... il n'aura pas lieu de mon vivant... Plus que Révolution, c'est un symbole, la certitude de se défaire de nos chaînes... ».
Bien des militant·es ont eu cette vie de lutte quoiqu'il arrivât, sur des décennies quand ce n'est pas depuis leurs jeunes années. Combien seront-ils qui crient aujourd'hui « OK boomer » faignant de croire que les combats n'ont pas été de tous les temps avant et après chacun de nous ? Chacun·e de nous est un moment de la lutte sans fin et sans résignation mais non sans progrès aussi longues que soient nos vies. Il n'y a pas d'avenir à qui refuse cette Histoire et ne s'inscrit pas dans cette filiation.
Une soirée comme une respiration après ces mois de lutte acharnée et bien d'autres sujets.
Cette compagnie se produira prochainement à Florac Trois Rivières et compte réembarquer pour une tournée d'automne et de printemps 2024.
Agrandissement : Illustration 5
La banderole "Il est encore temps" du spectacle renvoie à ces paroles de Georges Moustaki "Pendant que je chantais ma chère liberté - D'autres l'ont enchaînée, il est trop tard - Certains se sont battus, moi je n'ai jamais su - Passe passe le temps, il n'y en a plus pour très longtemps" qui finit par "Il était encor temps". Il est toujours temps de lutter et collectivement s'insurger en camarades, frères ou soeurs en évitant ces querelles qui divisent pour débattre des questions qui n'ont pas qu'une unique solution que certain·es auraient et imposeraient !