Occupation pour la culture avec énergie et projets, contre le dénuement

Un reportage sur l'occupation de «La Comédie de Clermont» scène nationale, occupée depuis lundi 15 par ces "gens de la Culture" qui ne peuvent plus travailler depuis plus d'un an et sont, pour certain·e·s, sans ressource. Ils et elles préparent cette grande manifestation solidaire et unie du 20 mars dès 10h. Nous apportons leur témoignage, leur espoir, leur combat.

Ce vendredi 11h après une nuit enneigée, devant l'entrée de « La Comédie » de Clermont-Ferrand, bâtiment remis à neuf depuis peu après de longues années de travaux et livré en septembre 2020 juste avant le deuxième confinement : des banderoles, nouvelles ou déjà vues dans des manifestations précédentes (« Libère-toi », « Et je remets le son », « Désordre global, rêve général », « No culture, no future ») ornent la façade. Dans le vaste hall transformé en salle de débats, d'échange, de sommeil et de cuisine, d'autres slogans colorés ( « Misère de la culture », « l'art est public », « Rend$ l'art Jean », « Culture essentielle ») attirent l'attention en hauteur tandis qu'un gardien de sécurité bras croisé monte la garde presque dans l'ombre d'un balcon.

Devant la station de tram, la Comédie de Clermont, Scène Nationale © Georges-André Photos Devant la station de tram, la Comédie de Clermont, Scène Nationale © Georges-André Photos

De petits groupes d'occupant·e·s, CGT spectacle, membre de collectif culture ou non, sont en discussion assis·e·s devant des tables en différents points de la salle chauffée. D'autres près de l'entrée, préparent du matériel pour la manifestation de samedi qui démarrera devant le bâtiment juste devant la station de tram « Maison de la Culture ».

Le hall de "La Comédie" occupé © Georges-André Photos
Nicolas, la cinquantaine alerte et séduisant, pas intermittent mais militant confirmé déjà rencontré en manif, nous accueille et raconte cette occupation, une parmi les soixante-dix autres sur le territoire depuis celle de l'Odéon : Le hall est occupé depuis ce lundi matin 15 mars. La direction a ouvert les portes avec l'autorisation d'occuper le hall pour un temps qui serait limité avec un accord pour ne pas occuper davantage d'espace et de salle (d'où l'agent de sécurité). C'est une occupation dont Gérald nous dira qu'elle fut négociée avec le maire de Clermont-Ferrand qui soutient la cause des « gens de la culture ». Ils ne sont pas, loin de là, les seuls intermittents ou gens du spectacle mais aussi photographe, guide-conférencier, plasticien, médiatrice cinéma... Nico nous précise que des discussions sont menées entre occupant·e·s qui sont sur deux approches : une approche professionnelle avec l'intermittence, l'année blanche, une approche intersectorielle pour accueillir les militants d'autres luttes pour en dégager des actions communes et créatives.
Le planning des activités de la semaine © Georges-André Photos Le planning des activités de la semaine © Georges-André Photos

Des étudiant·e·s de l'école d'art voisine sont déjà venu·e·s en débattre. Le lieu permet de faire des assemblées générales, des groupes de discussion, des réunions, de se rencontrer au-delà des « statuts » divers.

Cette première semaine d'occupation 24h/24 se fait dans l'enthousiasme et les projets dont la manifestation de demain est un point fort. Au-delà, il faudra gérer le temps et innover dans l'action. Pour notre interlocuteur, cette occupation reste l'expression d'une colère, pas celle d'un blocage avec la préoccupation de mobiliser la population clermontoise sur l'enjeu de la Culture qui n'est pas seulement celui des professionnels pour un rapport de force réel et joyeux.

Le pool communication en plein travail © Georges-André Photos Le pool communication en plein travail © Georges-André Photos

Les occupants de nuit dorment en fond de hall. Cette nuit vers deux heures, des voitures de Police sont venus pour bruit. Rien à signaler même les masques sur le visage et sont repartis peu après.

 © Georges-André Photos © Georges-André Photos

Près de l'entrée et à ses frais, Nicolas Anglade, photographe, illustre cette période par des portraits de bâillonné·e·s des yeux faute de spectacle mais pas de la bouche qui reste à chacun·e pour protester et crier. Vous aussi vous pouvez vous faire ainsi tirer le portrait dans ce hall avec le bâillon, ce masque sanitaire au nom duquel la Culture est interdite de vivre. Les spectateurs sont appelés à devenir spect'acteurs sauf à laisser ces artistes et techniciens disparaître, la Culture avec.

Vers 12h, nous apprenons que l'établissement va apporter un repas complet ce midi (pommes de terre, saucisses, flan aux œufs...). De quoi donner du cœur au ventre ... et à l'ouvrage !

