A qui fera-t-on croire?

Sur les réseaux sociaux et les plateaux télé, pas toujours seulement ceux des télés-poubelles, un débat tente d'être porté au-devant de l'actualité par différentes personnes qui estiment que «Vie sauvée des vieux est vie gâchée des jeunes». Le confinement des vieux serait un choix nécessaire, juste et propre. Il faut choisir disent-ils, maintenant choisir les jeunes plutôt que les vieux ...

Sur les réseaux sociaux, sur les plateaux télé, pas toujours seulement ceux des télés-poubelles, un débat tente d'être porté au-devant de l'actualité par différentes personnes qui estiment que "Vie sauvée des vieux est vie gâchée des jeunes". Le confinement des vieux serait un choix nécessaire, juste et propre. Foin de sentimentalisme, soyons efficace, il faut choisir disent-ils et maintenant choisir les jeunes plutôt que les vieux et les vieilles qui, après tout, ne sont pas loin de leur fin de vie.

Oui vraiment, sauver les vieux en gâchant la vie des jeunes, en les déprimant est particulièrement inacceptable. Oui, les vieux ont beaucoup moins d'années à vivre que ces jeunes sacrifiés pour la protection des vieillards. D'ailleurs certains vieux à la télé sont d'accord de tirer révérence pour laisser la place aux jeunes, leur permettre de vivre leur vie avec la pandémie qui n'est même pas menacée par le virus ou ses variants.

Rêvons donc puisque notre gouvernement ne prend pas la mesure de cette question ni ne décide pas de la résoudre à chaud et définitivement en prenant enfin ses responsabilités.

Rêvons donc : laissons les jeunes revenir partout où leur génération peut s'épanouir, études, travail, loisirs etc... leurs moyens financiers le permettent sans doute. Pour les vieux et les vieilles, pas de tergiversation : rester à la maison, au mieux s'autoconfiner, voire être confiné.e.s par obligation suivant son âge. Ainsi, les autres générations pourront vaquer à leurs occupations, les hôpitaux retrouvées de la souplesse. Vacciner les plus âgé.e.s peut être alors de moindre utilité pour vacciner les autres et continuer la route du progrès.

Donc les vieux et vieilles restent à la maison tranquilles et peinards. Ils ne pourront sortir avec autorisation que pour quelques heures précises. Bien entendu, avant la fin de la pandémie, les visites seront très strictement encadrées y compris celles de la famille : il faut aussi protéger nos vieux contre eux-mêmes. Du travail et des jeux pour les générations productives qui en sont privés : c'est pas la faute aux politiques des gouvernements successifs, à la finance, à la recherche du profit pour nos chères entreprises mais aux générations anciennes.

Et si les vieux et vieilles prennent des risques, outrepassent leurs droits nouveaux de confinement, pourquoi pas leur refuser les soins, les équipements, la vaccination comme à certain degré, il en fut au premier confinement ? Ce ne serait, après tout, que participer à une juste répartition des responsabilités car chacun sait bien que les vieux sont coriaces et têtus, parfois teigneux, pas les jeunes parés pour la circonstances de toutes les vertus et d'une grande attention surtout sans RSA.

A qui fera-t-on croire que, toucher à un cheveu d'un vieux ou d'une vieille va défriser un jeune ?

A qui fera-t-on croire que, perdre ses grands-parents les chagrinerait ?

A qui fera-t-on croire que, les vieux ont quelque chose à apprendre aux jeunes, à transmettre d'une histoire qui n'est pas que singulière ou familiale ?

A qui fera-t-on croire que, les vieux désespéreront dans l'isolement, l'abandon, l'exclusion ?

A qui fera-t-on croire que, par la mort sociale, c'est condamner à mort ?

A qui fera-t-on croire que, se séparer de quelques générations de bien vieux et bien vieilles ne serait pas éthique quand elle rétablirait les comptes de la Nation pour tant d'autres défis planétaires à relever ?

A qui fera-t-on croire que, commencer par se séparer d'eux et d'elles, par une sorte de vase communicant, ne fera pas automatiquement vivre beaucoup mieux ces jeunes déprimé.e.s ?

A qui fera-t-on croire que, commencer par les plus vieux, se poursuivra par les faibles, les handicapé.e.s, les malades chroniques, les addicts, les improductifs ?

A qui fera-t-on croire que, perdre toute vie d'homme ou de femme pour raison d'état de protection est attenter à toutes les autres ?

A qui fera-t-on croire que, le sort des anciens justifiera très vite les atteintes et restrictions aux autres générations au motif du bel effort des aîné.e.s que reconnaîtra la Nation ?

A qui fera-t-on croire que, choisir qui laisser mourir atteint toute vie, toute civilisation, toute humanité dans la solidarité anthropologique inaliénable ?

A qui fera-t-on croire que, choisir la voie juste de se séparer des vieilles générations nous conduit à la barbarie, à une inhumanité extrême, qui ferait basculer dans un nouveau fascisme bien formulé ?

A qui fera-t-on croire qu'accepter de ne pas soutenir, comme un tout indissociable et solidaire, la vie des générations anciennes, des très vieux aux déjà vieux, des moins anciens, des presque jeunes, des encore jeunes, des vrais jeunes, ados, enfants, bébés, toutes les générations, met en cause l'humanité solidaire dans le refus de la barbarie ? Fera-t-on croire que la vie vaut plus que produire de la valeur ajoutée ?

Je n'en crois rien. On ne me le fera pas croire. Je suis seulement, simplement, profondément persuadé, si convaincu que je peux en mourir pour refuser ce rêve qui n'est qu'un cauchemar absolu comme l'Histoire a déjà connu. Ma mort, à circonstances près, je m'en fous mais mourir du Covid ou de l'isolement c'est trop con :  cette chienne ne vaut que parce qu'elle est reliée à d'autres, indissolublement. Ma peur, ma seule peur c'est la dépendance qui ne serait plus qu'une souffrance, me dépouillerait de mon histoire, de ma pensée, de ma vie, de mon autonomie, de moi-même.

Cette idéologie (qui n'est pas en débat) que tente d'imposer ces nazillons sent le retour du Mein Kampf réécrit au goût du jour par des zélateurs qui, comme autrefois, n'ont de cesse d’œuvrer à un nouvel espace vital par l'exclusion aujourd'hui fondée sur l'âge, promettant que tout sera mieux quand on aura parqué une catégorie de la population, solution logique et juste, à défaut d'être finale, solution d'une époque révolue mais une idéologie toujours vivante.

 

Lire : Crise sanitaire : « Le soleil noir de l’exclusion » Le Monde 17-02-21 Tribune de Samuel Dock et Roland Gori.

Blog Adeline et Roman : " Mémé, que reste-t-il quand on a presque tout oublié ? "

Blog Pascal Maillard : "La valeur d’une vie"

 

« Quand ils sont venus chercher... »

 

 

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