La cuisine improvisée ne manque pas d'allure © Georges-André Photos La cuisine improvisée ne manque pas d'allure © Georges-André Photos

Thierry, serviable et convaincu, artisan de la culture, metteur en scène et comédien, nous explique la question de l'année blanche : « pour obtenir des allocations chômage, l'intermittent du spectacle doit justifier avoir travaillé 507 heures : au cours des 319 jours précédant l'inscription pour les artistes, au cours des 304 jours précédant l'inscription pour les techniciens. » Ainsi, durant ces périodes avant la pandémie, ceux et celles qui ont travaillé pour au moins cette durée ont bénéficié de cette disposition mais les autres à qui manquaient des heures, même pas beaucoup, ne sont pas entrés dans ce dispositif. Le gouvernement a proclamé une année blanche pour les bénéficiaires du dispositif jusqu'au 31 août, après rien n'est prévu et toutes les salles ne vont réouvrir à cette date avec une programmation impeccable ! Les autres – qui n'ont pas acquis ce droit faute d'heures – ben, rien du tout ! Et en plus, ils perdraient leur compte d'heure ramené à zéro … enfin c'est pas clair pour le moment mais en ce cas c'est : statut jusqu'au 31/08/21 (après rien ou quelque chose?) ou zéro heure même avec 506 heures avant la fermeture des salles qui dure et désespère. Tout un quota horaire à refaire ! C'est pas demain la veille !

Sur Clermont, Thierry craint que le million porté à la candidature « Clermont, capitale européenne de la Culture - 2028 » (l'équipe initiale - 2015- de ce projet est « partie » en 2020, remplacée par une autre) ne profite pas aux professionnels locaux.

« Il faut qu'à un moment donné on ouvre les salles de spectacles et ça c'est possible ! On peut aller jouer dans la rue et ça c'est possible ! Demain manifestation à partir de 10 h avec les étudiants et les précaires... il y aura des spectacles engagés, des interventions, prises de parole, une manif... on est dans une société soit-disant laïque qui ouvre les églises mais où on ferme les lieux de culture... »

Thierry © Georges-André Photos
Gérald, bien fatigué après ces nuits courtes, du collectif « culture en danger 63 », technicien de plateau, s'occupe également du lieu alternatif « Raymond bar ». Un an et une semaine qu'il n'a pas travaillé. Il prépare la manif du lendemain, souhaite que la Culture ressorte dans la rue avec le renouvellement de l'année blanche...
Gérald © Georges-André Photos

Un monde d'égaux, pas un monde d'égo (Gaëlle)

Nous conversons longuement avec Gaëlle, prolixe, mains comprises, qui, de sa passion du slam décrite avec précision, nous emmène à sa lutte constante pour l'égalité, la connaissance des droits, l'impact négatif de la prime d'activité pour les revenus très inégaux dans la durée. Elle travaille à la mise d'une coordination des intermittents du travail et des précaires (C.I.P.) citant Samuel Churin, porte-parole de la C.I.P.   Gaëlle qui slamera et prendra la parole ...

Passion du slam qui est art et politique
Comédienne, auteure et slameuse :"J'ai choisi cette vie, car les gens ne m'écoutaient pas, mais en slamant, je suis écoutée. Le monde est injuste et inégal, je suis pour un monde d'égaux et non d'égo, je veux plus d'égalité, je veux le slam..."

Gaëlle 1 © Georges-André Photos
L'égalité des droits, d'abord les connaître
"...
Important de défendre les intermittents du travail donc les extras qui nous nourrissent. 2 300 000 personnes oubliées des mesures d'urgence du gouvernement. Ces personnes n'ont obtenu aucun droit, certaines ont du vendre leur maison, moins de revenus, se retrouvent à la rue, et au moins un suicide. Quand le covid sera terminé on aura besoin d'eux ..."
Gaëlle 2 © Georges-André Photos
Coordination des intermittents du travail et des précaires
"...L'idée du C.I.P est de réunir tous ces gens pour qu'ils récupèrent des droits diminués par les lois de 2014 et 2016, pendant que beaucoup d'argent est donné à de grosses boîtes..."
Gaëlle 3 © Georges-André Photos

Vers 12h40, "on va danser" fuse dans le hall. Toutes et tous se retrouvent devant le bâtiment dans le froid mais qu'importe : cette fraîcheur de ces corps amoureux de liberté et de joie éclatent au grand jour devant le tram, les voyageurs. Qu'importe ! Ils et elles dansent pour libérer quelque chose d'eux et elles-mêmes contraint·e·s depuis un an. La culture de toute urgence dans ou hors les murs, dans et hors les murs.

Danser ! enfin et libre ! © Georges-André Photos

Danse devant la Comédie © Georges-André Photos

« La Comédie de Clermont », scène nationale, invite chacun·e à se joindre à cette manifestation par un PDF téléchargeable à cette adresse : « ...Nous invitons les spectateur.rice.s,les élu.e.s et toutes celles et tous ceux qui sont sensibles à ces revendications à se joindre à cette marche dans le respect des gestes barrières... »

On lira avec intérêt la lettre d'André Gauron, maître honoraire à la Cour des Compte, aux Ministre de la Culture et de l'emploi, du travail et de l'insertion sur le régime indemnitaire des intermittents et l'année blanche.

Programme de la manifestation de samedi 20 mars

« Pour défendre nos libertés » : Début 10h devant la Maison de la Culture, début de « La Marche colorée » en direction de la Préfecture puis, de 13h à 17h place de Jaude dans le cadre de l’animation organisée par la coordination «culture en danger » et la Coordination stop « sécurité globale ».

A l’appel de : AFPS 63, ATTAC 63, Amis de l’Huma 63, Amis du Temps des cerises, CGT 63, Club de la presse 63, Cimade 63, Coordination Culture en danger, FO 63, FSU, LDH 63, LDH Billom, Libre Pensée, MRAP 63, Planning Familial 63, RESF 63, Solidaires, UNEF Auvergne. Soutenus par : FI 63, NPA 63, PCF 63, PG 63, POI 63.

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